Le Liban sans mise au ban

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Gary Lawrence
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 novembre 2008

Mots clés : Tourisme, Liban (pays)

Un paysage de Byblos. En bas: sur la Corniche de Beyrouth, l'ambiance est toujours sympa; on longe la plage, on improvise un barbecue, on fume le narguilé entre copains ou en famille...

On ne sait jamais quand ça éclatera de nouveau au Liban. Mais en attendant, on ne sait pas ce qu'on manque en n'y allant pas: une étonnante richesse, tant naturelle que culturelle, rassemblée sur un minuscule territoire de 10 000 kilomètres carrés. Tournée éclair en mode éjectable, au cas où l'actuelle embellie s'assombrirait.

Beyrouth -- Pays incertain, instable et instantanément attachant, le Liban traverse présentement une période de relative accalmie. Coincé entre une Syrie qui le domine et Israël qui lui donne grise mine, cet infime pays adossé à deux longues chaînes de montagnes n'avait plus que la mer et le ciel pour s'évader de lui-même, il n'y a pas si longtemps encore.

Sincèrement hospitalier -- surtout quand on montre patte blanche québécoise --, le Pays du Cèdre renoue peu à peu avec le tourisme depuis le printemps dernier. Fort d'une trêve politique née de l'accord de Doha et de l'accession au pouvoir du président Michel Sleimane, il a ainsi vu le nombre de ses visiteurs littéralement exploser -- si l'on peut dire. Même si cet afflux est partiellement tributaire de la diaspora -- 13 millions de Libanais vivent à l'étranger, contre quatre millions au pays --, on a tout de même relevé une hausse de près de 100 % des entrées entre juin 2007 et juin 2008, deux ans après le conflit entre le Hezbollah et Israël en 2006.

Si une partie de cette manne est imputable aux pays du Golfe, clientèle régulière et fidèle du Liban, l'Europe revient aussi progressivement, les Français en tête. Au Québec, la reprise se fait également sentir, quoique timidement. «Autrefois, la demande était forte pour les circuits classiques à travers le pays; désormais, 85 % de nos clients le visitent au départ de Beyrouth», indique Emad Turaby, directeur, produits et groupes, chez Tours Cure-Vac. Il est vrai qu'en cas de bisbille impromptue, il est plus pratique de rallier l'aéroport depuis la capitale que du fin fond de la vallée de la Qadisha.

Cela dit, d'autres voyagistes trouvent que la poussière n'est pas encore suffisamment retombée dans la poudrière libanaise. «Nous n'avons pas recommencé à offrir nos circuits sur le Liban parce que nous trouvons que le pays demeure instable, explique Claudia Tourigny, représentante des ventes chez Exotik Tours. Récemment, nous avons même refusé de vendre une chambre d'hôtel à un client pour ne pas être tenus pour responsables en cas de problème.»

Pour la documentariste et journaliste Katia Jarjoura, Libano-Québécoise établie à Beyrouth, la paix libanaise est effectivement relative et encore bien fragile: «La capitale est plutôt bien gardée par les forces de sécurité et, outre certains quartiers populaires, la ville reste à l'écart des heurts. Mais la frontière nord, Tripoli et les environs, où des affrontements récents ont eu lieu entre l'armée et les islamistes, est à éviter. Quant à la zone sud, longtemps occupée par Israël, elle est inaccessible aux étrangers à moins d'obtenir un permis de l'armée libanaise.»

Tant pis pour les vieux souks, les façades mameloukes décaties et l'altière citadelle de Saint-Gilles, à Tripoli; il reste le château de la mer et l'agréable ville médiévale de Saïda (Sidon), le vieux port phénicien de Tyr, ville encensée par l'UNESCO, et bien d'autres sites notoires. Car s'il forme aujourd'hui le creuset des déchirements du Moyen-Orient, le Liban fut aussi un très achalandé carrefour des civilisations, avec embouteillages historiques de Romains, d'Ottomans, de Byzantins, de Grecs, de croisés, et tutti populi.

C'est pour asseoir son pouvoir en Orient que l'Empire romain a dédié à Jupiter un temple plus vaste que le Parthénon, à Baalbeck (autrefois Heliopolis). S'il n'en subsiste que six colossales colonnes qui déroulent leurs feuilles d'acanthe vers l'azur, l'impressionnant temple de Bacchus voisin, lui, demeure quasi intact et assez vaste pour servir de salle de spectacle au célèbre festival de Baalbeck.

Autour de ces ruines dentelées de fines ornementations, encore ici classées par l'UNESCO, la ville est constellée de nids-de-foule (parce qu'ils pourraient en contenir toute une) et de drapeaux jaunes frappés d'une mitraillette, aux côtés des tronches omniprésentes du Sayyed Hassan Nasrallah et de l'ayatollah Khomeiny: aujourd'hui, Baalbeck est avant tout le fief du Hezbollah.

