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    Montréal couleurs cafés
    Contenu commandité par la société des célébrations du 375e anniversaire de Montréal
    Le Devoir poursuit cette semaine, en collaboration avec la Société des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, la publication de sa série de portraits des communautés culturelles qui ont bâti le Montréal d’aujourd’hui.

    La bonne entente pragmatique
    Bien avant que le terme « accommodement » ne soit au centre du débat public, les communautés qui ont bâti Montréal ont dû apprendre à s’accommoder de la présence de l’autre, par la force des choses. Petite histoire du vivre-ensemble montréalais.

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    Lorsqu’en 1833, Montréal adopte ses premières armoiries, figure déjà dessus sa devise, Concordia salus. Mais qu’en est-il vraiment ? Ce salut par la concorde tamponné par le premier maire de la ville, Jacques Viger, et statuant que la bonne entente entre les peuples fondateurs est à l’origine de la prospérité de la bourgade, résiste-t-il à l’épreuve des faits ? Plutôt d’accord, répondent les historiens. Avec toutefois quelques périodes de frictions.

    « Maisonneuve arrive dans un no man’s land, décrit Jean-Claude Robert, professeur émérite au Département d’histoire de l’Université de Montréal. Les Iroquoiens du Saint-Laurent, avec lesquels Samuel de Champlain était entré en contact un siècle plus tôt, ont disparu. Mais très vite, la petite communauté française subit les attaques iroquoises. Surtout parce que les Français sont traditionnellement les alliés des Hurons et que, à ce titre, ils étaient considérés comme des ennemis. »

    La colonie vit donc dans l’insécurité, et ce, jusqu’à la Grande Paix signée à Montréal en 1701. À l’invitation du gouverneur de Callière, 1300 ambassadeurs autochtones représentant une quarantaine de nations en provenance de toute l’Amérique du Nord signent alors un traité de non-agression. Le commerce et les expéditions de découvertes peuvent alors reprendre en toute quiétude pendant presque un demi-siècle, et la petite ville se développe… jusqu’à ce que les Britanniques décident de jeter leur dévolu sur la Nouvelle-France.

    Et encore, le passage de Montréal dans le giron de la Couronne d’Angleterre le 8 septembre 1760 a lieu sans combat, contrairement à ce qui s’était déroulé sur les plaines d’Abraham à Québec l’année précédente.

    Et puis, très vite, les deux communautés comprennent qu’elles ont intérêt à coopérer. Montréal est alors devenue la capitale du commerce des fourrures. Les Britanniques ont besoin des Français, car ce sont eux qui ont les meilleurs contacts avec les autochtones, et les Français, des Britanniques, car la nouvelle métropole est Londres.

    « Tous les échanges doivent passer par l’Angleterre, et non plus la France, souligne Donald Fyson, professeur titulaire au Département des sciences historiques de l’Université Laval et spécialiste du Régime britannique. Qui a les liens en Angleterre ? Ce sont les marchands anglais et écossais. Ainsi, les rapports entre les deux peuples sont presque forcés, mais ils doivent se passer de manière cordiale. Il n’y a pas eu d’affrontement constant, mais il ne faut pas croire non plus certains anciens écrits qui disent que, dans le fond, les Canadiens français étaient contents de voir arriver les Britanniques parce que ça signifiait la fin de la guerre. »

    Le professeur évoque ainsi des accommodements. Alors qu’en Angleterre les catholiques n’ont pas le droit de pratiquer leur religion, les descendants des Français au Canada ne pâtissent pas de cette interdiction. Ils préservent également certaines garanties de propriété, sur leurs terres, mais aussi sur leurs esclaves.

    « Jusque dans les années 1820, il n’y a pas de grandes tensions entre les communautés, indique Jean-Claude Robert. Il y a même de nombreux intermariages dans les grandes familles. Au moment de la Conquête, Montréal ne compte que 4000 habitants environ, et les Français vont rester majoritaires pendant plusieurs décennies encore. Jusqu’au milieu des années 1830, en réalité. Ça oblige les Britanniques à faire des concessions. »

    Une partie des institutions, de la justice notamment, reste ainsi aux mains des Canadiens français. Les Britanniques s’appuient sur l’élite locale.

    Quid des gens ordinaires ?

    « Nous n’avons bien entendu que peu de témoignages, note Donald Fyson, mais si l’on se réfère aux archives judiciaires, on se rend compte que les conflits semblent plutôt demeurer au sein des différents groupes. Ça tient au fait que les communautés vivaient entre elles et n’avaient pas beaucoup de contacts. »

    Jean-Claude Robert évoque lui aussi le cloisonnement institutionnel qui fait en sorte que les trois solitudes, les Francos catholiques, les Irlandais catholiques et les Britanniques protestants, ont leurs propres institutions : leurs hôpitaux, leurs systèmes scolaires et leurs lieux de culte. Une petite population allemande, quelques juifs, des populations noires et autochtones complètent alors le tableau montréalais jusqu’au milieu du XIXe siècle.

    Mais dès les années 1820, avec la fin des guerres napoléoniennes en Europe, Montréal voit affluer des immigrants anglais, écossais et irlandais. Les rivalités se font alors de plus en plus grandes. Petit à petit, le pouvoir économique et politique passe aux mains des Britanniques. Les tensions sont exacerbées dès la fin des années 1830 et mènent, en 1837-1838, à la rébellion des patriotes et, en 1849, à l’incendie du parlement à Montréal.

    « À cette époque, on voit l’émergence de l’économie moderne de Montréal, raconte Jean-Claude Robert. Les Canadiens français se sentent exclus et, si les tensions sont plus fortes, c’est qu’on cherche à rétablir un équilibre. Dans ce contexte, l’adoption en 1833 de la devise Concordia salus tient du pragmatisme. Les gens savent qu’ils vont devoir vivre ensemble. »

    - La semaine prochaine : les Écossais.

    Des Écossais tissés serrés
    C’est à L’île Noire, un pub écossais de la rue Saint-Denis ouvert en 1989 — par un Québécois francophone tombé sous le charme des scotchs single malt ! —, qu’on a donné rendez-vous à trois visages de la communauté écossaise de Montréal. Un lieu représentatif de l’intégration des traditions écossaises à la culture québécoise.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Peter McAuslan, Sterling Downey et Darren Henwood attablés au pub l’Île Noire

    Martine Letarte

    Collaboration spéciale

    « Dois-je porter le kilt ? » a demandé, avant de se présenter au rendez-vous, Sterling Downey, fondateur du festival de graffitis Under Pressure et conseiller municipal à l’arrondissement de Verdun. Le kilt, le whiskey, la cornemuse, on pourrait se croire dans les clichés, mais non ; les Écossais sont fiers de ces symboles culturels et ils les célèbrent.

    En 2015, à l’initiative de Sterling Downey, la Ville de Montréal a d’ailleurs reconnu officiellement le 6 avril comme le Jour du tartan. À l’occasion du 375e, la Société St. Andrew de Montréal a même créé le « tartan de Montréal 1642 » arborant le célèbre motif de lignes entrecroisées aux couleurs de la métropole. Contrairement aux Québécois, qui ne portent plus la traditionnelle ceinture fléchée, tout bon Écossais se doit de posséder un kilt. « J’ai un kilt noir, bien simple, et je le porte sur scène lors de spectacles pour la communauté écossaise », raconte Darren Henwood, humoriste de la relève arrivé à Montréal en 2010 pour suivre son amoureuse québécoise.

    Des siècles d’immigration écossaise

    Darren Henwood, qui parle très bien français malgré son arrivée récente, n’a pas du tout le profil de l’Écossais montréalais typique. Environ 200 000 Québécois se disent d’origine écossaise et pratiquement tous sont nés au Québec, dont une bonne proportion se trouve à Montréal.

