Prix Albert-Tessier - À l'affût des empreintes

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Odile Tremblay
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 novembre 2008

Mots clés : Jacques Leduc, Prix Albert-Tessier, Cinéma, Prix, Québec (province)

« Avec le direct, on apprenait à écouter, à observer le réel »

Jacques Leduc, prix Albert-Tessier

Il traîne toujours sa vieille Leica pour croquer des photos en noir et blanc et capte des images sans fin. Le Montréalais Jacques Leduc se définit comme nonchalant, procrastinateur, paresseux, mais il hante notre paysage cinématographique depuis plus de 45 ans sans chômer. Modeste, avant toute chose.

Photographe, cinéaste de fictions et de documentaires (ou les deux à la fois), chef opérateur, le lauréat de l'année du prix

Albert-Tessier est un homme d'exploration et un créateur atypique, inquiet et ironique, au départ rebelle, parfois brouillon, le regard toujours attentif aux transformations des Québécois, à leurs nostalgies, à leurs aspirations. Remettant en question aussi son média, mélangeant les genres.

Certains le connaissent surtout pour son extraordinaire long métrage Trois pommes à côté du sommeil (1989) -- scénarisé par Michel Langlois -- dans lequel un homme en creux, Lui, sans autre nom (Normand Chouinard), remontait le fil de sa vie en son quarantième anniversaire, revoyant ses amours, flottant entre hier et aujourd'hui. D'autres ont vu ses dernières oeuvres: le plus classique mais toujours angoissé La Vie fantôme (1992), exploration érotique d'un triangle amoureux sans espoir. Son plus récent, L'Âge de braise (1998), avec Annie Girardot et France Castel, abordait les rives de la mort. Mais lorsqu'il remonte le fil de sa carrière, il s'avoue surtout fier de sa série (sept films) Chronique de la vie quotidienne, parce qu'elle a su capter en 1978 des traces, des empreintes, devenues archives d'une société d'hier encore vivace, mais au bord d'être happée par la télé. «J'ai voulu avec ça remonter aux sources du cinéma direct, me rattacher à une école», explique-t-il.

Comme directeur photo, il aura accompagné bien des films phares : de Geneviève, de Michel Brault, à L'Erreur boréale, de

Richard Desjardins, en passant par Jésus de Montréal, de Denys Arcand, Voyage en Amérique avec un cheval emprunté, de Jean Chabot, Au chic resto Pop, de Tahani Rached, Tu as crié «Let me go», d'Anne-Claire Poirier, Mon amie Pierrette, de Jean-Pierre Lefebvre, tant d'autres...

Leduc, influencé par le cinéma de Gilles Groulx et de Jean-Pierre Lefebvre, se voit d'abord comme un gars d'équipe. Nul n'aura autant coréalisé que lui, apposant son nom aux côtés de ceux de Robert Ménard, de Roger Frappier, de Jean Chabot notamment.

«Le cinéma est proche de la musique, estime-t-il. On travaille davantage avec le temps qu'avec l'image. Une équipe de documentaristes, c'est comme un band de folk ou de rock. On partage le plaisir et on multiplie les idées par deux. Dans une autre vie, j'aurais été musicien.»

Critique d'abord

Il est entré au cinéma par la porte de la critique, à la revue Objectif plus précisément, où il écrivait déjà en 1960. Deux ans plus tard, Leduc a été engagé à l'ONF comme assistant-réalisateur, mais il n'aura occupé cette fonction que pour un seul film: YUL 871, de Jacques Godbout. Avant de passer à la réalisation en 1967, avec Chantal: en vrac, donnant la vedette à Chantal Renaud, portrait non complaisant de la jeunesse contemporaine. Il sauta ensuite au documentaire engagé: Cap d'espoir, autre regard critique sur la société, interdit pendant sept ans à l'ONF pour cause de «grossièreté». Un des beaux films de Leduc demeure Tendresse ordinaire, en 1973, fiction tournée sur la Côte-Nord et portrait bouleversant d'une femme en attente dans un monde apparemment figé. À travers Le Dernier Glacier, coréalisé avec Roger Frappier en 1984, il mêlait documentaire et fiction, en mariant drame d'amour et tragédie d'une Schefferville à l'agonie.

Le direct, il l'a aimé, tout en découvrant ses limites: «Avec le direct, on apprenait à écouter, à observer le réel. Même si observer le réel, c'est le modifier aussi. Si vous tournez dans la cuisine de quelqu'un, il ne fera pas sa soupe de la même manière que s'il était seul. Mais la caméra apprenait quand même à s'effacer, cherchait la complicité avec les protagonistes du film. N'empêche que le direct ne donnait pas accès à l'intimité complète. Il s'arrêtait à la chambre à coucher. Pour aller plus loin, il fallait écrire un scénario et tomber dans la fiction.»

Jacques Leduc quitte l'ONF en 1990 pour se produire dans le privé. «Vingt-cinq ans passés là-bas, c'était assez.»

«J'ai appris sur le tas, poursuit-il. L'ONF était la meilleure école possible, un lieu de transmission, avec cette liberté inimaginable aujourd'hui. Il suffisait d'envoyer quatre lignes de synopsis au comité de programme, et on vous disait: "Va tourner". Désormais, une foule de lecteurs se mêlent partout des projets. Quand on revoit le collectif La Lutte, avec les visages des spectateurs dans la foule, on songe qu'aujourd'hui nul ne peut filmer les gens sans faire signer des autorisations. Tu bloques la rue pour le moindre gros plan. La marge de manoeuvre diminue. Au cours des années 60, à l'ONF, les projets étaient jugés par des cinéastes, puis le cinéma a connu le règne des administrateurs, ensuite des producteurs, désormais des distributeurs. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté de faire des films. Encore qu'en contrepoint, les minicaméras numériques permettent quand même de faire un film avec 800 $...»

Il avoue privilégier les portraits de femmes, qui l'inspirent, comme en témoignaient Tendresse ordinaire, L'Âge de braise, même La Vie fantôme. Dans Trois pommes à côté du sommeil, les profils féminins se révèlent particulièrement bien dessinés. «J'ai un rapport amoureux avec les femmes», résume-t-il.

Leduc estime que le langage télévisuel contamine bien des films contemporains. «Je ne suis même pas sûr que la télé ait un langage, peut-être est-elle juste un mode de transmission.»

Leduc n'a plus réalisé de film depuis dix ans, mais il a tenu la caméra pour bien d'autres. Et puis, la photographie le passionne. Chaque année, il expose. «J'ai 35 ans de photos d'ici et d'ailleurs à la maison, et je les compile dans le but de confectionner un album. Le premier chapitre portera sur les traces, les empreintes laissées volontairement ou pas dans un sillage. La pollution laisse une trace, une chiure de mouette, un roman aussi...»


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?