Opinion
Offensives contre les droits de l'homme et la liberté de conscience
Mots clés : philosophie, Éducation, Cégep, Québec (province)
Le réseau collégial francophone demeure à ce jour, au Québec, le seul réseau d'enseignement où la philosophie est une constituante essentielle obligatoire dans tous les programmes de formation et nommée explicitement «philosophie». L'enseignement collégial de la philosophie s'inscrit donc parfaitement, depuis sa création, dans l'esprit de la Déclaration de Paris pour l'enseignement de la philosophie de l'Unesco. A-t-on seulement pris la pleine mesure du potentiel émancipateur d'une formation générale laïque offerte depuis lors à tous les collégiens? Nous pouvons aujourd'hui affirmer, 40 ans plus tard, que 1968 fut une année déterminante pour le développement de la philosophie au Québec.
L'offensive Bouchard-Taylor
Rappelons que la laïcité est un principe démocratique ayant pour but de prémunir nos sociétés contre le retour de toute forme de théocratie. Désormais, les individus qui interviennent dans l'espace délibératif, législatif et judiciaire, ou encore dans le monde de l'éducation ou celui de la santé, doivent se plier à une rigueur intellectuelle et servir avant tout des finalités proprement humaines. Rationalité et humanisme sont donc des acquis philosophiques fondamentaux constitutifs de la démocratie moderne.
À grands renforts de procédés rhétoriques douteux, le rapport Bouchard-Taylor remet en cause ces acquis. Le chapitre VII du rapport intitulé «Le régime québécois de laïcité» est à lui-seul un navrant réquisitoire anti-Lumières. L'exigence de rigueur intellectuelle dans la sphère publique y est présentée comme l'«équivalent séculier d'une doctrine religieuse» ou une «religion civile». L'usage de la raison, pourtant reconnu comme un facteur d'émancipation et d'intégration civique selon l'esprit de la déclaration de Paris y est toujours dépeint comme une manifestation d'intolérance envers les religions et les ethnies.
Les droits et libertés de la personne y perdent leur statut de principe fondamental inconditionnel et en sont réduits à n'être que le résultat d'un consensus fortuit obtenu par recoupement de diverses convictions qui «incluent à la fois, sur un pied d'égalité, les croyances profondes religieuses et séculières». Discours religieux et philosophiques se trouvant allègrement confondus, le concept absurde de laïcité ouverte peut alors être admis sans aucune prévention.
L'offensive ECR
En ce qui concerne le nouveau programme ECR, «La reconnaissance de l'autre et la poursuite du bien commun [en] constituent les deux grandes finalités. Elles sont interdépendantes et communes à l'éthique et à la culture religieuse».
Nous reconnaissons là, sans difficulté, les finalités propres à l'éthique. Par contre, force est de constater que ces finalités n'ont pas toujours été honorées par les religions qui ont souvent du mal à reconnaître pleinement l'humanité de l'«autre» lorsqu'il est païen, femme, mécréant, homosexuel ou athée. L'interdiction stricte d'utiliser le condom décrétée par l'église catholique n'est-elle pas un réel obstacle à la réalisation d'un bien commun à la fois démographique, sanitaire, économique et environnemental?
Les finalités du programme sont tellement incompatibles avec certains faits religieux que les enseignants ne pourront aborder les religions autrement que de manière partielle et partiale.
Non seulement les finalités propres à l'éthique ont été scandaleusement usurpées pour être faussement attribuées aux diverses religions, mais les connaissances éthiques ont été délibérément omises du programmes et les problématiques éthiques en ont été réduites à des questionnements oiseux et superficiels.
Ce programme reflète donc parfaitement les intérêts de certains individus siégeant d'office au Comité sur les affaires religieuses. Ce comité composé essentiellement de représentants des diverses facultés de théologie et de sciences religieuses a bien pris garde de ne créer aucun contenu disciplinaire associé à la philosophie, car, ce faisant, une partie de la formation des enseignants assumée par les facultés de théologie aurait dû être transférée aux facultés de philosophie. C'est pourquoi les contenus philosophiques de portée universelle ont été escamotés cavalièrement pour laisser place à un étalage encyclopédique de connaissances religieuses détaillées, et ce, même si la philosophie est directement interpellée par deux des trois compétences du nouveau programme, à savoir l'éthique et l'aptitude au dialogue (ou dialectique).
La publication de tels documents en 2008 donne à réfléchir. Existerait-il encore à notre époque, dans les officines du ministère de l'Éducation ou parmi les intellectuels de renommée internationale, des gens qui entretiennent encore et toujours une détestation primaire envers le «parti philosophique»? Des gens d'abord et avant tout préoccupés par la sauvegarde de leurs intérêts professionnels ou par la promotion de leurs convictions personnelles plutôt que par les finalités éthiques que sont la poursuite du bien commun et la reconnaissance de l'autre?

