Opinion
Les poupées russes de la campagne américaine
Mots clés : Économie, Élection, États-Unis (pays)
Avec la recomposition du paysage financier américain autour de trois pôles -- la Bank of America, JPMorgan Chase et Citigroup --, les États-Unis n'en finissent pas de subir le ressac d'une crise sans précédent. Et avec eux, la campagne électorale américaine.
Les électeurs pivots au coeur du débat
Ils constituaient la cible que les deux candidats voulaient conquérir en s'affrontant devant près de 60 millions de téléspectateurs vendredi dernier. Indécis, ils sont nombreux encore à ne pas trancher pour l'un ou l'autre des candidats. Ces électeurs indépendants (environ 10 % de l'électorat) ou timidement partisans de l'un ou l'autre des candidats (15 % côté démocrate, à peine moins côté républicain) n'ont pas été complètement conquis par l'un ou l'autre des camps, à l'issue du premier débat.
Et les sondeurs sont prudents. À commencer par Andrew Kohut, président du Pew Research Center, pour lequel les cycles électoraux précédents étaient autrement plus clairs: en effet, lorsque l'on avait demandé aux Américains en 1992, 1996 ou 2004 qui, indépendamment de leurs convictions partisanes, allait gagner l'élection, respectivement 61,75 et 60 % des sondés avaient nommé le futur président. Or, tel n'est pas le cas dans ce cycle électoral: même si une majorité (48 contre 43 %) se prononce en faveur du démocrate, 39 % estiment que John McCain va gagner et le même nombre que Barack Obama sera à la Maison-Blanche en janvier prochain.
Alors que seule la moitié des répondants a regardé la totalité de la joute oratoire menée par Jim Lehrer de PBS, les «spin doctors», les émissions satiriques comme Saturday Night Live (qui avait cloué le cercueil électoral d'Al Gore en 2000) et l'effet démultiplicateur d'Internet deviennent des clés de la campagne. Et des clés que ni les candidats ni les sondeurs ne maîtrisent parfaitement, ajoutant une fois encore à l'incertitude de la campagne.
Sous le sceau de l'incertitude
Le «ticket Maverick» (entendre le singulier duo de deux électrons libres comme John Mc Cain et Sarah Palin) va plus encore dans ce sens. John McCain a tenté -- et parfois réussi -- à plusieurs reprises de reprendre la main dans le jeu électoral, comme l'a prouvé la nomination de sa colistière qui a partiellement privé Obama du rebond habituel post-convention dans les sondages (convention bounce).
Le fait de suspendre sa campagne et de demander le report du débat s'inscrivait dans la même logique. Or, cette stratégie n'est pas anecdotique, elle est symptomatique d'un style de campagne. D'abord, suspendre une campagne n'a pas d'implication légale, ni même concrète. En effet, John McCain annonçait par exemple qu'il suspendait sa campagne de financement, ce qui était un leurre: il n'en fait plus depuis qu'il a opté pour le financement public de sa campagne et il bénéficie par ailleurs du financement du comité national républicain qui lui poursuit ses activités. Ensuite, ce n'est pas la première fois que McCain suspend une campagne électorale: il l'a déjà fait au début de l'élection de 2000, au stade des primaires, cette fois en raison des frappes aériennes sur le Kosovo.
Maverick
Dissident et imprévisible, à l'image de Sam Maverick -- cet éleveur texan connu dans les années 1840 pour refuser de marquer ses bêtes au fer rouge au motif que cela était cruel, ce qui lui permettait de clamer que tout bétail non marqué lui appartenait --, John McCain doit compter sur des retournements de situation, susciter la surprise, désarçonner son adversaire pour espérer gagner la Maison-Blanche. C'est du moins la stratégie qu'il a adoptée jusqu'à présent.
