Un gigantesque «nuage brun» menace

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du vendredi 14 novembre 2008

Mots clés : Suies, Nuages, Environnement, Changements climatiques, Pollution, Asie (Région), Chine (République populaire) (Pays)

Les suies et particules qui composent ces nuages aggravent le réchauffement climatique

Un nouveau méga-problème environnemental vient de faire son apparition sur l'écran-radar des gestionnaires onusiens de l'environnement, soit la présence d'un gigantesque «nuage brun» de pollution atmosphérique de trois kilomètres d'épaisseur, qui va de la mer Rouge à la Chine en englobant au passage l'Inde et les pays asiatiques riverains de l'océan Indien.

L'importance du phénomène des nuages bruns et de leurs impacts sur les ressources en eau et agricoles ainsi que sur la santé publique des pays d'Asie et de la péninsule arabe a été mise en relief hier par la publication d'une étude scientifique à laquelle ont participé des chercheurs de tous les continents dans un projet coordonné par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE).

Deux autres régions du globe se caractérisent aussi par l'omniprésence de gigantesques nuages bruns, soit le sud de l'Afrique et l'Amazonie. Les deux pays les plus développés de ces régions, l'Afrique du Sud et le Brésil, utilisent comme la Chine et l'Inde le charbon comme source d'énergie principale. En Chine, on construit depuis quelques années une centrale thermique au charbon de 500 MW par mois.

Des villes aussi importantes que Beijing, New Delhi, Karachi et Shanghai ont ainsi perdu à cause de ces nuages bruns entre 10 et 25 % de leur ensoleillement annuel, un effet de l'opacité croissante de ce gigantesque nuage de pollution attribuable aux mêmes causes que celles des changements climatiques, soit l'utilisation de combustibles fossiles dans les transports et les centrales thermiques, la déforestation, ainsi que la combustion incomplète de la biomasse.

Les particules émises par ces différents modes de combustion ont aussi des effets contraires sur l'évolution du climat qui risquent de confondre pendant encore des années les chercheurs.

En effet, dans certaines régions, la suie et les particules qui composent ces nuages bruns aggravent le réchauffement du climat car elles absorbent le rayonnement solaire avant de le libérer sous forme de chaleur. Par contre, d'autres particules très fines qui composent ces énormes nuages bruns, soit principalement les sulfates et certaines molécules organiques, ont plutôt pour effet de réfléchir la lumière solaire, masquant en partie le sol comme le ferait un parasol. À certains endroits, ces nuages bruns réduisent l'impact des changements climatiques de 20 à 80 %, mais localement.

Les constats des chercheurs des impacts de ces nuages bruns sur le climat penchent pour l'instant vers une aggravation générale des impacts du réchauffement climatique. La présence de ces nuages géants a contribué ainsi à la pollution des glaciers d'Asie et en a accéléré la fonte, comme ici au printemps quand la suie et les particules accumulées dans la neige la font soudainement fondre en quelques semaines.

Selon Achim Steiner, sous-secrétaire général et directeur exécutif du PNUE, un des mandats principaux de cet organisme est d'avertir la planète des dangers qu'elle court sur la foi de la meilleure science disponible, et «les nuages bruns vont définitivement apparaître désormais sur l'écran-radar de la communauté internationale à cause du rapport publié aujourd'hui».

Les premiers constats sur ce phénomène, publiés en 2002, ont suscité beaucoup de scepticisme dans la communauté scientifique. Certains y voyaient même une façon de combattre le réchauffement de la planète et on a même accusé les gouvernements d'avoir accéléré les changements climatiques en privant la Terre de son bon vieux parasol de pollution atmosphérique de l'après-guerre.

Des impacts complexes

Si l'Amérique du Nord et l'Europe s'en tirent assez bien avec leurs nuages bruns parce que les précipitations hivernales tendent à les faire disparaître, il n'en est pas de même en Asie où le phénomène est présent presque à l'année longue.

En Inde, globalement, le rayonnement solaire diminue d'environ 2 % par décennie depuis les années 60 avec une accélération sensible, au point de doubler, depuis 1980. En Chine, les premiers signes de réduction sensible de l'ensoleillement ont été notés dans les années 50, et la lumière y a décru de 3 à 4 % par année, et même davantage à compter des années 70, selon le rapport onusien. Une grande ville comme Guangzhou dans la région de Canton en Chine, a perdu 20 % de son ensoleillement depuis 1970.

Les particules qui forment ces nuages bruns semblent par ailleurs inhiber la formation des nuages de pluie et réduire leur fréquence à certains endroits. Dans certaines régions, l'effet réducteur de l'ensoleillement protège les villes et les campagnes d'un réchauffement.

Globalement, soutient l'étude publiée hier, la planète pourrait accuser une hausse soudaine et globale de 2 centigrades de la température terrestre. Ajoutée au 0,75 °C, cette hausse précipiterait l'humanité immédiatement au-delà de l'augmentation de 2 °C que les experts considèrent comme le seuil au-delà duquel le climat pourrait basculer dans la zone de l'irréversibilité et des réactions climatiques extrêmes.

Ce qui faisait dire hier aux gestionnaires onusiens du PNUE que réduire cette pollution immédiatement sans réduire simultanément les émissions de GES pour obtenir un effet de stabilisation pourrait avoir «un impact potentiellement désastreux» pour la planète.

Le phénomène est si important qu'il expliquerait pourquoi on note peu de changements dans le climat de l'Inde depuis les années 50 durant la saison sèche, soit de janvier à mai. Mais en même temps, l'absorption et le stockage de chaleur dans certaines particules expliquerait pourquoi les nuits dans ce pays continuent de se réchauffer, contrairement à la stabilité de la température diurne.

Par contre, ces tendances ne sont pas généralisées. Ainsi, le plateau tibétain et le nord de la Chine ont connu les plus fortes augmentations de température en Asie, alors que le sud et le centre de ce pays se sont refroidis de 0,1 à 0,3 °C par décennie.

La mousson que connaît chaque année les pays riverains de l'océan Indien pourrait changer son modèle de base à cause des nuages bruns, qui sont susceptibles de modifier la fréquence des pluies, la durée de la mousson, les températures de surface de l'océan et son taux d'évaporation, avec des conséquences économiques majeures, selon l'étude.

Depuis les années 50, la croissance du grand nuage brun asiatique expliquerait la décroissance d'environ 5 à 7 % constatée dans l'intensité et la durée de la mousson. Par contre, en Chine, le phénomène contribuerait aux pluies de plus en plus diluviennes et catastrophiques qu'on y enregistre parce que la présence de suie sur les glaciers en accélère la fonte, ce qui fait déborder tous les fleuves, qui y prennent leur source. Il en va de même en Inde et au Pakistan.

L'agriculture des régions asiatiques, qui regroupent la moitié de la population humaine du globe, ne sera pas épargnée par le phénomène parce que les concentrations croissantes d'ozone au sol, associées aux mêmes rejets polluants, réduisent la productivité des champs en synergie avec la baisse d'ensoleillement attribuable au méga-nuage brun.

Enfin, les particules ultrafines présentes dans les émissions industrielles à l'origine des nuages bruns sont réputées cancérigènes pour les population humaines des villes où se concentrent les principales sources d'émissions, ce qui suscite une aggravation sans précédent des maladies cardio-respiratoires.


Vos réactions


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Le vendredi 14 novembre 2008 09:00

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