Chanson - Le soleil emmène au soleil, ou l'être au-delà du paraître
Mots clés : Le soleil est sorti, Daniel Boucher, Culture, Musique, Québec (province)
Daniel Boucher lance Le soleil est sorti, son troisième album studio en dix ans

Photo: Jacques Grenier
Et puis, peu à peu, plus on parlait, plus je lui confirmais sa réussite, plus je m’enthousiasmais (et pas à peu près: il n’a jamais été plus émouvant, plus mélodiquement inspiré, plus musicalement aéré), plus le doute s’installait. Avec les questions que ça suppose. Avez-vous déjà lu les paroles des chansons de Daniel Boucher? Il y a une question tous les deux vers. C’est sa nature. Affirmative et inquiète à la fois. Et là, en fin d’entrevue ce lundi après-midi, juste après la dernière répétition au Basebin du boulevard Saint-Laurent, à la veille du lancement de l’album au National, Daniel Boucher paniquait. Terreur dans le regard. Terreur, prix du bonheur?
Le droit au lyrisme
Y a qu’à humer Le tel quel à vie: il y a du bonheur et de la terreur dans le même air. Du lyrisme à pleins poumons: «Si tu t’en allais / Si tu te poussais loin de notre nid / Si tu t’envolais loin dans le ciel / Je pense que je m’envolerais / Aussi.» Il n’y a pas beaucoup de chansons d’amour qui donnent ainsi l’impression que le gars est au sommet d’une montagne, qu’il s’ouvre la chemise et qu’il chante au monde entier ce qu’il ressent. L’écran est ébloui tellement il y a de la lumière. Risquer de chanter ça, au premier degré, quand on est l’as des deuxième, troisième et quatrième degrés? Pas évident pour un Daniel Boucher de ne pas jouer le fin finaud, d’oser le sentiment puissant, d’exprimer sans fioritures l’amour plus fort que soi. «On dirait que c’est une erreur de courrier. Que c’est pas chez nous que c’était supposé arriver. Comme si j’avais ouvert l’enveloppe d’un autre, et floc! Une chanson en était tombée. On dirait que c’est pas une mélodie à moi, que c’est pas mes mots. C’est tellement à vif. Vulnérable, totalement vulnérable. En même temps, je sais que je dis exactement ce que j’ai en dedans, et c’est correct de même.»
Pareil étonnement de l’auteur-compositeur devant Parc Laurier, sa chanson de père fier: «Un
tihomme saute à la piscine / Pour la première fois / Avec son papa — avec son papa». Boucher est quasiment gêné quand je le cite. «On est vraiment loin de Le vent soufflait mes pellicules [le premier extrait radio de La Patente, son deuxième album, paru en 2004, chanson particulièrement labyrinthique et psychédélique]. Ça m’a sorti du corps tout seul, Parc Laurier. On était au mois de mars de cette année, j’avais commencé à écrire en janvier, à partir de chansons déjà commencées, et ça forçait, c’était pas ça, et puis il y a eu Parc Laurier. Je me disais: voyons donc, c’est ben trop simple. Et puis Dave [Brunet] m’a dit de me regarder la face quand je la chantais. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles. J’étais heureux, je le savais, mais c’était bizarre de le dire aussi directement. Et puis je me suis dit que c’était mon choix. Mon désir d’équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie tout court. C’était la conséquence de la décision que j’avais prise de passer le plus de matins possible avec mon p’tit gars.»
Vivre au soleil, pour changer. De jour. Après avoir vécu des vies entières de soir et de nuit. «Le soleil est sorti / Le soleil est sorti / Le monde se réveille / Comme si c’était le début d’une nouvelle vie...», écrit-il dans la chanson-titre. «Le bout important là-dedans, c’est “comme si”. C’est pas le début d’une nouvelle vie. C’est la vie qui est rendue là, que je sens comme ça. Que je souhaite plus équilibrée.» Et Boucher d’évoquer ses vies antérieures. «Le beat que ça me demandait, quand le succès est arrivé avec Dix mille matins [le premier album, en 1999, disséminé à plus de 100 000 exemplaires], ça menait à un mur. C’était le fun, c’était crissement le fun, mais j’aurais pas vécu comme ça jusqu’à 80 ans.» Il s’écoute parler et s’empresse d’ajouter: «Ça veut pas dire que je suis rendu mononcle.» Et voilà le mot lâché, qu’il répétera comme un mantra en forme de boulet jusqu’à la fin de l’entrevue.
Elvis en accéléré
Je lui dis qu’il a condensé tout Elvis en quatre ans. Et puis qu’il a recommencé avec La Patente. Une autre vie d’Elvis en accéléré. Je choisis Elvis exprès: je sais qu’il est fou d’Elvis. «Oui, et il en est mort, Elvis! Moi, j’ai choisi de vivre. Même quand je faisais mon Elvis dans le show Le Vent, la Mer, le Roc, avec Éric [Lapointe] et Kevin [Parent] aux FrancoFolies [formidable spectacle, disponible en DVD depuis cet été], y avait mon p’tit gars qui s’en venait, les choses changeaient déjà. La décision était déjà prise, et c’était même pas moi qui la prenais. Quand le p’tit est arrivé, c’était sûr que je prenais une distance par rapport à cette vie-là.» Les mots résonnent, il les entend et réagit. «Ça veut pas dire que j’accorde moins d’importance. C’est pas une vie de mononcle qui a succédé à une vie d’Elvis.» Mais non, mais non. Message reçu, cinq sur cinq. Oui, on peut mener de front carrière et famille, et même vivre au milieu de la forêt gaspésienne. Tout aussi intensément. «Mais autrement, c’est tout. Plus simplement. Regarde le livret. Le papier est simple, c’est écrit à la main. Regarde la pochette. Y a une photo, en arrière. C’est ma blonde qui l’a prise. Un gros plan, je regarde la caméra. C’est un être humain, le chanteur. Ça paraît. C’est ça le principal défi. Ne plus être en représentation. Être, tout simplement. Être au-delà du paraître.»
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LE SOLEIL EST SORTI
Daniel Boucher
Boucane Bleue – GSI Musique – Sélect
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