Zachary et ses perles

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Josée Blanchette
Édition du vendredi 17 avril 2009

Mots clés : Francophone, Canada (Pays), Zachary Richard, Last Kiss, États-Unis (pays), Musique, Louisiane

Dernier baiser d'un bilingue

Photo: Jacques Nadeau

« Je suis un bilingue, un Américain et un Cadien, all of the above », affirme Zachary Richard à propos de sa « double » nationalité.

Zachary est une huître de Caraquet. La femme de sa vie, Claude Thomas, m'avait avertie: «C'est un introverti, pousse-le.» Elle m'a aussi avoué que Zachary n'aimait pas trop travailler (c'est moi, le «travail» en question!). On s'en doutait, mais voler, c'est pas beau et demander la charité, c'est kekchose qu'il peut pas faire.

Je n'ai pas apporté mon couteau à huîtres ni mes gants d'ouvreuse, même pas d'enregistreuse, seulement un calepin et un stylo. Zachary, l'air sérieux, fronce un sourcil en se demandant quel genre de «travail» je fais. Il suffit que je lui rappelle les déclarations de Fabienne Larouche, récemment -- qui nous donnait trois générations pour disparaître --, il suffit que j'évoque la possible louisianisation du Québec pour qu'il se lance dans un discours professoral d'une heure et demie et se mette à cracher suffisamment de perles pour en faire un collier. Les huîtres, faut leur donner ça, elles sont parfois cultivées.

«Quand on dit "la louisianisation", c'est péjoratif, s'emporte Zachary. Ma réponse, c'est: mange de la marde! C'est arrogant, ce complexe du Québec qui sait tout. C'est ignorer son histoire, ça m'énerve. Ça manque de nuances. Je suis un peu chiffonné avec cette expression.» Bon, c'est bien parti, Zachary est en beau fusil.

Féru d'histoire, arrière-petit-fils de Sylvain, qui lui-même fut le dernier et onzième enfant de Pierre Anaclet Richard, Zachary sait d'où il vient, a des positions tout à fait solides sur le métissage et la «louisianisation» possible du Québec. Il lit tout sur le sujet, possède de nombreux ouvrages historiques sur le fait français en Amérique, me recommande le dernier John Saul, Mon pays métis.

«Nous sommes 20 millions de francophones en Amérique du Nord, dont moins de sept millions au Québec, dit-il. Les deux tiers de ces francos vivent en milieu minoritaire, y compris en Haïti à cause du créole. Les francos hors Québec ont une relation avec l'anglo-Américain. C'est comme vivre avec un éléphant dans ton salon. Faut pas l'agacer. La vie en milieu minoritaire est très mal comprise au Québec. Ici, tu peux vivre toute ta vie en français seulement. Ça change toute la donne. Avant de nous traiter de "foutus" ou de "perdants", vivez donc notre réalité.»

Ça fra ça que ça fra

Débarqué ici dans les années 70, Zachary s'est amouraché d'un Québec soulevé par une vague indépendantiste, bercé par Harmonium et Beau Dommage, le dimanche au soir à Châteauguay. Le Cayen s'identifiait à notre recherche identitaire: «Cet esprit nationaliste m'a absolument séduit», dit le chanteur dont une partie de la carrière en français est soutenue par ses admirateurs québécois. «En France, j'ai eu la naïveté de croire qu'on allait m'accueillir comme un cousin lointain. C'est au Québec que ça s'est passé. J'étais là, le 15 novembre 76, propulsé par ce raz-de-marée fantastique. Je regarde le Québec depuis 30 ans. Allez-y! Arrêtez de niaiser! Si vous vouliez vraiment un pays, ce serait fait depuis longtemps.»

Je lui fais la lecture d'un extrait du dernier pavé de Pierre Falardeau: Rien n'est plus précieux que la liberté et l'indépendance. Dans le premier texte -- «Comment rester assis dans sa marde en se donnant bonne conscience à peu de frais et passer pour un intellectuel profond mais inoffensif» --, on peut lire: «Pourquoi l'indépendance? Parce que c'est une question de vie ou de mort. Ou nous choisissons la vie ou nous choisissons la mort lente des peuples minoritaires. Rien d'héroïque ou de dramatique. Une mort en douce, climatisée, sans douleur à plus ou moins brève échéance. Mais la mort quand même. La mort horrible des peuples acculturés, déculturés, confinés à des ghettos, des réserves, des villages folkloriques. Et la mort des peuples, c'est aussi la mort de quelqu'un, disait Miron.»

Zachary fait la moue, pas convaincu, refuse de se déguiser dans le costume de victime. «Il faut pas se faire prisonnier de la nostalgie. Est-ce une si grande perte que l'extinction du français? Ça va empêcher quelqu'un de dormir? Falardeau, peut-être... C'est pas à moi de répondre. À Lafayette, tous les vendredis soir, une trentaine de jeunes se réunissent pour parler français. Pour un Québécois qui parle de louisianisation, ça représente rien. Pour moi, c'est beaucoup. Falardeau, c'est amusant quelque part. Mais il est totalement ignorant du sort des deux tiers des francophones d'Amérique.»

