La quête de l'âme soeur
Mots clés : Livre, Poésie, Amour, Québec (province)
Réenchanter le monde un vers à la fois

Rien de plus pénible que d'écouter de la poésie mal rendue.
En solo, j'apprécie son muet hurlement, sa verve feutrée, son souffle chaud sur ma nuque, moelleusement cantée dans nos retrouvailles.
«Le temps qu'il fait n'augure que frimas», prédit Yves Préfontaine dans Les mots tremblent, qui m'a fait trembler aussi.
«Demain après-demain,/il n'y aura plus de mots pour trembler/comme aujourd'hui/tremble l'homme,/stupéfait de ce qu'il est», ajoute-t-il, en harmonie ultime avec le climat de son époque, petite fin du monde annoncée.
La poésie (comment vous convaincre, alors que les livres de cuisine, les essais sur le bonheur et les trilogies fantastico-médiévales tiendront le haut du pavé au Salon du livre de Montréal?), on y vient doucement, on s'y fait initier, c'est la vie qui nous l'enseigne maux à maux.
Une fois dépossédé de sa superbe, fragilisé par les bourrasques, on s'ouvre à elle comme à une porte de sortie sur l'escalier de secours. Et pour les athées, voilà encore une église accueillante, fréquentée par une horde de pestiférés.
«Être poète c'est colorer les cerveaux encore chauds. Ma seule satisfaction au bout de la plume fut de provoquer l'angoisse en tout... », clame l'écrivain Claude Péloquin dans son livre Le Cadeau, illustré par l'étonnant Zilon et offert en cadeau à Guy Laliberté du Cirque du Soleil, cette année. Tout l'esprit de Péloquin défile le long de ces dessins. Toutes les solitudes s'épousent. Sa noirceur enveloppe, sa révolte résonne, son droit de dire est inaliénable car la poésie en tant que parent pauvre n'a plus rien à perdre. «Je suis le forceps de vos esprits», poursuit Péloquin. Selon lui, seul ce qui est honteux est merveilleux. La poésie est une honte, tant mieux.
Si j'aime leur nudité habillée d'absolus, j'apprécie tout autant le pouvoir de suggestion de chaque mot charrié, balayé par grands vents ou pluie intime. Dans cet espace de liberté, vers ou prose égarée, il y a la parenthèse inouïe d'une quête intérieure inaboutie. Qu'y cherche-t-on sinon l'âme soeur avec qui se frotter? Ce n'est pas un hasard si le mot «âme» revient constamment entre ses lignes opiacées.
«Où nous concoctons de jolies chimères et de tendres chimies
Pour les âmes improbables, nos petits amis
Étranges dévotions de coeur et d'esprit», souligne Hélène Monette dans son magnifique Thérèse pour joie et orchestre, écrit en hommage à feu sa soeur Thérèse. Chant d'amour sororal qui m'a donné envie d'être son amie, à défaut d'être sa semblable. Quelle jolie dentelle de ferveur que ce livre-là, une ode à l'amour et à la complicité féminine, une sorte de prière, de «Notre Thérèse qui êtes aux cieux».
«Souvent l'amour est un pauvre habitat/l'étroit placard de soi où ébaucher la valse du monde/un langage absurde, une petitesse à deux/mais avec nous il était merveilleux/tu créais son déroulement», écrit encore Monette, qui entrevoit la poésie comme la soeur siamoise de l'amour, le vrai, celui qui ne ment pas. J'ai refermé ce recueil la larme à l'oeil, touchée jusqu'au trognon.
Âme-charbon, pense Yves Préfontaine, qui pourrait décrire celle de bien des poètes. Amouraska, a intitulé Pierre Morency sa dernière offrande:
«Pour endurer l'horrible poids/Qui menace chacun de nos pas/Sur ce domaine où les chancres prolifèrent,/Il suffit de boire parfois un peu de poésie»
Mon amie Anne, qui m'a fait découvrir la prose poignante et amoureuse de Fernand Durepos, aime dire que c'est la lampée de cognac fin plutôt que le verre de vin. Un seul poème peut vous désaltérer davantage qu'un grand cru primé Goncourt. Et vous pouvez toujours le relire, l'économie est évidente.
Pour se meubler le dedans
Dans une entrevue récente accordée au magazine L'actualité, Vigneault, notre grand poète octogénaire, proposait à tous les jeunes d'apprendre de la poésie, des chansons, «pour se meubler en dedans au cas où ils ne pourraient pas acheter de meubles plus tard». Inscrire du Verlaine et du Rimbaud au programme des écoles primaires, au même titre que la philosophie (on peut rêver) serait un acte révolutionnaire, de véritable réforme. Et nous sommes en retard d'une Révolution tranquille ou deux, il me semble.
Le plus court chemin entre la philosophie et la poésie, c'est Lino, avec son album La Chambre de l'oubli, qui clôt une trilogie. Une oeuvre magistrale, entre le pictural et le sidéral intérieur. Lino nous aspire dans son monde qui est le nôtre, où se frôlent douleurs et noirceurs. Je ne m'en lasse pas. Ça fait peur mais jamais autant que Le Téléjournal ces jours-ci. Et Dany Laferrière a eu la gentillesse d'en signer la préface. «En trois livres, Lino a fondé une ville. Un univers même, car cette ville possède une âme -- disons plutôt qu'un homme la traverse à la recherche de la sienne», écrit-il.
