La société des blogs

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Christian Rioux
Édition du vendredi 09 janvier 2009

Mots clés : Internet, Information, blogs, Québec (province)

Un froid québécois vient de s'abattre sur la France. Il a neigé à Marseille et le pays est au bord du gouffre. Il fait tellement froid que mon livreur de journaux n'est pas passé hier. Le pauvre circule en Vespa. Au lieu de m'installer au chaud pour lire Le Monde, j'ai donc dû passer une partie de la soirée à le lire sur mon écran. La lecture de longs articles sur Internet étant tellement fastidieuse, je me suis finalement surpris à survoler les titres.

Le professeur Marc Prensky, grand gourou américain de «l'univers numérique» interviewé dans les pages de ce journal lundi, dirait probablement que je suis un dinosaure né quelque part dans le précambrien numérique. Comme tous les journalistes, je passe pourtant de longues heures sur Internet. Cela ne m'empêche pas de penser que, si le zappage numérique devait remplacer la lecture du journal et à plus forte raison du livre, cela se ferait au prix d'une grave régression intellectuelle dont nous commençons à sentir certains effets.

Il est de bon ton de prétendre que tout ce qui est nouveau est moderne et que tout ce qui s'autoproclame moderne est un progrès. Probablement à cause de son insécurité nationale et culturelle, le Québec n'a de cesse de courir après une modernité souvent mal comprise et parfois fictive. À preuve, notre éloge béat des nouvelles techniques censées révolutionner le monde à chaque décennie.

Je me réjouis bien sûr de ces nouveaux moyens d'accès à l'information. Mais de là à parler de révolution. Parmi tout ce que je lis sur Internet, je ne vois pas grand-chose que je n'aurais pu trouver autrefois sur papier. Bien sûr, la recherche aurait été plus fastidieuse. Impossible parfois. Mais sur le plan du contenu, le résultat aurait été à peu près le même.

Pour le reste, il m'arrive le plus souvent de déplorer la médiocrité de ces «nouveaux» contenus qu'est censé offrir Internet. Chaque fois que je lis les blogues de mes collègues qui s'adonnent à ce nouveau vice, je suis déçu. Déçu d'y trouver des textes généralement bâclés, improvisés et mal écrits, qui ne font pas toujours honneur à leur talent. C'est ce que j'appellerais du journalisme de comptoir, où l'expression du premier jet et donc du sentiment premier prime sur tout. Or écrire, même un simple article, c'est se donner le temps de réfléchir et de se relire.

Je dirais même que cette épidémie blogueuse est en train de créer un climat peu propice à l'information. On y trouve en effet souvent une forme d'exhibitionnisme assez désolant. Comme si chacun croyait avoir soudain le talent d'André Gide pour se permettre d'étaler son journal personnel sur la place publique.

Je me réjouis évidemment de recevoir des lettres de lecteurs par Internet, même si elles sont souvent moins soignées que lorsqu'elles nous parvenaient par courrier. Mais je constate surtout une grande différence entre ces courriels généralement pertinents et ces opinions qui s'affichent par milliers sous le moindre article publié sur Internet. Les contributions utiles existent. Mais avouons que, pour quelques perles rares, on y trouve un ramassis de banalités et d'énormités souvent sans nom.

Or, depuis quelques années, ces commentaires spontanés lancés à tort et à travers de ce qu'on nomme la «blogosphère» sont censés donner la mesure de l'opinion publique. Et cela, sans que personne ne se demande qui sont ces rares personnes qui écrivent sur Internet. L'exécution du dernier Bye Bye, peut-être justifiée par ailleurs, en est l'exemple frappant.

Tout se passe comme si le débat politique était dorénavant soumis à une tribune téléphonique permanente sans modérateur, où la parole de l'expert vaut celle de ma concierge. La forme acrimonieuse et négligée de certains de ces blogues déteint sur tout. D'où le style débraillé que se donnent quelques-uns des meilleurs journalistes pour ne pas déparer le paysage. Cette exposition constante à l'opinion la moins bien informée peut facilement devenir une forme de censure. Il n'y a qu'à lire les insultes et les commentaires désobligeants dont regorgent tant de sites Internet pour comprendre à quel mitraillage est dorénavant soumis celui qui prend la plume.