À l'inverse, Obama a tenté de rassurer, s'est illustré par sa prudence et a cherché à paraître présidentiable. Pour la première fois depuis longtemps, les Américains semblent vouloir se tourner non pas vers le personnage le plus sympathique «avec lequel ils iraient boire une bière» mais bien vers le leader qui sera en mesure de les sortir de la crise.
Il n'est pas anodin à ce titre de noter que 71 % des Américains estiment, au lendemain de l'accord de principe du Congrès autour du plan de sauvetage de la finance, que la crise aura une incidence sur leur mode de vie: dès lors, compte tenu de l'avance de Barack Obama dans les sondages nationaux, de la situation économique et de l'ambiance de fin de règne autour de l'administration Bush, John McCain n'a plus rien à perdre: la campagne électorale n'est probablement pas au bout de ses surprises.
Quelles perspectives pour 2009?
Or, s'il fallait tirer des enseignements de ce premier mois de campagne électorale et du premier débat présidentiel, il serait instructif de les appliquer au futur président. Car le mode de gestion que mettent en place les présidents, assortis des éléments personnels et cognitifs qui teintent leur présidence sont autant des clés nécessaires à la compréhension du fonctionnement de la Maison-Blanche, et c'est ce qu'étudient des politologues comme Alexander George ou Charles-Philippe David ou encore des historiens comme Robert Dalleck.
En effet, plusieurs éléments permettent dès à présent de qualifier la future présidence. En choisissant une colistière déjà désavouée par une fraction de son parti, en prenant des décisions brusques, et au vu de ses discours où il affirme compétence et leadership, John McCain démontre qu'il gouvernera seul, sans conseillers, et qu'il peut être obstiné voire obtus. Tout indique également qu'il souhaitera s'impliquer directement dans le processus décisionnel, au point parfois d'être trop présent dans la gestion du quotidien.
Colérique, il va finir par éclipser les voix discordantes et va, de fait, dessiner des (faux) consensus autour de lui. Certains éléments de ce style ont réussi dans une certaine mesure à Ronald Reagan et à George Bush père, et profondément nui à George Bush fils.
Le style d'Obama
À l'inverse, Barack Obama tel qu'on l'a vu durant cette campagne et au cours du premier débat, paraît à l'écoute de ses conseillers. Nuancé, il mettrait en place un processus de «plaidoirie multiple» qui permettrait aux voix discordantes de se faire entendre pour discuter des options en lice. C'est un style qu'a adopté Bill Clinton pour son plus grand profit, mais qui parfois dérive, comme cela avait été le cas vers la fin du mandat de Jimmy Carter.
Si les analogies connaissent bien entendu leurs limites, elles permettent toutefois de voir à quel point les perceptions du président, son histoire personnelle, la façon dont il conçoit la prise de décision peuvent avoir un impact sur l'orientation que prend le pays.
L'inconnue
Et pourtant, il ne faut pas se leurrer, compte tenu du poids que représente la guerre en Irak pour le budget américain (dont on connaît l'extraordinaire inertie puisque seul 10 % du budget n'est pas figé) et du fardeau qui vient de s'ajouter avec le plan de relance du gouvernement, le nouveau président sera -- budgétairement parlant -- pieds et poings liés, sa marge de manoeuvre financière sera ténue et sa capacité de changement réduite d'autant. Au-delà de ces éléments qui semblent déjà se dessiner pourtant, les inconnues demeurent.
Dans leur quête d'un président qui saura les rassurer et répondre à la crise économique, les Américains s'assiéront sans doute en grand nombre devant le débat vice-présidentiel du 2 octobre prochain. Et là réside sans doute la grande inconnue -- et l'énième matriochka -- de la semaine à venir. D'une part, parce que cette surexposition des candidats à la vice-présidence est un fait sans précédent. Et d'autre part, parce que le gagnant d'un débat l'est moins parce qu'il a livré une meilleure performance que son adversaire, mais bel et bien parce qu'il a dépassé les attentes. Pour John McCain, Sarah Palin a tout à gagner...

