Les cerfs se font plus rares

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du vendredi 05 décembre 2008

Mots clés : Chasse, Cerfs, Nature, Faune, Québec (province)

Bon an, mal an, notre groupe de chasseurs voit cumulativement une vingtaine de cerfs durant nos deux premiers jours de chasse. Appelons ça un «indice de visibilité», pas scientifique du tout, parce que plusieurs des femelles et faons ainsi comptabilisés sont aperçus parfois deux fois par jour, et presque toujours deux jours de suite.

Mais toutes choses étant égales, le même groupe sur le même territoire a vu un grand total de trois cerfs cette année, et dans un cas, il s'agissait d'une jeune femelle, suivie, à quelques mètres près, par un lynx...

Nous avons tous immédiatement pensé que cette baisse anormale du cheptel habituellement présent dans notre territoire était principalement imputable à l'hiver dernier. L'épaisseur exceptionnelle de la neige obligeait les cerfs à dépenser souvent plus d'énergie que leurs déplacements n'en rapportent, ce qui explique que le Québec a historiquement constitué l'aire limite nordique de l'espèce.

Dans mon coin de Lanaudière, nous avons un problème supplémentaire, un braconnage intensif qui dépasse l'entendement dans certains coins. Comme la chasse aux biches et aux faons est interdite, nous avons toujours continué de voir les mêmes bêtes à peu près aux mêmes endroits pendant toute la durée de notre chasse. Mais cette année, après 48 heures de chasse, nous n'avons plus revu la moindre femelle, ni le moindre faon. Les carottes sont demeurées intouchées pendant les 15 jours qui ont suivi. On raconte dans le coin qu'elles ont été abattues par des apaches qui se vantent de les avoir atteintes silencieusement avec leurs nouvelles arbalètes. Les cerfs en question seraient ensuite dépecés à la résidence, sur la foi des conseils et techniques qu'a expliqués abondamment cet automne un certain magazine de chasse.

Un bilan inquiétant

Le bilan provisoire de la chasse aux cerfs, qui apparaît sur le site du ministère des Richesses naturelles et de la Faune (MRNF), indiquait hier que la récolte atteignait jusqu'ici 47 534 cerfs. Posons comme hypothèse que les derniers jours de chasse à la poudre noire vont ajouter quelque 2500 bêtes, et on pourrait atteindre les 50 000 chevreuils abattus en 2008. Plus ou moins.

C'est néanmoins 25 000 cerfs de moins que l'an dernier, alors qu'on atteignait le chiffre record de 74 938 bêtes abattues, un chiffre supérieur au cheptel entier de cerfs du Québec «continental» des années 70, qu'on évaluait alors autour de 60 000 têtes.

Cette réduction de 33 %, en gros, de la récolte masque probablement une baisse de population encore plus importante, qui pouvait atteindre cet automne environ 50 % de celle de l'an dernier.

En effet, les résultats de la chasse ne reflètent pas l'abondance réelle d'un cheptel. Lorsqu'il y a moins de chevreuils, plusieurs chasseurs vont chasser plus longtemps ou plus intensivement pour obtenir le résultat des années précédentes. Ce surcroît d'effort peut augmenter sensiblement la récolte et masquer une baisse du cheptel, ce qui s'est produit dans les années 80 en Gaspésie. Ainsi, un voisin a fini par abattre son cerf, mais il a mis dix jours au lieu de trois ou quatre dans son territoire habituel. Comme nous n'avons pas un indice valable pour évaluer cet effort additionnel, on peut postuler raisonnablement que les chasseurs ont bénéficié d'une population globale réduite de moitié et non du tiers, ce qui serait énorme.

Le rétablissement de cette population va rencontrer bien des difficultés, y compris un braconnage plus intensif des femelles et des faons grâce à la prolifération des arbalètes, qui ont remplacé les carabines après quelques jours de chasse infructueuse aux cerfs mâles.

On peut mesurer le problème croissant qui se dessine en constatant que pour la première fois cette année la récolte des arbalétriers a dépassé en importance, et de beaucoup dans certaines régions, celle de l'arc, à laquelle elle faisait désormais concurrence dans la première période de chasse. Les apprentis sorciers de Québec qui ont préparé cette stratégie ont semé les germes d'un mal dont les véritables conséquences pourraient nous hanter longtemps en raison du nombre croissant des arbalètes en circulation.

Ainsi, en 2007, les archers ont abattu durant la période de chasse à l'arc de septembre-octobre 5792 cerfs, contre 3355 par les arbalétriers. Mais cette année, les arbalétriers ont envahi la saison à l'arc partout, avec pour restriction de ne chasser que les mâles dans les régions où les concentrations sont plus faibles, comme dans Lanaudière côté est.