«Moi, je suis "un" bilingue. Je vis pleinement deux cultures avec énormément de plaisir. Et si je peux exercer mon métier d'auteur en français, c'est grâce au Québec. Il faut que nous arrivions à proposer aux jeunes un fait français qui les attire; si ce n'est pas attrayant, il y a peu de chance que ça survive. L'anglo-Américain n'est pas l'adversaire, c'est un collaborateur éventuel. Il faut faire en sorte que l'anglo devienne francophile. Si on pouvait vendre une pilule et se réveiller parlant français, y a quatre millions de Louisianais qui la prendraient. C'est pas facile, apprendre une langue... »

Ça va twanger sur la guitar d'soir

Zachary vient de lancer son dernier disque en anglais, le premier en 15 ans, intitulé Last Kiss. «Ce qui est étonnant, ce n'est pas que je chante en anglais, dit-il. C'est plutôt que je chante en français!» Membre fondateur d'Action Cadienne, dédié à la promotion de la langue française et de la culture cadienne en Louisiane, il ne cherche pas de coupables mais me fait remarquer que ce sont les Acadiens eux-mêmes qui se sont tournés vers l'anglais: «Mes parents étaient battus à l'école s'il parlaient en français. Mais nous n'avons pas le monopole. C'était pareil pour les autochtones et les Bretons. Et le détail qui tue, c'est que ce sont des enseignants francophones qui appliquaient cette règle en pensant, à tort ou à raison, que le seul espoir pour leur peuple illettré était d'adopter la culture anglophone. Ça porte un peu à la réflexion... »

Pour Zachary, toute la richesse de la culture louisianaise provient de son métissage, en particulier pour l'apport africain. «Je suis un métis, français, anglais, irlandais, africain, espagnol. Quand un groupe néerlandais chante du cadien, est-ce que c'est moins authentique? Je suis pour l'ouverture. Les propos de Falardeau sont basés sur la peur. Et je te dirais qu'à bien des points de vue, la culture cadienne est une culture de bons vivants. N'est-ce pas un éloge important à la culture française, cette joie de vivre?»

Depuis Katrina, La Nouvelle-Orléans s'est métissée encore davantage, devenant bien plus hispanophone. «Beaucoup de travailleurs d'Amérique centrale sont venus reconstruire la ville et plusieurs sont restés. Aujourd'hui, il y a une prolifération d'orchestres de salsa. J'aimerais voir la musique de La Nouvelle-Orléans dans deux générations: afro-salsa-louisianaise. Peut-être que nous assistons à une nouvelle greffe? L'Amérique française, c'est le métissage.»

Philosophe, Zachary voit bien pire dans sa boule de cristal que la perte de la langue française et de notre culture minoritaire: «Je vis dans un pays où, depuis le début de cette conversation, nous avons perdu l'équivalent de deux terrains de football en littoral. Depuis les années 30, c'est l'équivalent de l'État du Delaware. Il faut relativiser. Qu'est-ce qui est le pire? Perdre ta culture ou perdre ton pays?»

***

cherejoblo@ledevoir.com

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Écouté: avec intérêt l'album Last Kiss de Zachary. La première chanson, «Dansé», nous ramène dans les bals traditionnels du sud-ouest de la Louisiane. On les appelle des «fais-do-do» en référence aux vieilles femmes qui endormaient les enfants dans une chambre tandis que les adultes et les ados dansaient au salon. Zachary pousse même une chanson avec Céline et réussit à me la faire aimer. Un tour de force.

Entamé: le dernier recueil de textes du cinéaste Pierre Falardeau parus dans Le Couac et Le Québécois. Falardeau me fait toujours du bien, même lorsque je suis en désaccord ou que je trouve qu'il charrie. Nous sommes tellement enlisés dans le pc et la langue de bois que ce Québécois de souche nous secoue le prunier allègrement. Le jour où Falardeau n'y sera plus, faudra fonder une école pour former la relève et l'initier à la révolte et à l'insoumission. «Je n'ai jamais très bien compris l'engouement unanimiste de nos penseurs patentés pour le Cirque du Soleil. Comme tout le monde, j'aime bien les spectacles du Cirque mais je n'arrive pas à comprendre ce pettage de bretelles collectif chaque fois qu'un des "nôtres" réussit quelques stepettes dans les States. Il y a là un exemple parfait de ce complexe du colonisé qui recherche à tout prix le regard de l'autre pour exister.»

Noté: que l'inénarrable Jamil était remonté sur scène cette semaine au Petit Medley, avec sept musiciens. Vous pouvez encore aller entendre ce pur produit de métissage franco-québéco-marocain ce soir et demain. Paraît qu'il a troqué la guitare pour l'harmonica depuis son ACV. J'ai hâte d'entendre ça... www.myspace.com/jamilxxx. Billets: 514 271-7887.


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La rage de Falardeau, la résignation de Richard. - par Paul Dussault (pauldussault@videotron.ca)
Le dimanche 19 avril 2009 09:00

Pour ce qui en reste - par Claude L'Heureux (claude.lh@videotron.ca)
Le vendredi 17 avril 2009 19:00

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