    L’immigration écossaise a véritablement débuté au XVIIIe siècle, à la faveur de la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais. Les Écossais étaient particulièrement actifs dans le commerce et la traite des fourrures. Puis, l’immigration s’est poursuivie au XIXe siècle, alors que les Écossais ont pu mettre à profit leur sens des affaires dans un Canada en plein essor industriel. La migration a continué après la Première Guerre mondiale.

    C’est à cette époque, en 1920, que la famille paternelle de Peter McAuslan, fondateur de la brasserie du même nom, a quitté la banlieue de Glasgow pour s’établir à Montréal. « Mon père avait sept ans à l’époque. Puis, pendant la Seconde Guerre, il a rencontré ma mère, une anglophone de Montréal d’origine écossaise. » Avec ces grands mouvements de migration, l’Écosse a perdu une bonne partie de ses habitants, partis s’établir dans différents pays où ils se sont intégrés à la population locale. Par exemple, Sterling Downey a une part écossaise en lui, mais il en ignore les détails. Il sait que sa grand-mère maternelle a quitté la Grande-Bretagne avec ses enfants pour Montréal après la Première Guerre mondiale. Puis, à Ville-Émard, sa mère a rencontré son père, un Irlandais vétéran de la Deuxième Guerre mondiale membre du Black Watch, le régiment écossais.

    « Les Écossais forment une communauté très ouverte », témoigne l’élu de 43 ans. À Montréal, la communauté écossaise est tissée serrée et organise plusieurs événements pour célébrer sa culture. Il y a les Jeux écossais (Highlands Games) chaque été. Puis, des soupers célèbrent le poète Robbie Burns. On y sert le haggis, un plat traditionnel à base de viscères, et on lit des poèmes de Burns. « Robbie Burns, c’est comme le Kanye West de sa génération! » raille Darren Henwood.

    Le contexte aujourd’hui est bien différent de celui dans lequel Peter McAuslan a grandi, dans les années 1950. « Plusieurs Écossais ont quitté le Québec dans les années 1970, en raison des remous politiques d’alors, mais ceux qui sont restés sont vraiment aussi des Québécois dans l’âme », explique Peter McAuslan dans un excellent français même s’il a fréquenté l’école anglaise et a toujours parlé anglais à la maison. « L’identité écossaise s’est vraiment mélangée avec l’identité québécoise », ajoute-t-il.

    Poursuivre la tradition

    Par contre, la culture écossaise n’est pas moins célébrée pour autant. Au contraire, même. « Mon père et mon grand-père, deux Écossais de souche, n’ont jamais eu d’intérêt pour les choses écossaises, raconte Peter McAuslan. Comme tous les Montréalais, ils s’intéressaient plus au club de hockey des Canadiens ! Depuis que la communauté est plus petite, elle est plus fière de ses origines. »

    Darren Henwood se sent aussi plus connecté à la culture traditionnelle écossaise depuis qu’il est à Montréal : « Les gens ici célèbrent beaucoup les traditions et ils transmettent leur passion. »

    De différentes façons, les Québécois sont plus près des Écossais que ce qu’ils peuvent penser. D’abord, il y a, de part et d’autre, des liens historiques avec la France. Les Écossais et les Français étaient des alliés contre les Anglais avec la Vieille Alliance, à la suite d’un traité signé en 1295. « Puis, il y a un mouvement indépendantiste chez les Québécois comme chez les Écossais, indique Darren Henwood. Et les deux aiment le whiskey ! »

    Pour que la culture écossaise continue d’être célébrée à Montréal, Peter McAuslan a participé à la création d’une chaire de recherche en études canadiennes écossaises à l’Université McGill, établissement d’ailleurs fondé par un Écossais.

    « C’est important que la culture continue de se transmettre aux jeunes, croit aussi Darren Henwood. En plus, un enfant en kilt, c’est vraiment trop cute ! »


    - La semaine prochaine : les Irlandais.

    Irlandais et Québécois,
    unis par le destin
    Les Irlandais, l’un des peuples bâtisseurs de Montréal, étaient en plein dans leurs préparatifs de la Saint-Patrick lorsque Le Devoir a voulu discuter avec eux de leur culture et de leur présence dans la métropole. Plusieurs ont tout de même rapidement répondu à l’appel. Esprit de communauté, quand tu nous tiens ! Le rendez-vous a été donné, bien sûr, dans l’un des nombreux pubs irlandais de Montréal,
    l’Irish Ambassy Pub and Grill.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Victor Boyle, Donovan King et Fergus Keyes, membres de la Fondation du parc du Monument irlandais de Montréal, se sont joints à Cathy McKee et Paul Loftus lors de la rencontre au Irish Ambassy Pub and Grill.

    Martine Letarte

    Collaboration spéciale

    Grâce aux nombreux pubs où on peut participer à des sessions de musique traditionnelle irlandaise et grâce au défilé annuel de la Saint-Patrick, la réputation festive des Irlandais n’est plus à faire à Montréal.

    « Les Québécois et les Irlandais partagent une même joie de vivre », constate Cathy McKee, arrivée à Montréal en 2011 après avoir quitté l’Irlande du Nord.

    « Montréal a d’ailleurs le plus vieux défilé de la Saint-Patrick dans le monde tenu chaque année sans interruption », affirme Paul Loftus, dont la fille était la reine du 194e défilé cette année.

    C’est aussi un événement festif qui célèbre l’ouverture de la communauté irlandaise et qui attire des gens de différentes origines.

    Le ballon comme outil d’intégration

    À son arrivée à Montréal pour perfectionner son français, Cathy McKee pensait qu’elle se sentirait bien seule comme Irlandaise. « Finalement, j’ai rapidement découvert qu’on célébrait la culture irlandaise plus fortement ici qu’en Irlande », dit-elle.

    Pour tisser des liens avec sa communauté, elle a rejoint le Montreal Irish Rugby Football Club même si elle n’avait jamais touché à un ballon de sa vie. « En Irlande, ce sont les hommes qui jouent au rugby ! Mais je suis allée à une séance d’entraînement et je n’ai pas arrêté de jouer depuis », raconte-t-elle.

    Elle n’y a pas rencontré que des Irlandais. « La démographie a beaucoup changé, précise-t-elle. Avant, on trouvait principalement dans le club des anglophones d’origine irlandaise, mais maintenant, il y a beaucoup de francophones aussi, dont plusieurs Français », précise celle qui est devenue vice-présidente du club, lequel a son clubhouse dans la banlieue très francophone de Sainte-Julie !

    Paul Loftus s’est aussi joint à l’équipe gaélique de football Montreal Shamrocks avant de bifurquer vers le rugby à son arrivée à Montréal il y a une trentaine d’années. « Lorsqu’on est jeune, on fait du sport, puis on s’implique ailleurs dans la communauté », affirme celui qui a par la suite cofondé la Chambre de commerce Irlande-Canada – section Montréal.

    Liés dans le drame

    Le premier Irlandais à s’établir en Nouvelle-France est Tadhg Cornelius O’Brennan, en 1661. Toutefois, c’est pendant la première moitié du XIXe siècle qu’on a vu arriver la majorité des Irlandais qui fuyaient la Grande famine dans leur pays. Ils ont grandement contribué à l’industrialisation de Montréal, notamment en participant à la construction du canal de Lachine.

    En 1847, environ 6000 immigrants irlandais arrivés par bateau sont morts du typhus et ont été enterrés près du pont Victoria, à Montréal, au site de la Roche noire.

    Plusieurs Canadiens français leur sont venus en aide, dont, en première ligne, les Sœurs grises, dont plusieurs ont aussi attrapé le typhus et y ont laissé leur peau.

    « Plus d’un millier d’enfants irlandais sont devenus orphelins à la suite de cette épidémie et ils ont été adoptés par des familles canadiennes-françaises », raconte Victor Boyle, de la Fondation du parc du Monument irlandais de Montréal.