La ville délimite aussi le bassin de l'Oronte de celui du Litani, partie fertile de la vallée de la Bekaa, le long et vaste jardin du pays où croît notamment la vigne. «Premier producteur historique de vin dans le monde», le Liban compte plusieurs grands crus réputés, dont ceux élaborés par le domaine Ksara, à Zahlé.

C'est en pourchassant un renard chipeur de poules qu'un moine découvrit par hasard des caves construites par les Romains dans ce domaine acquis par les Jésuites en 1857. Bien vite, les vins issus des vignobles plantés plus au sud y seraient transférés pour un vieillissement optimal. Dans les hauteurs du Chouf, bastion de la minorité druze, ce sont plutôt les légendaires cèdres du Liban qui vieillissent bien. Plusieurs d'entre eux sont millénaires, alors que certains auraient commencé à pousser à l'époque où un certain Jésus faisait parler de lui dans la région.

Prolongement sud du Mont-Liban, le Chouf compte aussi la plus grande réserve naturelle libanaise, où se déploient de spectaculaires cèdres aussi tortueux qu'odoriférants. Il y a fort longtemps, les deux massifs du pays -- le Mont-Liban et l'Anti-Liban -- en étaient couverts, mais voilà plusieurs millénaires qu'on pratique ici l'équivalent de la coupe à blanc, fût-ce pour construire le premier temple de Salomon ou les barques célestes des pharaons. Plus au nord, quand on quitte la Bekaa pour traverser le Mont-Liban, on constate que les flancs du massif ont été rasés d'encore plus près: il ne reste plus rien, pas même un pin parasol, sur ces sommets encore enneigés en mai.

De l'autre côté du massif, un autre îlot de vénérables géants subsiste à Al-Arz («Les Cèdres»). En y arrivant en fin de journée, on a droit à une descente fantasmagorique devant le couchant: du haut du Mont-Liban, le soleil flotte en apesanteur au-dessus de la Méditerranée, qu'on aperçoit s'embraser au loin. L'hiver et le printemps, tant les neiges que la Forêt des cèdres de Dieu s'empourprent et ouvrent la voie au parcours qui mène bientôt au Rocamadour libanais, Bcharré, bastion de la foi maronite et village haut perché en équilibre au-dessus de la vallée de la Qadisha.

C'est dans ce village hautement inspirant qu'est né un poète qui l'est tout autant, Khalil Gibran, dont la maison fait aujourd'hui figure de musée où sont exposés ses peintures et dessins. Si le plus célèbre chantre du Liban y expose, lui-même repose dans un caveau aménagé dans une grotte, à l'étage inférieur de ce qui fut jadis un ermitage rupestre.

Tout simple, son musée en stuc blanc s'illumine pièce par pièce, comme si on pénétrait chaque fois au coeur de l'un des ventricules de son oeuvre. Puis, une tapisserie arménienne arbore un Christ souriant en croix, comme s'il était heureux de séjourner dans la maison de l'auteur du Prophète.

Pour leur part, les disciples du Fils de Dieu étaient fort satisfaits de se réfugier en contrebas de Bcharré, dans la vertigineuse vallée de la Qadisha, afin de se soustraire aux persécutions dont ils étaient la cible. Fréquentée par des communautés monastiques depuis des lustres, cette fabuleuse échancrure en forme de canyon est aujourd'hui jalonnée de monastères, de couvents, d'ermitages et de croquignolettes chapelles à flanc de falaise, tous reliés par des sentiers qui donnent lieu à autant de randonnées hautement spirituelles.

Inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, la vallée de la Qadisha compte notamment Deir Qannoubin, un monastère qui date de 380, et Deir Mar Licha, où fut fondé l'ordre maronite libanais, en 1695.

Du nord au centre

Depuis les contreforts du Mont-Liban, où s'accrochent quelques surprenantes stations de ski, on passe en moins d'une heure de la fraîcheur alpine à la touffeur méditerranéenne. Si elle compte quelques plages dignes de mention, la côte libanaise ressemble surtout à un interminable enchevêtrement de hideux cubes de béton, à quelques exceptions près, comme Byblos.

Occupé sans interruption depuis au moins 7000 ans, le site de cette ville, l'une des plus vieilles de l'humanité, a déjà accueilli une communauté néolithique avant de devenir, dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ, une active cité portuaire. Dominée ensuite par un nombre incalculable de peuples, dont les Égyptiens, Byblos sombra dans l'anonymat sous les Ottomans, dont elle garde toujours la marque dans ses ravissants souks.

