Questions d'image - Un internaute bien ordinaire
Mots clés : Média, Internet, Québec (province)
En 20 ans, il a pris toute la place. Il occupe tous les esprits, conditionne désormais nos actes quotidiens. Impossible ou presque de lui échapper, le Web règne en roi et maître sur nos pauvres existences. En dix ans, il nous a réduits au rang de cyberesclave. La majorité d'entre nous ne peut plus s'en passer. Rien ne sera plus pareil, nous l'avions prévu. Il faudra s'adapter. Puisqu'il me faut muter, alors je mute.
Au fur et à mesure de notre cohabitation obligée, j'ai transformé radicalement ma relation avec le Web. J'ai d'abord résisté. Par principe sans doute, mais également par inadaptation à l'effort qu'il m'imposait. Une posture mentale contre nature dans mon cas. De tempérament plutôt posé, je fais partie de ces individus qui ont besoin de réfléchir avant d'agir. Question de génération, question d'éducation, question de rythme également. Vous l'aurez compris et, je sais que je ne suis pas le seul, j'ai passablement souffert de l'intrusion délirante de ce Big Brother dans ma vie personnelle et professionnelle. Mais il m'est rapidement apparu que rien ne saurait résister à ce tsunami de civilisation. Il me serait par conséquent plus sage de faire avec, plutôt que de faire contre.
Mon premier constat fut de réaliser que mon rapport au temps avait changé. Le temps de la lecture, le temps de l'écriture, celui de la consultation de l'actualité et que, ne disposant que de 24 heures par jour, il me faudrait faire des choix. Puis, plus tard ma curiosité a pris le dessus, certains sites sont même devenus des repères indispensables, des amis presque. Ils me sont tellement familiers et utiles, que j'avoue qu'il me serait extrêmement difficile de m'en passer aujourd'hui. Ma consommation de médias a radicalement changé. Ou plus exactement mon temps de relation avec ces médias. La télévision -- que je ne regardais guère auparavant -- est devenue un petit luxe que je m'accorde à l'occasion en fin de semaine pour un documentaire et quelques nouvelles. L'écoute de la radio s'est confinée à ma voiture. Et j'avoue passer moins de temps à lire mes journaux chaque jour (sauf Le Devoir) pour me réserver davantage de temps le week-end pour la lecture des autres journaux. Par contre, je consomme une multitude d'autres titres sur la Toile, Libération, Le Monde, Les Affaires, Les Échos, les magazines professionnels, des titres étrangers aussi ainsi que les sites de nouvelles des principales chaînes de télévision. En fait, j'ingurgite plus de nouvelles que jadis. Je ne suis pas moins informé, au contraire, mais je me focalise sur les sujets qui m'intéressent davantage. Au cybermarché de l'information, je pratique désormais des choix très sélectifs.
Mais ma vie a changé cependant. Je prépare mes voyages sur le Web -- ce que j'adore faire. Je le fais avec minutie et je visite abondamment les lieux qui me font rêver, les chambres d'hôtel, je consulte même les menus des restos que je compte visiter. Je me repère sur Google Earth et Google Maps, m'éduque sur Wikipédia. Puis, je réserve, négocie et commerce en ligne. Comme beaucoup de gens, je participe à des blogues divers. Et ce n'est pas tout, je suis devenu adepte de Facebook et de quelques autres clubs sociaux. J'y converse avec des amis, échange des idées avec mes étudiants, mes confrères, mes enfants, bref je fais désormais partie d'une ou de plusieurs communautés, en relation avec des gens que je ne côtoyais jadis qu'à l'occasion. Il me serait malhonnête de ne pas confesser le malin plaisir que je prends à cela. Je me suis fait prendre à ma propre curiosité.
Big Brother m'a-t-il phagocyté? Ou me suis-je pris dans la Toile que je me suis tendue moi-même? Je crois qu'il y a un peu des deux. Mais une chose est certaine. J'apprivoise au fil des jours les immenses possibilités de ce monde virtuel, avec moins d'angoisse que jadis. Je ne me sens ni moins bon ni meilleur. Je sens seulement que je m'adapte moi aussi à une technologie devenue incontournable. Et vous?
Je suis un internaute ben ordinaire, chanterait Charlebois.
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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.
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