    L’organisme milite pour que la Ville érige un espace vert autour du site de la Roche noire. « Il faut créer ce parc en l’honneur de tous ces Irlandais et de tous ces Québécois qui leur sont venus en aide, affirme M. Boyle. Nous voulons remercier les Québécois. S’ils n’avaient pas été là, on ne serait pas là aujourd’hui. Nos histoires sont très liées et c’est peu connu au Québec. »

    Des identités intégrées

    En 2011, 428 570 personnes se sont déclarées d’origine irlandaise au Québec, dont plus de 80 % ont dit avoir aussi au moins une autre origine ethnique.

    « Mais bien des Québécois ont des racines irlandaises et ne le savent pas, affirme Paul Loftus. Plusieurs noms de famille québécois n’existent pas en France. Ils sont en réalité des noms irlandais qui se sont transformés au fil des ans. Comme le nom de famille O’Sullivan devenu Sylvain, ou O’Brennan devenu Aubry. On estime en fait qu’environ 40 % des Québécois ont une origine irlandaise. »

    Dont l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest, La Bolduc et le maire de Montréal, Denis Coderre.

    De plus, on assiste aujourd’hui à l’arrivée d’une nouvelle vague d’immigrants irlandais, dont fait partie Cathy McKee.

    « C’est facile de venir ici grâce au Programme Vacances Travail, indique-t-elle. Je suis arrivée en plein mois de janvier, pour savoir ce qu’était l’hiver québécois », affirme celle qui s’est établie dans Pointe-Saint-Charles, un quartier qui historiquement a accueilli de nombreux immigrants irlandais.

    Finalement, l’hiver ne l’a pas refroidie et elle a adoré Montréal. « J’ai tout de suite su que je voulais y rester et je viens d’obtenir ma résidence permanente », a-t-elle dit en se commandant une autre pinte.

    Le Devoir a quitté les lieux, mais la soirée commençait pour ces Irlandais heureux de se retrouver au pub.


    - La semaine prochaine : les Italiens.

    Fierté et modernité à l’italienne
    C’était jour de verglas, les rues de la métropole étaient désertes. Mais au Caffè San Simeon, ils sont arrivés tous les trois à notre rendez-vous. Ravis de pouvoir passer un moment ensemble. Et heureux de cette occasion qui leur était donnée d’échanger sur leur communauté italienne.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Sylvio Orvieto, comédien, Carole Gagliardi, femme d’affaires, et Marco Micone, dramaturge, attablés au Caffè San Simeon.

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    Leur communauté ? Le dramaturge Marco Micone coupe tout de suite court à ce qui ne relève plus selon lui que du fantasme. Certes, on pouvait parler de communauté italienne dans les années 1950, 1960 et 1970. Une communauté politique, soudée face au nationalisme québécois qui désignait un ennemi intérieur, « l’Italien voleur de jobs ».

    Aujourd’hui, alors que ce sont plutôt les musulmans qu’on a tendance à ostraciser, cette solidarité est devenue obsolète, estime-t-il. « Il y a plutôt des communautés italiennes. Les gens se regroupent par affinités et selon les catégories sociales auxquelles ils appartiennent. »

    Environ 263 000 Italiens vivent à Montréal sur les quelque 300 000 que compte la province dans son ensemble. Alors, forcément, tous n’ont pas eu le même parcours de vie. Entre les descendants des premiers immigrants arrivés au début du siècle dernier pour fuir la misère du sud de l’Italie avec la ferme conviction qu’ils rentreraient un jour chez eux et les tout derniers arrivants, principalement des jeunes, éduqués dans les meilleures universités européennes, mais entrevoyant plus de possibilités professionnelles de ce côté-ci de l’Atlantique, le fossé culturel est grand.

    Puis, il y a le gros de la troupe, toutes ces familles arrivées durant les Trente Glorieuses pour construire le Montréal moderne. Aujourd’hui, 72 % des Italo-Québécois sont nés ici. Et ils sont 42 % à descendre d’un couple mixte.

    « Nos parents et grands-parents sont arrivés pour la plupart illettrés, souligne Carole Gagliardi, femme d’affaires aujourd’hui responsable du développement des affaires et des relations avec la communauté pour le magazine Panoram Italia. Ils étaient paysans dans leur petit village des Pouilles ou de la Sicile. Ils se sont intégrés dans la grande ville, sont allés à l’usine ou dans les chantiers de construction. Ils étaient sous-payés, méprisés. Mais ils ont envoyé leurs enfants à l’école. Ç’a toujours été très important, l’école. Aujourd’hui, la nouvelle génération sort de l’université et on la retrouve dans toutes les sphères professionnelles. Il y a de quoi être fier ! »

    Une majorité de trilingues

    D’autant qu’une majorité d’entre eux sont trilingues. Et c’est, à en croire nos trois représentants, ce qui différencie réellement les Italiens de Montréal de ceux de Toronto ou de New York.

    « Dans les années 1950, l’école francophone ne voulait pas de nous et nous avons donc fait nos études en anglais, explique M. Micone. Or, nos parents côtoyaient plutôt des francophones dans les usines. La langue commune à la maison est donc demeurée l’italien. Puis, la loi 101 est passée par là. Elle a obligé notre génération plutôt anglophone à envoyer ses enfants dans les commissions scolaires francophones. Ce particularisme fait en sorte que nous sommes nombreux à être à l’aise dans les trois langues, alors qu’ailleurs en Amérique du Nord, les Italiens parlent presque exclusivement anglais. »

    Au Caffè San Simeon, c’est en tout cas en italien qu’ils se saluent et se donnent des nouvelles. Et si les jeunes utilisent plutôt l’une des deux langues officielles dans leur vie quotidienne, l’italien revient naturellement lors des grands rassemblements populaires.

    L’esprit de famille demeure

    Ici, au cœur de la Petite Italie, où les résidants ont beau ne plus faire majoritairement partie de la communauté, toutes les devantures des commerces rappellent que les Italiens aiment encore s’y retrouver pour boire un bon expresso ou regarder un match de soccer.

    « Nous n’aimons généralement pas trop les clichés dont on nous affuble, poursuit le comédien Sylvio Orvieto, mais celui de la socialisation de la communauté dans les cafés, surtout les jours de match du National, on ne peut pas le rejeter et, au contraire, on le revendique ! »

    Des clichés, Carole Gagliardi en revendique d’autres. « Même si la communauté est aujourd’hui très éclatée, l’esprit de famille demeure. On célèbre encore les fêtes religieuses, on honore le saint du village que nos ancêtres ont quitté. Ce sont surtout les anciens qui se regroupent, je le reconnais. Mais il est très difficile pour un jeune de ne pas être présent. »

    Une affirmation qui ne fait pas l’unanimité autour de la table. Marco Micone croit plutôt que les jeunes Italo-Montréalais de troisième et quatrième génération ont été biberonnés à la culture hollywoodienne.

    Tous trois conviennent en revanche que, depuis les années 1990 et la reconnaissance mondiale du chic italien, le regard des Québécois sur eux a changé. Fini le temps où les enfants se faisaient appeler « Spaghetti » dans les cours d’école. C’est devenu plus in d’être italien.

    « Mais pas au point d’être perçu comme Québécois » malgré un siècle de présence dans la ville, nuance Silvio Orvieto. « Il faudra un jour que les Québécois admettent que l’immigration n’est pas une œuvre philanthropique, conclut Marco Micone. Comme ma mère le disait si bien, si nous avions dû voler des jobs, on se serait arrangés pour en voler de meilleurs ! »


    - La semaine prochaine : les Portugais.

    Des Portugais bien enracinés
    à Montréal
    En entrant au café Paolo’s, tous les quatre commandent un galaõ, sorte de latté portugais servi dans un grand verre. La preuve que leurs racines ne sont jamais bien loin... même s’ils s’identifient tous d’abord et avant tout comme des Montréalais.