Et pourtant, il se trouvera toujours quelques beaux esprits pour faire passer l'invention de la livraison à domicile du poulet BBQ pour une révolution gastronomique. Le gourou Marc Prensky va jusqu'à suggérer aux professeurs de proposer à leurs élèves (rebaptisés «passeurs de connaissance»!) d'écrire des articles sur Wikipédia, une encyclopédie sans comité scientifique, bourrée d'approximations et d'erreurs. Sans compter les textes plagiés ou écrits par des groupes de pression. Parlez-en au philosophe Jacques Dufresne, qui a été le premier à se battre, trois ans avant Wikipédia et sans le soutien du Québec, pour créer une véritable encyclopédie numérique (http://agora.qc.ca) capable de «mettre de l'ordre dans le chaos».

Si, grâce aux idéologues d'Internet, le premier élève venu peut se prendre pour d'Alembert ou Diderot, il n'est pas besoin de chercher longtemps les causes du décrochage scolaire. Maintenant vous pouvez écrire tout le mal que vous pensez de mon article. Notre site Internet vous offre tout l'espace qu'il faut pour ça.

crioux@ledevoir.com


Vos réactions


Ma Parole, on nous fait dessus ?! - par McComber Éric (eric.mccomber@gmail.com)
Le mardi 27 janvier 2009 13:00

Une occasion pour vous, M. Rioux - par Alexis St-Gelais
Le lundi 12 janvier 2009 08:00

Wikipedia bourrée d'approximations et d'erreurs? - par martin chenier
Le dimanche 11 janvier 2009 15:00

Quelque chose que vous n'auriez pas pu trouver sur papier - par Pascal Lapointe (paslap@cam.org)
Le samedi 10 janvier 2009 20:00

Pessimisme - par Michel Thibault
Le vendredi 09 janvier 2009 19:00

La différence entre un blogueur et un journaliste - par Manuel Viens (legabier@gmail.com)
Le vendredi 09 janvier 2009 19:00

Pas d'accord pantoute - par Aurélie Alaume
Le vendredi 09 janvier 2009 17:00

M. Rioux, c'est à vous de décider de continuer... - par Georges Paquet (georgespaquet@sympatico.ca)
Le vendredi 09 janvier 2009 17:00

Quel culot! - par Georges Paquet (georgespaquet@sympatico.ca)
Le vendredi 09 janvier 2009 17:00

Oh, avez maître ! - par Sylvie Tremblay
Le vendredi 09 janvier 2009 16:00

Commentaires...En voilà de forts pertinents à lire. - par Yvon Montoya
Le vendredi 09 janvier 2009 13:00

????????? - par Yvon Montoya
Le vendredi 09 janvier 2009 13:00

vive les blogues - par Monique Lo
Le vendredi 09 janvier 2009 12:00

Mandarinat journalistique - par Nadia Roy
Le vendredi 09 janvier 2009 11:00

Quelle bonne blogue... - par Brun Bernard
Le vendredi 09 janvier 2009 11:00

J'ai adoré votre chronique de ce matin - par Michel Dumais
Le vendredi 09 janvier 2009 11:00

AU FEU ! AU FEU ! La planète brûle... et nos esprits sont endormis. - par Pierre Girard (pierre2004@videotron.ca)
Le vendredi 09 janvier 2009 10:00

Bon bon bon... - par Mario Asselin
Le vendredi 09 janvier 2009 10:00

L'humour : aveu d'impuissance. - par Guy Archambault
Le vendredi 09 janvier 2009 10:00

encore une fois - par Carole Savard
Le vendredi 09 janvier 2009 09:00

Clichés redondants... - par Pierre Samuel
Le vendredi 09 janvier 2009 09:00

Premier commentaire - par Alexandrine Gauvin (alexandrinegauvin@gmail.com)
Le vendredi 09 janvier 2009 08:00

Merci! - par Robert Dumont (robertdumont@sympatico.ca)
Le vendredi 09 janvier 2009 08:00

Forums de la haine... - par Patrick Charrier (p_charrier@yahoo.fr)
Le vendredi 09 janvier 2009 05:00

Censure? - par Sylvio LeBlanc
Le vendredi 09 janvier 2009 05:00

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