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Littérature étrangère

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Jean-Guy Rens (jgrens@mac.com)
Envoyé Le lundi 13 octobre 2008 13:00



Dans la même logique de langue québécoise native en opposition à langue française étrangère, il y a la littérature québécoise en opposition à la littérature étrangère. Depuis de nombreuses années déjà, la librairie Archambault classe les livres français dans la section de la littérature étrangère. Au départ, on pouvait croire à la maladresse d'un disquaire reconverti dans la librairie. Ce n'est pas le cas. Archambault est devenue une grande librairie à succursales multiples qui étiquette systématiquement la littérature française comme étrangère. Qui plus est, cette pratique a depuis lors fait tâche d'huile et maintenant une proportion appréciable de librairies québécoises taxent la littérature française d'étrangère.

Cette évolution m'a incité à vérifier comment nos voisins anglophones traitaient les livres venus du Royaume-Uni. Y a-t-il une seule librairie canadienne qui classe Shakespeare, Bacon ou Byron parmi les auteurs étrangers? Je n'en ai pas trouvé. D'ailleurs les librairies canadiennes ne mettent généralement pas d'étiquettes nationales sur les littératures nationales ou étrangères. Elles se contentent généralement d'ajouter une section Canadiana pour les livres locaux, généralement les essais, les oeuvres de fiction ignorant les frontières politiques. Les Etats-Unis pourtant si souvent critiqués pour leur protectionnisme, voire leur chauvinisme, pratiquent la même politique (section Canadiana en moins) : pas de frontières en littérature. Mes activités me conduisant souvent au Mexique, j'ai noté la même chose dans les librairies mexicaines. Il ne viendrait à l'idée de personne au Mexique de qualifier la littérature espagnole d'étrangère - pas plus que l'argentine ou la nicaraguayenne. D'ailleurs la principale activité culturelle mexicaine est le Festival Cervantino qui a lieu en ce moment-même à Guanajuato (8-26 octobre).

Si Shakespeare fait partie de la grande famille canadienne ou américaine, si Cervantès fait partie de la grande famille mexicaine, comment se fait-il que Molière, Descartes ou Pascal ne fassent pas partie de la grande famille québécoise ? Serait-ce un signe positif d'affirmation de soi ? Dans ce cas, il faudrait prendre au mot ce que disent certains écrivains et critiques sur la maturité d'une littérature assez forte pour rejeter tout héritage considéré comme produit d'une domination coloniale, donc aliénante. Ou bien serait-ce un signe de repli sur soi d'une communauté incertaine de son sort et de son rôle dans l'Histoire ? Il est difficile de croire que Molière, Descartes et Pascal pour rester sur ces hautes terres classiques, appartiennent à une littérature étrangère qu'il faille apprendre à décoder, tout comme on apprend à lire Walter Scott ou Charles Dickens dans le texte. A-t-on besoin d'un traducteur pour lire Victor Hugo ou Albert Camus ? La réponse est simple : quand on est Québécois, on lit tout aussi « naturellement » Le Petit Prince dans le texte que L'Homme rapaillé. Pas besoin d'apprentissage. Cela fait partie de la culture de base à partir de laquelle on peut recevoir et donner des mots à l'ensemble de la communauté française dans le monde, qu'elle se situe en France, au Maroc ou... aux États-Unis. Eh oui, il y a des millions d'Américains qui apprennent le français et le parlent !

Ainsi, des intellectuels et des critiques québécois se font les artisans d'une stratégie de rupture entre la culture québécoise et la culture française au nom d'idées progressistes (libération, décolonisation, désaliénation) pour justifier le rejet de la culture française dans une altérité indifférenciée de culture étrangère, au même titre que les cultures anglaise, allemande, italienne et japonaise. Non seulement, cela ne correspond pas à la réalité vécue comme l'indique le test si facile à pratiquer d'une lecture de Saint-Exupéry et de Gaston Miron, mais c'est contre-productif. Si on parvenait à dissocier la littérature et par ricochet la culture québécoise de la culture du reste du monde francophone (pas seulement la France, mais tous les individus qui, pour une raison ou l'autre, parlent français), on arriverait à créer de toutes pièces un ghetto culturel peut-être sympathique et haut en couleurs, mais voué à l'extinction à court terme. Au moment où toutes les communautés culturelles cherchent à tisser des liens planétaires grâce aux merveilleux moyens de communication qui s'offrent à nous (je dis « merveilleux » parce qu'ils sont bon marché sinon gratuits), nous serions les seuls à décider de fermer arbitrairement la porte sur ce qui nous est donné à la naissance par notre langue maternelle ?

Les cultures gagnantes sont celles qui voient dans les changements qui se présentent des occasions de se redéployer et de prendre des risques. Au Québec, la question ne devrait même pas se poser de savoir si la culture française est étrangère ou non à la culture québécoise : c'est notre culture. Qui se soucie de savoir quel est le passeport de Le Clézio ? Je peux le lire, je peux m'en saisir sans intermédiaire, il est à moi, il m'appartient. Pour paraphraser un autre écrivain qu'Archambault classerait dans la section des « étrangers », je dirais que je suis de langue française et que rien de ce qui est écrit en français ne m'est étranger.*

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* « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » Térence, "L'Héautontimorouménos ou le Bourreau de soi-même", 163 av. J-C.

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