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    « J’ai grandi à Brossard, dans un quartier très multiculturel et pas nécessairement dans la communauté portugaise, raconte l’artiste d’origine portugaise Nicolas Fonseca. Je vois mon identité comme une main de cartes. Je choisis ma carte selon les gens, les lieux, ce qui se passe autour de moi. Je ne ressens pas le besoin de m’attacher à une seule de mes identités. »

    Photo : Guillaume Levasseur
    Nicolas Fonseca

    Quand on lui demande dès lors s’il se sent plus Portugais, Québécois ou Canadien, il répond tout simplement qu’il est Montréalais. « C’est une identité qui me permet de vivre cette espèce de multiplicité, précise-t-il. Montréal est une ville biculturelle à la base, où n’importe qui peut se sentir une minorité tôt ou tard. »

    Nicolas Fonseca est né à Montréal dans les années 1970 de parents ayant immigré quelques années plus tôt. Comme la très grande majorité des Portugais, ils ont débarqué le long du boulevard Saint-Laurent, sur le Plateau. Parce que les loyers n’étaient pas chers et que les différentes associations créées par leurs concitoyens s’y étaient installées.

    Attachement à la terre

    Mais, très vite, la petite famille a déménagé sur la Rive-Sud, dans l’intention d’acheter une maison avec un potager. « Beaucoup de Portugais ont effectué ce mouvement vers l’extérieur de Montréal, raconte Jacinta Amãncio, directrice générale de la Caisse Desjardins portugaise. Beaucoup d’immigrants débarqués entre 1950 et 1970 étaient des fermiers. Tout le monde faisait pousser des légumes pour arrondir les fins de mois. »

    Alors, ils ont reproduit cela ici, en arrivant. D’autant que la diversité alimentaire à l’époque n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Les épiceries étaient alors le royaume des produits industrialisés, et les Portugais, habitués à manger les pommes de terre fraîchement cueillies avec de la morue dont ils connaissaient la provenance, n’aimaient franchement pas la nourriture d’ici.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Fatima Soares
    Les fins de semaine, ils retournaient dans les épiceries portugaises du Plateau pour acheter leurs produits : le vinaigre balsamique, l’huile d’olive, la morue salée...

    C’est dans cet univers que Fatima Soares a grandi. Dans l’épicerie de la rue Duluth ouverte par son grand-père au tout début des années 1970. Originaires du nord de Lisbonne, ses grands-parents ont quitté leur pays en 1963 avec leurs enfants. Ils sont arrivés au Canada à bord du Saturnia et ont été envoyés à Montréal pour y cultiver la terre. À l’époque, toute l’île n’était pas urbanisée et il restait encore de nombreux champs. Le Québec était en pleine Révolution tranquille, il fallait construire la province et nourrir la population. Le Canada a signé des ententes avec plusieurs pays dans le monde afin de faire venir ici de la main-d’œuvre, dont le Portugal.

    Attachement au pays

    Mais, très vite, la famille Soares se tourne vers le commerce. « Tout le monde travaillait dans l’épicerie, se souvient Mme Soares, qui a aujourd’hui deux filles dans la vingtaine. Moi-même, petite, j’allais à l’école, mais, quand je revenais, j’aidais au magasin. Au départ, il n’y avait que la communauté portugaise qui venait, et petit à petit les gens du quartier ont poussé la porte. La cuisine portugaise est à la mode. »

    Sur les 56 000 Québécois d’origine portugaise, la grande majorité viennent des Açores, de petites îles au large de Lisbonne.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Jacinta Amãncio
    Leurs habitants ont fui la pauvreté et nombre d’entre eux étaient analphabètes et très attachés à la religion catholique. D’autres sont partis pour des raisons politiques, alors que la dictature de Salazar divisait le pays. D’autres, enfin, venaient d’anciennes colonies portugaises d’Afrique, l’Angola et le Mozambique, ayant acquis leur indépendance en 1975.

    C’est le cas notamment des parents de Nicolas Fonseca et de Jacinta Amãncio. « On ne se sentait pas les bienvenus au Portugal, explique cette dernière. Nous trouvions Lisbonne très étroite d’esprit comparé au cadre très cosmopolite de l’Afrique. J’ai choisi de venir à Montréal en grande partie parce qu’à l’école, à l’époque, nous apprenions le français avant l’anglais. »

    Joaquina Pires, conseillère en relations interculturelles à la retraite, a quant à elle débarqué à Montréal avec ses parents il y a plus de cinquante ans. Toute la famille était venu rejoindre son frère qui, en passant par Saint-Malo, était tombé sur un écriteau incitant les candidats à l’immigration à venir au Québec.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Joaquina Pires
    « J’ai passé toute ma vie sur le Plateau, raconte-t-elle. Je l’ai vue évoluer, la communauté portugaise. Enfin, les communautés. Nombreux sont ceux qui sont arrivés pauvres et analphabètes. Aujourd’hui leurs enfants ont fréquenté l’école, souvent même l’université, sont trilingues et naviguent dans toutes les sphères de la société. Leurs vies sont certainement ici. »

    Et ce même s’ils retournent régulièrement au pays. « Le Portugal, c’est un peu notre Floride ! lance Joaquina Pires. Les retraités y passent leurs hivers. »

    - La semaine prochaine : les Grecs.

     

    Des Grecs fiers de leurs traditions
    Trois petites tables accueillent désormais les clients de la pâtisserie Afroditi, où ils peuvent déguster un bon café accompagné de petits biscuits aux amandes ou au miel dont les Grecs ont le secret. C’est ici, rue Saint-Roch, au cœur du quartier Parc-Extension qui les a accueillis, eux ou leur famille, il y a plusieurs décennies de cela, que quelques membres de la communauté hellénique ont donné rendez-vous au Devoir un matin froid de février.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Dimitri Ilias, directeur musical, Andreas Crilis, vice-président de la Communauté hellénique du Grand Montréal, et Marie Deros, conseillère municipale de Parc-Extension.

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    Il fait –15 °C à l'extérieur, sans compter le vent glacial qui s’engouffre dans la petite rue Saint-Roch. Dehors, le verglas a tout figé mais, en face, l’église orthodoxe Evangelismos Tis Theotokou, avec ses touches de bleu ciel et de blanc, rappelle l’architecture des îles grecques ensoleillées.

    C’est aujourd'hui jour de funérailles et le jeune révérend Dimitri termine son café au comptoir avant de traverser la rue pour accueillir la famille et ses proches tout de noir vêtus. « Aujourd’hui, nos morts reposent ici, à Montréal, à Laval, explique Mary Deros, conseillère municipale du district. Cet été, j’ai un oncle qui est décédé en Grèce alors qu’il était en vacances. Son corps a été ramené pour qu’il repose ici. C’est la preuve que nous nous sentons maintenant complètement Québécois. »

    Quelque 86 000 Québécois revendiquent des origines helléniques, en très grande majorité dans la région métropolitaine. Si quelques Grecs sont arrivés ici au tournant du XXe siècle, la plupart sont venus d’abord pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que leur pays était occupé par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, et ensuite durant la dictature des colonels, entre 1967 et 1974.

    La koinatita

    « Ils sont arrivés sans diplôme, raconte Andreas Crilis, vice-président de la Communauté hellénique du Grand Montréal et patron d’une entreprise de service d’entretien des hottes dans les restaurants. Nos pères ont travaillé à l’usine, nos mères dans l’industrie du vêtement. Quant à nous, les enfants, nous sommes allés à l’école anglaise car à l’époque, les écoles françaises refusaient les élèves qui n’étaient pas catholiques. »

    Nombreux sont ceux qui s’installèrent dans Parc-Extension. C’est là qu’ils furent accueillis par la communauté officiellement constituée en 1906, la koinatita, comme ils la nomment. Aujourd’hui, ils sont nombreux à être partis vers Laval ou la Rive-Sud. Mais les grands moments de rassemblement se tiennent toujours dans le quartier.

