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Tout un pan de la réalité laissé dans l'ombre
L'analogie avec l'histoire de l'Île de Pâques est très instructive mais elle mériterait d'être complétée parce qu'elle ignore une composante essentielle des processus en cause. Autant les habitants de l'Île de Pâques que les acteurs de l'économie mondialisée actuelle agissent en fonction d'une certain bagage de symboles qui alimentent et structurent leur imaginaire collectif. Or cet univers mental, qu'on appelle la culture, joue un rôle essentiel dans l'orientation des comportements décriés. Ce que nous faisons en construisant des résidences de plus en plus grosses et remplies de gadgets, des autos ou des jets privés de plus en plus nombreux, s'inscrit simultanément dans deux ordres de réalité: notre rapport technique avec la nature et notre rapport social avec nos concitoyens, découlant de la nature symbolique de nos objets ou de nos comportements. Posséder un yacht privé de 60 mètres ou un écran plasma de 60 pouces, c'est aussi dire quelque chose aux autres, tout comme porter un coiffure de plumes ou ériger un totem familial en pierre. Pour changer nos comportements dévastateurs au plan écologique, il faudrait aussi tenter de produire une culture différente, qui nous permettrait de nous exprimer en utilisant des symboles qui seraient tout aussi efficaces pour communiquer mais moins lourds matériellement et avec moins de conséquences écologiques néfastes.
Le texte se contente de mentionner la construction de « gigantesques idoles de pierre » à l'Île de Pâques et il a au moins le mérite de mentionner l'existence actuelle d'un « imaginaire économique », mais il ne prend pas assez en compte l'importance déterminante de ces réalités d'ordre mental. Cette omission ne tient pas à une négligence individuelle de l'auteur du texte mais elle découle de notre bagage culturel collectif qui privilégie la dimention matérielle de la réalité et ignore systématiquement l'existence des cultures humaines en tant que réalités de nature mentale (et invisible).
Si j'adresse cette crtique à Mélanie Roy, c'est que je pense qu'elle a tout le talent pour pousser davantage son analyse et contribuer à notre prise de conscience et notre mobilisation collectives.
Denis Blondin
Ex-professeur d'anthropologie au Cégep François-Xavier-Garneau