Même si ceux-ci sont envahis par les marchands du Temple, la vieille ville ensorcelle toujours, surtout lorsque le château des croisés et ses lauriers-roses s'illuminent au déclin du jour. Curieusement, le lys est également présent ici: lors du Sommet de la Francophonie de Beyrouth, en 2002, le Québec a financé la restauration de ce site; aujourd'hui, on peut s'y promener dans des sentiers aménagés et balisés de fleurdelisés, avant d'aller trinquer et se gaver de mezzés dans la pittoresque marina. C'est d'ailleurs ce que font souvent bon nombre de Beyrouthins: la capitale n'est qu'à une vingtaine de minutes de route.

Ancienne jet-setter internationale, Beyrouth frise régulièrement la déroute depuis la guerre si vile qui l'a minée, criblée et déchirée de 1975 à 1990. Celle qu'on se plaisait jadis à surnommer le «Paris de l'Orient» ne peut plus prétendre à son titre, malgré une renaissance entamée dans les années 1990, malgré le vague parfum d'Europe qui flotte dans le «quartier à caractère traditionnel» d'Achrafiyé, malgré l'habile reconstruction du centre-ville avec un souci prononcé de respecter l'architecture française et ottomane -- bien qu'on s'y sente parfois dans un décor de cinéma.

La Corniche, cette longue avenue qui lèche la mer, n'est plus l'élégante et joyeuse artère qu'elle fut autrefois, mais elle forme maintenant le lieu de rassemblement des familles paumées des banlieues sud. L'ambiance demeure néanmoins sympa: on s'improvise un barbecue, on fume le narguilé en famille, on pêche, on plonge, on longe la plage...

Pauvre en sites coup-de-poing -- hormis le splendide musée national --, Beyrouth se vit beaucoup plus qu'elle se visite. Chaotique à souhait, cosmopolite et joliment bordélique, elle amalgame le meilleur et le pire de ce qui la compose, parfois sans subtilité ni zone de transition: non loin de la chic place de l'Étoile subsistent encore des poches de gravats; le long de la Ligne verte, ancienne zone d'affrontement entre l'Est chrétien et l'Ouest musulman, des immeubles grignotés par les balles menacent de s'écrouler aux côtés de façades flambant neuves.

Derrière certaines d'entre elles, dans les luxueux hôtels beyrouthins, de prudes richards des pays du Golfe ne se formalisent pas des interdits coraniques, ce qui leur permet de s'assouvir tout en gardant la face chez eux: pour eux, Beyrouth est la ville des mille délices; pour eux, Beyrouth rime avant tout avec biroute.

Il faut dire que, malgré toutes les vicissitudes qui ont pu l'accabler, cette ville demeure fort recherchée pour son statut de cité des plaisirs et pour sa réputation de capitale de la nightlife moyen-orientale. Dernier refuge des Libanais en mal de vivre, chef-lieu des noctambules purs et durs, Beyrouth ne dort ainsi que rarement, même en temps de guerre: restos branchés de la rue de Gemmayzé, bars au design audacieux de la rue Monot, boîtes de nuit à l'atmosphère totalement déjantée, terrasses de luxe nimbées dans les volutes de la fumée des narguilés... Tout roule à plein régime, qu'il pleuve ou non de l'obus.

L'une des boîtes les plus courues, B-018, est même aménagée sur un lieu de massacre, celui de la Quarantaine, dans un ancien stationnement souterrain qui a tout d'un bunker: c'est dire l'importance accordée aux paradis artificiels dans cette ville, où on préfère souvent s'étourdir pour supporter l'enfer de l'incertitude.

«Le Liban est un pays installé dans le provisoire, explique Katia Jarjoura. Après la phase d'affrontement au printemps dernier, le pays est entré dans une ère de réconciliation et de dialogue national. Les Libanais respirent un peu, mais ils ne sont pas dupes. Ils n'ont qu'à jeter un coup d'oeil sur les multiples affiches de martyrs qui tapissent les murs de la ville pour se rappeler que la "guerre" est loin d'être terminée.»

***

En vrac

Air France relie Montréal à Beyrouth trois fois par semaine, via Paris.

À lire: Syrie-Liban, chez Footprint (en français); Syria & Lebanon, chez Lonely Planet; Le Goût de Beyrouth, une intéressante plaquette regroupant des textes d'auteurs de toutes les époques; et La Grande Guerre pour la civilisation, de Robert Fisk, pour (tenter de) comprendre le noeud gordien libanais.

Renseignements: www.destinationlebanon.gov.lb.

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Collaborateur du Devoir

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L'auteur était l'invité d'Air France.


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