    « Le jour du défilé de notre fête nationale du 25 mars 1979, il neigeait, se souvient M. Crilis. Il n’y avait que des Grecs et c’était ici, dans la rue Saint-Roch. Aujourd’hui, le défilé a pris de l’ampleur et c’est toutes les communautés qui sont invitées à fêter avec nous. Cela se passe désormais rue Jean-Talon. Ce jour-là, la rue est fermée et elle est complètement bleue. »

    Des rassemblements qui ont principalement lieu lors des grandes fêtes religieuses que sont, pour les orthodoxes, Pâques et l’Assomption de la Vierge Marie le 15 août. C'est l’occasion de communier tous ensemble, mais aussi de danser, d’écouter de la musique et de cuisiner les mets typiques de leur région d’origine.

    « Les valeurs de la Grèce restent très fortes dans la communauté, indique Dimitri Ilias, chanteur d’opéra, qui, avec sa compagne Maria Diamantis, contribue à transmettre la culture grecque aux jeunes générations à travers la musique. Lors de ces fêtes, ce sont toutes les générations qui se retrouvent. »

    Socrates et Démosthène

    Ils affirment d’ailleurs que les jeunes sont très friands de cette culture hellénique. Si la langue tendait à se perdre auparavant à la deuxième génération — les premiers arrivants, trop occupés au quotidien à nourrir leur famille, n’ayant pas toujours fait l’effort de la transmettre —, les nouvelles générations, elles, sont très fières de pouvoir la parler. Un renouveau qu’on doit notamment aux écoles grecques Socrates et Démosthène.

    Dimitri Ilias fréquente régulièrement les jeunes de ces établissements dans le cadre de ses activités musicales. « Ils ont une fierté à la fois d’être Grecs et de vivre ici, au Québec, assure-t-il. Je crois pouvoir dire que notre génération à nous a bien réussi. On retrouve aujourd’hui des Grecs dans toutes les sphères de la société. Il y a des avocats, des médecins, des sportifs, nous sommes dans le milieu culturel, un petit peu en politique. Et je suis certain que ça va aller en s’amplifiant. »

    Nouvel eldorado

    Il dépeint également une communauté ouverte, qui a su prendre le meilleur de Montréal. Une communauté susceptible de faire évoluer les mentalités en Grèce même, où la population est surtout blanche et orthodoxe, alors que le pays est frappé par une grave crise économique et l'afflux de réfugiés syriens. Andréas Crilis croit même que la crise va grossir les rangs de la communauté héllenique de Montréal de professionnels à la recherche d’un nouvel eldorado.

    « On voit même un retour de ceux qui étaient partis se réinstaller en Grèce et de leurs enfants, nés ici et qui ont donc la citoyenneté, signale Marie Deros. Pour eux, c’est plus facile de débarquer. La communauté est en train de changer. Mais s’il y a bien une chose dont je suis fière, c’est que nous ne vivions pas aux crochets de la société. Nous sommes des travailleurs et des contribuables. C’est sans doute cela, notre plus grande contribution à Montréal. »


    - La semaine prochaine : les communautés noires.

    Les Afro-Montréalais : une communauté plurielle
    Réunis dans le petit café Lakay — « chez nous » en haïtien — qu’abrite la Maison d’Haïti, trois bâtisseurs des communautés noires de Montréal ont raconté au Devoir leurs parcours migratoires singuliers. Ils auraient été dix que leurs histoires auraient été tout aussi variées. Il existe en effet non pas une, mais bien plusieurs communautés noires montréalaises.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti, Michaël Smith, président de l’Association jamaïcaine de Montréal, et Myriam Sy Diawara, fondatrice de la Maison de l’Afrique

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    Marjorie Villefranche est arrivée à Montréal en 1964. Elle avait 12 ans. Sa famille souhaitait fuir la dictature haïtienne, mais ses parents n’ayant pas obtenu le droit de quitter le pays, elle est arrivée seule avec rien de plus qu’un petit papier indiquant le nom de la dame qui devait la recueillir.

    « Je me souviens encore du sentiment d’enfermement que j’ai ressenti, raconte-t-elle. En Haïti, on vit dehors. Ici, dedans… et encore plus dans un pensionnat ! Mes parents m’ont rejointe quatre ans plus tard. » Si elle est arrivée dans les années 60 avec la première vague d’immigrants haïtiens, Mme Villefranche souligne qu’encore aujourd’hui, des Haïtiens arrivent tous les jours à l’aéroport. « Et puis, il y a surtout tous ces jeunes qui sont nés ici et qui se définissent avant tout comme des Montréalais. Haïti, c’est la terre de leurs parents ou de leurs grands-parents, mais ce n’est pas chez eux », note-t-elle.

    Quant à eux, Myriam Sy Diawara et Michaël Smith ont des parcours différents. M. Smith est arrivé de la Jamaïque en 1972, alors qu’il n’avait que six ans. Pour lui, sa vie est ici, alors que son île natale ne représente qu’un bel endroit de villégiature à ses yeux. En revanche, quand elle dit « chez moi », Mme Diawara parle de sa Côte d’Ivoire natale. Parce qu’elle a eu une vie avant le Québec, elle qui travaillait en publicité et était à la tête de plusieurs médias à Abidjan.

    « Je connais Montréal depuis 1982, raconte Myriam Sy Diawara. À l’époque, je faisais partie d’une association de communicateurs francophones et nous nous réunissions ici chaque année. » Puis, à la fin des années 90, ses fils sont venus étudier ici à l’université. Quelques années plus tard, elle prend une année sabbatique et vient s’installer à Montréal avec son mari. « Grand bien m’a pris parce que la Côte d’Ivoire a commencé à sombrer. Le pays a été déstabilisé et il ne faisait pas très bon d’y être à la tête de médias. Je n’y suis pas retournée pendant des années. Aujourd’hui, je travaille entre l’Afrique et le Québec », dit-elle.

    Trois personnages, trois trajectoires. Qu’ils viennent d’Haïti, de la Jamaïque ou de l’un des nombreux pays du continent africain, plusieurs se définissent toutefois avant tout comme Noirs avant de se revendiquer de tel ou tel pays d’origine. Surtout la jeunesse.

    « Les jeunes nés ici se moquent bien des frontières, explique Michaël Smith, président de l’Association jamaïcaine de Montréal. Ils ont développé une culture afro-québécoise qui n’est ni haïtienne, ni jamaïcaine, ni africaine, ni québécoise. C’est un mélange de tout ça. Un métissage très riche qui gagnerait à être mieux connu et reconnu. »

    En quête de reconnaissance
    « Montréal est assise sur une mine d’or et elle ne s’en rend même pas compte », lâche Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti. Les deux autres acquiescent. Ces derniers sont formels : ils se disent victimes, si ce n’est de racisme, du moins de discrimination. Et c’est, selon eux, toute la société qui se prive ainsi d’une énorme richesse. Ils évoquent en effet une certaine frustration vécue au sein de leurs communautés, notamment le fait que tant de jeunes noirs sortent des universités montréalaises et peinent ensuite à trouver un travail à la hauteur de leurs diplômes.

    « Combien de portes se ferment lorsque l’on me voit ! affirme Michaël Smith. Mon nom ne laisse pas présager que je suis noir, alors j’obtiens généralement des entrevues. Bizarrement, ça ne va généralement pas plus loin. »

    C’est en partie pour cela que Myriam Sy Diawara a créé la Maison de l’Afrique. Elle explique que son continent est en train de vivre un véritable boum économique et que le Québec gagnerait à s’y intéresser un peu plus.

    « Il y a vraiment un manque de connaissances », assure-t-elle. « Combien de Québécois, même éduqués, croient encore que nous sommes un seul et même pays ! Les entreprises d’ici auraient tout intérêt à embaucher des Africains formés à Montréal, parce qu’ils connaissent intimement leur région d’origine et qu’ils seraient bien placés pour y faire des affaires. Mais ce n’est pas ce qui se passe, déplore Mme Diawara. En revanche, il y a de plus en plus d’Africains qui, après avoir fait leurs études ici, retournent sur le continent africain, soit parce qu’ils sont déçus, soit parce qu’ils veulent participer à son développement. Et là-bas, les entreprises d’ici qui ont des filiales en Afrique les recrutent. »

    Malgré ces embûches, lorsque tous trois regardent aller les plus jeunes d’entre eux, ceux qui ont grandi ici, ils ne peuvent faire autrement que de garder espoir.