Ce changement a totalement renversé la situation en faveur des arbalétriers, qui ont récolté cette année 6245 cerfs, contre 2406 pour les archers. En somme, 72 % de la récolte durant l'ancienne saison réservée à l'arc est désormais le fait des arbalétriers. La prolifération de ces armes à énergie retenue, comparable à une arme à feu à tous égards sauf le projectile, a aussi inversé la proportion de succès durant la chasse à l'orignal. Ainsi, en 2008, les arbalétriers ont récolté 1874 orignaux, contre 859 pour les archers. L'an dernier, c'était l'inverse, alors que 1135 orignaux étaient abattus à l'arbalète et 2076 à l'arc.

Première conclusion, le sport de l'archerie va en prendre un coup, car qui va se payer un entraînement réparti sur un an alors que mirer un arc prend quelques minutes et pas le moindre entraînement, lorsqu'on connaît le jeu des trajectoires? Et le braconnage risque fort de s'intensifier au-delà de tout ce qu'on connaît car les agents de la faune ne pourront pas patrouiller chaque terre privée, d'autant plus que les tirs de femelles par des braconniers seront désormais totalement silencieux. On aurait voulu stimuler le braconnage qu'on n'aurait pas fait autrement! Mais ce problème soulève une autre question, plus fondamentale, à savoir: que vaudront les statistiques de récolte si le phénomène du braconnage, qui croît généralement avec la rareté, prend encore plus d'ampleur?

Les prédateurs à quatre pattes

À la prédation humaine, il faut aussi ajouter la prédation animale, qui frappe d'autant plus durement les cheptels qu'ils sont en déclin ou en baisse, explique la spécialiste des loups au MRNF, Hélène Jolicoeur.

Beaucoup de chasseurs racontent avoir vu et entendu des loups et des coyotes pendant leur chasse au cerf, ce que la plupart n'avaient jamais vu. Pour la biologiste Jolicoeur, il est certain que l'abondance des proies et des cadavres de cerfs morts de froid ou d'épuisement dans les neiges exceptionnellement épaisses de l'hiver dernier a favorisé les prédateurs, qui ont survécu en plus grand nombre. En même temps, les biches épuisées par les efforts de la survie sont mortes en grand nombre ou ont avorté, dans plusieurs cas. Mais, soutient-elle, le cheptel de cervidé demeure trop abondant encore pour que les prédateurs à deux pattes aient pu avoir un effet déterminant, comme ils en avaient eu un sur le cheptel famélique des années 70. Dans cette situation, loups et coyotes exploitent surtout, dit-elle, le troupeau de façon compensatoire, c'est-à-dire en s'attaquant aux plus faibles, qui seraient morts naturellement dans une large proportion de toute façon.

Les loups et les coyotes ont aussi profité d'une autre aubaine, elle aussi attribuable à la neige surabondante de l'hiver dernier. En effet, cette abondance de neige a incité plusieurs trappeurs à réduire leurs activités, ce qui a laissé en forêt un nombre supérieur de géniteurs et de génitrices, loups et coyotes. Il faut dire que ces derniers, généralement jugés moins forts que les loups, semblent au Québec travailler plus collectivement, ce qui les rend plus efficaces contre les gros cerfs. Mais les études sur le coyote sont rares au Québec et remontent à quelques décennies, ce qui est plutôt surprenant puisqu'il s'agit du principal prédateur de la province.

Une chose demeure certaine: le choc de l'hiver dernier sur le cheptel des cervidés mérite une réévaluation de sa stratégie de gestion, y compris des règles comme l'utilisation de l'arbalète pendant la traditionnelle première saison autrefois réservée à l'arc. Mais gageons que tout sera essayé, s'il faut changer quelque chose, sauf ça, clientélisme oblige.

n Lecture: Vous avez dit développement durable? de Corinne Gendron, Éditions Presses internationales Polytechnique, 132 pages. J'ai un problème avec le développement durable parce qu'il est de moins en moins synonyme du développement «viable», l'équivalent du concept anglais de «sustainable development». En français, on semble dire que c'est le développement qui doit durer, alors que le concept, en anglais, indique plutôt que ce sont les limites naturelles de nos ressources renouvelables qui doivent être respectées. Peu d'auteurs francophones font présentement la différence, d'où l'intérêt de ce livre écrit par la titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l'UQAM. Mme Gendron est une des rares personnes qui a les idées claires sur la question et qui vulgarise bien les concepts et les conséquences de ce nouveau paradigme.


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En ville parce qu'en rut - par Denis Beaulé
Le vendredi 05 décembre 2008 10:00

Bien vu - par Denis Beaulé
Le vendredi 05 décembre 2008 05:00

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