Si la poésie est un état de grâce, ça explique pourquoi tant d'amoureux en écrivent, s'écorchent les genoux sur les cailloux de sa rive.
«me voici tout de même ô mon delta ma séparure/ma torrieuse mon opposée/tout à toi rien qu'à toi par la rivière et par le fleuve/ma grégousse ô mon amour», écrivait Gérald Godin, probablement pour sa belle Pauline, dans Cantouque de l'écoeuré, qu'on peut relire dans la superbe édition Les Cent plus beaux poèmes québécois, illustrée d'une quinzaine d'oeuvres de René Derouin.
Vorace, mon chat Léon a dévoré ce livre-cadeau fu-ri-eu-se-ment. Je l'ai fait euthanasier («eu» veut dire «bonne» et thanatos, «mort», m'a rassurée mon vieux pote Languirand, l'ami des bêtes); c'est vous dire comme on ne rigole pas avec les traîtres chez nous.
Sur mon lit d'euthanasie, assassinez-moi de poésie, sur mon lit de poésie, euthanasiez-moi en vers libres, c'est le seul paradis qui existe pour les âmes en peine, le seul au-delà qui nous reste ici-bas.
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cherejoblo@ledevoir.com
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Établi: la liste des ouvrages mentionnés dans cette page avec leur maison d'édition respective pour vous aiguiller au Salon du livre de Montréal. Dans l'ordre: Les mots tremblent, Yves Préfontaine (L'Hexagone), Le Cadeau, Claude Péloquin et Zilon (Michel Brûlé), Thérèse pour joie et orchestre, Hélène Monette (Boréal), Amouraska, Pierre Morency (Boréal), Fernand Durepos, Le Partage de l'usure et deux autres titres (L'Hexagone), La Chambre de l'oubli, Lino (Les 400 coups), Les Cent plus beaux poèmes québécois (Fides).
Écouté: sans relâche le CD Douze hommes rapaillés, la poésie de Gaston Miron chantée par Daniel Lavoie, Martin Léon, Plume, Pierre Flynn, Jim Corcoran, entre autres. Le Je marche à toi de Yann Perreau est tout simplement magnifique. Une riche idée de Gilles Bélanger. Un cadeau de Noël qui ralliera toutes les générations, fleur bleue et vieux trognons confondus.
Promis: à mon B de l'emmener voir le spectacle de théâtre Bulles, légendes d'hiver pour micro-marionnettes, présenté ce soir et demain sur l'esplanade de la PDA. Trois grosses bulles blanches soufflées à l'air chaud accueilleront les spectateurs assis sur des peaux de caribous et de phoques. Trois contes sur le Grand Nord, des Inuits à la chasse-galerie, feront voyager les enfants au coeur de légendes poétiques et folkloriques à souhait. Dans le cadre du Festival les Coups de théâtre. www.theatre
motus.com.
Savouré: l'écriture si poétique de l'anthropologue Serge Bouchard dans son dernier ouvrage: Bestiaire II (Les Éditions du Passage). Bouchard fait parler une fois encore le règne animal et sauvage. «Un règne fragile. Car ces bêtes sont bien des espèces en voie de disparition, dans le sens de disparaître... de la mémoire des hommes.» Livre de conte qui donne une voix à des animaux au destin fragile, ce Bestiaire nous emmène au ciel avec l'outarde, dans les petits tunnels avec la souris des bois, au fond du fleuve avec la baleine, au coeur de l'amour avec le wapiti. Les illustrations sont magiques, rien n'a été négligé. Un CD avec la voix chaude de Serge Bouchard accompagne même l'ouvrage. À lire ou à écouter au chalet, tout doux, au coin du feu.
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Chant pastoral
C'est pas long et ça vaut le détour. Trente-cinq minutes pour faire le point sur nos terres, le grenier alimentaire du Québec. Pascal Gélinas (le fils de Gratien) emmène les citadins que nous sommes -- 80 % des Québécois vivent en ville -- du côté de la verte campagne qui agonise. Il disparaît six familles d'agriculteurs par semaine au Québec. Semaine après semaine, ça fait du monde. L'État, quand il ne javellise pas les fromages, subventionne le volume, pas la qualité, et le quart des fermes reçoivent les deux tiers des subventions. La relève agonise, bien sûr.
Une excellente intervention de Jacques Proulx, anciennement de Solidarité rurale, et beaucoup de questions qui demeurent sans réponse. La santé représente un des grands enjeux électoraux de cette campagne, mais que dire de l'état de santé de notre vraie campagne?
Le documentaire Terres à la dérive sera présenté à La Semaine verte, ce dimanche à 12h30, puis en reprise à RDI le samedi le 29 novembre, à 18h.
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www.chatelaine.com/joblo
«La volonté de bonheur me déprime
par son égoïsme
la décence consiste à quitter les perchoirs
pour voler sans ailes et sans remords
le ciel descend
pour que je marche sur les nuages
heureux de ne pas être le soleil»
– José Acquelin, L’azur est la mort du hasard
«Car les vers ne sont pas faits,
comme les gens le croient,
avec des sentiments, ils sont faits
d’expériences vécues.»
– Dominique Vaudoiset,
L’écriture - Carnet de voyage intérieur
Vos réactions
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