    - Prochaine semaine : les communautés latinos.

    S’intégrer pour mieux s’épanouir
    L’une est Chilienne, l’autre est Mexicaine, lui est Colombien. C’est au Sabor Latina, dans une ambiance de salsa-tacos, que nous avons donné rendez-vous à trois représentants des communautés latino-américaines de Montréal. Trois personnes qui vivent cependant relativement peu au sein de leurs communautés. Car, selon eux, le risque serait trop grand de ne pas quitter leur pays dans leur tête.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Brunilda Reyes, Frederico Uribe et Mamselle Ruiz

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    Frederico Uribe est étudiant en Colombie, son pays d’origine, lorsqu’il a son premier contact avec le Québec. Pour lui, le Canada est alors un peu loin, et froid, un pays pacifique, calme, développé, ou l’on parle anglais. Et puis, il y a cette rencontre déterminante avec un professeur québécois participant à un programme d’échange avec l’Université de Carthagène. Quelques mois plus tard, il arrive à Montréal, et ne quittera la ville que l’espace d’un an et demi, le temps d’obtenir sa résidence permanente. Depuis l’an dernier, il est citoyen.

    « Ma vie est ici, indique-t-il d’emblée. Ça ne veut pas dire que je ne retournerai pas un jour en Colombie, parce que je me sens la responsabilité de partager mon expérience d’ici avec mon pays. Mais si je repars, ce sera comme une nouvelle immigration. La Colombie change, les Colombiens ont changé, et moi peut-être encore plus. »

    M. Uribe prend réellement conscience de cet écart qui se creuse entre lui et ceux qu’il a laissés au pays lorsqu’il fréquente les festivals l’été.

    « On repère tout de suite ceux qui viennent de débarquer, raconte-t-il. En Amérique latine, c’est encore assez normal par exemple de laisser ses déchets par terre, et les nouveaux arrivants continuent à le faire. Lorsqu’ils arrêtent ou lorsqu’ils commencent à faire la file pour prendre le bus, c’est la preuve qu’ils commencent à s’intégrer. »

    D’origine chilienne, Brunilda Reyes a fui son pays au début des années 80, en pleine dictature d’Augusto Pinochet. Une première fois en France pendant 14 ans. Croyant que le régime est tombé, elle retourne au Chili dans les années 90. Mais même s’il n’est officiellement plus au pouvoir, le général Pinochet tient toujours le pays, et elle et sa famille sont en danger. Ils débarquent à Montréal en 1995.

    « Je n’ai pas voulu faire la même erreur qu’en France, souligne-t-elle. Je ne voulais pas vivre en projetant un hypothétique retour. J’avais quatre enfants. Pour eux, il fallait que je m’intègre. »

    Mme Reyes décide alors de ne pas fréquenter sa communauté. Elle a besoin de toute sa force pour s’intégrer. De toute façon, ceux qui sont arrivés dans les années 70 ne comprennent pas les gens comme elle, confie-t-elle, ceux qui quittent le pays alors que, croient-ils, la démocratie est revenue.

    « Je refusais de vivre complètement à la chilienne, raconte-t-elle. Nous parlions français à la maison lorsque les enfants étaient petits, nous ne cuisinions pas exclusivement chilien et nous regardions le téléjournal. On me reprochait de perdre ma culture. Mais non, elle est très bien rangée ma culture, ne vous en faites pas ! Je sais la ressortir lorsque j’en ai envie. »

    Mamselle Ruiz a posé ses valises à Québec en 2009, avant de s’installer à Montréal. À l’époque, elle est artiste de cirque et a passé plusieurs années autour du monde avant de décrocher un rôle d’échassière au Cirque du Soleil. Très vite, elle comprend qu’il faudra qu’elle apprenne le français le plus rapidement possible. Incapable de parler la langue, elle se sent comme une enfant.

    « Je me suis posé beaucoup de questions sur moi, explique la jeune chanteuse et compositrice, révélation Radio-Canada en 2013-2014. J’avais peur de me perdre. Est-ce que je voulais devenir une femme québécoise ? Rester la jeune femme mexicaine que j’étais ? Est-ce que j’étais réellement une femme libre au Mexique comme je le croyais ? J’ai découvert que j’étais plus soumise que je ne le pensais. Une expérience d’immigration, ça te fait sortir de ta zone de confort. Mais je m’épanouis ici. Je reçois un accueil magnifique avec ma musique. Les Montréalais aiment la culture latino. »

    À leur arrivée, tous trois ont ainsi refusé de s’enfermer dans leur communauté. Les Montréalais sont d’ailleurs dans leur grande majorité très accueillants, reconnaissent-ils… jusqu’à un certain point. Dans le milieu de travail, si tu ne t’appelles pas Tremblay, estiment-ils, il y a un moment où tu vas atteindre un plafond. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles ils ont tous les trois créé leur emploi. Freddrico Urube comme photographe, Mamselle Ruiz comme artiste et Brunilda Reyes comme fondatrice des Fourchettes de l’espoir, un organisme de bienfaisance luttant contre la malnutrition dans Montréal-Nord. Parce qu’elle ne peut concevoir que des enfants puissent ne pas manger à leur faim dans un pays comme le Canada.

    Depuis 22 ans que Brunilda Reyes est arrivée, ses enfants à elle ont bien grandi. Ils sont devenus des Québécois et se sont intégrés sur le marché du travail. Envisage-t-elle un retour au pays ? Jamais. Elle est Montréalaise avant tout.

    « Mes enfants sont ici, ils sont en couple, mixte pour certains, explique-t-elle. Et puis, un retour au Chili serait vraiment problématique. Les gens qui sont restés t’en veulent d’avoir fui la dictature, sans imaginer le prix que tu as dû payer, toi, pour quitter les tiens et te reconstruire ailleurs. Alors, ma vie à moi maintenant, elle est ici. »


    - Prochaine semaine : la communauté chinoise.

    Les Chinois de Montréal, quatrième vague
    Entre deux dégustations de thé que le patron de l’Oasis s’en va chercher directement en Chine plusieurs fois par an, trois membres de la communauté chinoise ont parlé à bâtons rompus de leur histoire et de leur vie à Montréal.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Martin Wong, Janet Lumb et Selena Lu

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    C’est un scénario digne des plus belles comédies romantiques hollywoodiennes. Une relation épistolaire de plus d’un millier de lettres entre la Thaïlande et Hong Kong, où ils avaient l’un et l’autre trouvé refuge après avoir fui la Chine communiste d’abord, la dictature cambodgienne de Pol Pot ensuite

    « Mon père a ensuite quitté les camps de réfugiés thaïlandais pour Montréal, explique Selena Lu, jeune avocate dans la fin de la trentaine. Montréal, tout simplement parce que la file était moins longue que pour Toronto. Il a ensuite demandé la main de ma mère à ma grand-mère, et il est allé la chercher à Hong Kong. » C’était au milieu des années 1970.

    Les parents de Selena Lu font partie de la deuxième vague de migration chinoise, qui en compte quatre. La première, celle qui débute à la fin du XIXe siècle, est intimement liée à la construction du chemin de fer, et démarre généralement dans l’Ouest canadien.

    C’est le cas de la famille de Janet Lumb. La compositrice et militante sociale est née à Toronto, où sa mère est venue pour aider à tenir un dépanneur. En 1984, Janet débarque à Montréal, attirée par l’esprit post-Révolution tranquille qui y règne alors.

    La famille de Martin Wong, elle, s’est installée à Montréal dans les années 1920, à l’intérieur du Quartier chinois. Son père et sa mère ont grandi, l’un en face de l’autre, de part et d’autre de la rue de la Gauchetière. Plus tard, son père a participé à la fondation des Jardins de Chine du Jardin botanique.

    « Jusqu’en 1995, il n’y avait vraiment pas d’interactions avec les Québécois, raconte celui qui est aujourd’hui à la tête de la Société des Jardins de Chine. Les Chinois allaient aux vues ensemble, ils travaillaient dans les buanderies ou les restaurants appartenant aux membres de la communauté, les femmes cousaient ensemble, on utilisait les services sociaux et médicaux communautaires. Les Québécois étaient assez fermés et nous n’avons pas fait beaucoup d’efforts d’intégration. Plusieurs générations ont vécu ici sans jamais apprendre la langue. »

    1995, c’est le début de la troisième vague de migrants. La rétrocession de Hong Kong à la Chine est prévue pour le 1er juillet 1997, et ceux qui redoutent l’emprise communiste décident de quitter l’île. Il s’agit de familles aisées, qui ne s’installent pas dans le Quartier chinois, mais plutôt dans les villas luxueuses de Westmount. C’est le cas aussi des derniers arrivants, ceux de la quatrième vague. De riches hommes d’affaires en provenance de la Chine continentale, qui arrivent en général grâce au programme d’immigrant investisseur, un programme qui exige de posséder 1,6 million de dollars et de s’engager à en investir 800 000 au Québec.

    « Le regard porté sur la communauté chinoise a changé, indique Selena Lu. Le fait que nous soyons des investisseurs change la donne. Je le vois en tant qu’avocate. Nous sommes 64 avocats d’origine chinoise sur 25 000 inscrits au Barreau. Je peux vous dire que notre expertise est recherchée! »

    Cette nouvelle vague de migrants choisit Montréal pour sa qualité de vie, le prix de l’immobilier, qui leur paraît dérisoire comparé à celui de Hong Kong ou de Shanghai, et l’éducation qu’ils pourront donner à leurs enfants.

    « Ils sont cependant très différents des membres des deux premières vagues de migrants, souligne Janet Lumb. Par leurs fortunes, mais pas seulement. Ceux qui sont arrivés dans le courant du XXe siècle ont souvent préservé les traditions ancestrales de la Chine. Ce n’est pas le cas de ceux qui arrivent aujourd’hui, qui vivent en ville depuis plusieurs décennies et qui ont vu la Chine continentale évoluer, se moderniser et laisser derrière elle une partie de ses traditions. »

    Tous trois avouent d’ailleurs perpétuer certaines traditions, mais uniquement dans le cadre familial et amical. Sauf lorsque vient le temps du Nouvel An chinois.

    « Ça peut durer trois mois! raconte Mme Lu, qui fut un temps à la tête de l’Association des jeunes professionnels chinois et asiatiques. Tous les soirs, il y a telle ou telle association qui le célèbre et il faut se montrer. Tout le monde s’y met, au-delà même de la communauté chinoise. Tous les moyens sont bons pour courtiser les Chinois. » Jusqu’à un certain point, modère cependant l’artiste de la bande. Oui, lorsqu’il s’agit de collecter des fonds, on vient chercher la communauté, admet Janet Lumb. Les Québécois sont en général curieux, accueillants également. Mais, selon elle, cela ne se traduit pas assez vite en diversité dans les conseils d’administration ou parmi les décideurs. « La peur de perdre l’identité québécoise persiste, assure-t-elle. Ça ferme certaines portes. »

    Pour combien de temps? Selena Lu croit en un véritable métissage dès la prochaine génération. Elle qui voyage beaucoup raconte que, lorsqu’elle dit venir de Montréal, c’est par des sourires que cette information est reçue.

    « Notre ville est très bien perçue, conclut-elle. Sa diversité est une force, et je suis certaine qu’elle va prendre son envol. Je le vois dans les cours d’école, toutes les origines se côtoient. Parmi mes amies, nous sommes une majorité à former un couple mixte. Montréal embrasse les cultures pour garder ce qu’il y a de meilleur en elles. »


    - Prochaine semaine : la communauté de l’Asie du Sud-Est.

    Les enfants de la génération des boat people
    Leurs histoires sont toutes plus ou moins liées à celle des boat people, ces migrants qui ont fui les pays de la péninsule indochinoise pour échapper à la dictature communiste. Quarante ans plus tard, ils racontent comment cette histoire les a construits, mais comment, aussi, ils se sentent aujourd’hui éminemment montréalais.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Mai Duong

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    « Montréal, c’est chez nous! » s’exclame Mai Duong. La jeune femme d’origine vietnamienne raconte que, lorsqu’elle s’en éloigne, elle finit toujours par fredonner Je reviendrai à Montréal de Robert Charlebois. « Je m’y sens chez moi, au même titre qu’un Québécois de souche », ajoute-t-elle.

    Son histoire, c’est celle des boat people. Ses parents ont fui le régime totalitaire du Vietnam dans des bateaux de fortune pour s’entasser avec leurs concitoyens dans un camp en Malaisie, avant de débarquer à Montréal. C’était à la fin des années 1970. « Quand ils sont arrivés, ils n’avaient plus rien, raconte-t-elle. Rien! Pas même de chaussures, de lunettes... Les pirates avaient tout pris. Ils ont recommencé à zéro. »

    Thi Be Nguyen, elle, a participé à la fuite de ses parents dans la jungle. Vietnamienne d’origine, elle était au Laos lorsque les communistes ont pris le pouvoir dans toute l’ex-Indochine. Arrêtés une première fois, emprisonnés, puis relâchés in extremis parce que son père avait de bons contacts, ils ont repris la fuite 18 mois plus tard, cette fois pour de bon. Après plusieurs jours de marche et de bateau sur le Mékong, ils sont arrivés dans un camp de réfugiés en Thaïlande.

    « Les conditions étaient très rudes,raconte celle qui, depuis 17 ans, travaille au service de marketing de la Banque Nationale et qui a tourné un documentaire sur les boat people de Montréal. Mon père y a perdu sa dignité. Il se faisait battre, comme tous les hommes. Les femmes et les jeunes filles étaient violées. Moi, j’avais quatre ans. Nous sommes partis vers le premier pays qui a voulu de nous. C’était le Canada. »

    Elle débarque alors à la base militaire de Longue-Pointe, dans Hochelaga-Maisonneuve. Le premier contact de la famille avec la civilisation occidentale. Elle raconte comment tout était fascinant, comme le simple fait de prendre une douche, eux qui se lavaient à partir d’un seau à l’extérieur de la maison. La famille s’installe ensuite à Saint-Laurent. « C’était très multiculturel, se souvient-elle. J’ai appris à chanter en hébreu avant même de savoir parler français! »

    Saint-Laurent, c’est là également que FONKi s’est installé avec sa famille. Son parcours est cependant différent, ses parents ayant eu la chance de quitter le Cambodge pour étudier à Paris juste avant que Pol Pot ne prenne le pouvoir. Ils obtiennent alors le statut de réfugiés et tentent de faire sortir les autres membres de leur famille du pays. Certains y parviendront, d’autres disparaîtront. Lui est né en 1990 à Paris, avant d’arriver, enfant, à Montréal. « C’est comme si la vie de mon père s’était arrêtée au moment de son exil, raconte-t-il. Beaucoup de gens ont disparu. Moi, j’ai grandi avec ces histoires. C’était comme des contes et légendes. »

    Les enfants de la génération des boat people ont très vite intégré le risque que leurs parents avaient pris pour leur offrir une vie meilleure, loin de la dictature. « C’est sûr que ça forge quelqu’un, indique Mai Duong. Quand tes parents ont vécu l’enfer, il t’arrive de te demander qui tu es pour dire que ça ne te tente pas de faire tes devoirs ou d’aider à la maison. »

    Et pourtant, la jeune femme, aujourd’hui dans le domaine de la publicité, a aussi vécu l’enfer il y a trois ans. Atteinte d’une leucémie, elle avait besoin d’une greffe de cellules souches. Son cas a été médiatisé à l’époque, car elle devait alerter les communautés culturelles sur l’importance de faire des dons, ces dernières étant sous-représentées dans les registres d’Héma-Québec. Depuis, elle est en rémission et elle attend impatiemment de pouvoir se dire officiellement guérie.

    En quête d’identité Elle raconte comment, dans son éducation, le devoir était placé bien au-dessus du vouloir. « Adolescente, j’étais tiraillée entre des valeurs opposées, se souvient-elle. Je voyais mes amies qui sortaient et, pour moi, il n’en était pas question. Elles me disaient d’aller négocier, mais on ne négociait pas avec nos parents... »

    « Nos parents ne connaissaient pas l’environnement dans lequel nous grandissions, ajoute Thi Be Nguyen. Ils avaient peur, nous avons donc été surprotégés. Ils craignaient également de perdre leur culture. Moi, je suis un mélange de tout ce que j’ai vécu et de toutes les cultures que j’ai côtoyées à Montréal. Mais il m’a fallu du temps pour parvenir à définir mon identité. J’avais 25 ans. »

    FONKi est aujourd’hui un artiste reconnu. Pour sa part, il estime avoir eu des parents très ouverts d’esprit. Le folklore cambodgien était toujours présent, mais ils étaient ouverts aux autres cultures. Ouverts aussi à l’idée qu’il entreprenne les études qui lui plaisent, et non qu’il fasse dentiste, médecin, pharmacien ou ingénieur, des choix de carrière souvent prisés dans ces communautés qui privilégient la sécurité plutôt que la passion. « Quand je suis allé au cégep du Vieux-Montréal en arts plastiques, ils se sont un peu inquiétés, avoue-t-il. Mais ils m’ont laissé faire. »

    Tous trois estiment ne pas pouvoir rêver mieux que de vivre à Montréal. Pas que tout soit idéal, mais ils ont la certitude d’être tombés dans une ville où le vivre-ensemble est très fort. « Ici, je respire, lance FONKi. Il y a de l’espace, des parcs, des gens partout. »

    « Très jeune, il y a une très belle façon de s’intégrer : c’est par le sport, ajoute Thi Be Nguyen. Soutenir le Canadien, ou les Expos en leur temps, ça fédère toutes les communautés. » Ça, et se plaindre de la neige, conclut avec humour Mai Duong


    - Prochaine semaine : la communauté maghrébine.

    La résilience des Maghrébins.
    C’est une communauté maghrébine visiblement encore marquée par l’attentat de la mosquée de Québec en janvier dernier que Le Devoir a rencontrée dans le Café Safir, en plein cœur du Petit Maghreb. Une communauté résiliente, qui dénonce le racisme dont elle fait l’objet, mais qui refuse de se poser en victime et qui assume qu’elle a aussi des pas à faire pour s’intégrer à la société québécoise.

    Photo : Guillaume Levasseur
    Bensalem Kamereddine, Mariama Zhouri et Neev Bensimhon

    Hélène Roulot-Ganzmann

    Collaboration spéciale

    « La nuit du 29 janvier, je n’ai pas dormi, raconte Mariama Zhouri, présidente du Congrès maghrébin de Montréal. Les premiers bruits qui ont couru disaient que des Marocains avaient fait le coup. On était sous le choc. Si ça avait été le cas, on n’avait plus de choix que de faire nos valises ! »

    Une façon de souligner à quel point les tensions sont vives, selon elle, entre la communauté musulmane et les Québécois qui se disent de souche. Des tensions qui remontent au 11 septembre 2001, mais qui se sont très largement amplifiées au moment du débat sur la charte des valeurs.

    « C’est un mélange d’ignorance de la part des Québécois et de manipulation des foules de la part des politiques, qui divisent pour mieux régner », dénonce Bensalem Kamereddine, entrepreneur et titulaire d’un diplôme de théologie.

    Imam de formation même s’il n’exerce pas, l’homme travaille régulièrement auprès des jeunes et a participé il y a quelques mois à une cellule de crise afin d’empêcher quelques-uns d’entre eux de partir faire le djihad en Syrie. Bensalem Kamereddine estime que sa communauté a fait les frais du populisme ambiant lors des débats sur la charte des valeurs et qu’elle en paie encore le prix aujourd’hui. « Les commentateurs dans les médias sont complices de cela. Ils ont été dénoncés lors de l’attentat de Québec, mais pourquoi ne l’avaient-ils pas été avant ? questionne-t-il. La communauté musulmane est rejetée et c’est de pire en pire chaque jour. »

    Mais qui dit communauté maghrébine ne dit pas forcément islam. L’humoriste Neev Bensimhon est né à Montréal dans les années 1980 de parents marocains, mais de confession juive.

    « Mais pour un Québécois, lorsqu’il me voit, je suis forcément musulman, raconte-t-il. Parce qu’Arabe signifie islam. Parce qu’il ne sait pas que la plus grosse communauté musulmane se trouve en Indonésie, en Asie donc. Parce qu’il croit que les juifs, ce ne sont que les hassidiques d’Outremont. Mais finalement, il n’a pas tout à fait tort. Je suis juif, mais j’ai bien plus en commun avec un musulman maghrébin qu’avec un juif polonais. Ma mère fait le meilleur couscous en ville !»

    Si la discussion revient inéluctablement sur les discriminations à l’embauche, c’est que tous trois croient que l’intégration passe bien plus par le marché du travail que par de quelconques accommodements raisonnables.

    « Les Maghrébins sont des scientifiques, des physiciens, des chimistes, des médecins, précise M. Bensimhon. Mais, pour des raisons d’équivalence de diplômes, on a des oncologues qui conduisent des taxis alors que des gens meurent de cancers parce qu’on manque de spécialistes. »

    Les premiers Maghrébins arrivés dans les années 1950 et 1960 sont pour la plupart des juifs ayant quitté le Maroc principalement à la fin de la colonisation française. Puis, il y a eu la vague de réfugiés algériens dans les années 1990, qui fuyaient la guerre civile et les persécutions. Depuis les années 2010, ceux qui arrivent sont des diplômés soigneusement sélectionnés par l’administration québécoise.

    « Il va bien falloir qu’on apprenne à vivre ensemble », souligne Mariama Zhouri, elle-même arrivée en 2001 avec une bourse pour étudier à HEC. Le Québec a besoin d’immigrants et il les veut francophones et diplômés. La réserve, elle est au Maghreb. »

    Aujourd’hui à la tête de son propre cabinet de services-conseils en gestion de risques, Mme Zhouri soutient qu’il faut plus d’expertise, plus de confiance en soi, plus de volonté que quiconque pour parvenir à faire sa place sur le marché du travail lorsque l’on est d’origine maghrébine.

    Mais elle demande également à sa communauté de sortir de la victimisation et de ne pas baisser les bras. Parce qu’elle croit dur comme fer que le futur sera meilleur et que les jeunes, de toutes les communautés, vont bâtir un Québec qui saura faire de sa diversité une force et une richesse.

    « Quand ma fille revient de l’école et m’explique comment se déroule un mariage juif, catholique ou hindou, j’ai de l’espoir », raconte celle qui, comme les deux autres, se définit avant tout comme montréalaise, parce que c’est ici qu’elle a reconstruit « son village ».

    « Mon identité est multiple, complète Neev Bensimhon. Je suis Montréalais parce que je suis né ici. Mais aussi Québécois, Canadien, Marocain. Et gros. Et c’est avec tout cela que je me construis. »

    Bensalem Kamereddine se dit également foncièrement montréalais même s’il aime se retrouver dans le quartier du Petit Maghreb, afin de se « guérir de l’exil ». Lui aussi optimiste quant à l’avenir, il estime cependant que sa communauté a encore du chemin à faire, tout en invitant les Québécois à ne pas la réduire à l’islam.


    - Prochaine semaine : la communauté juive.