Cinéma - Une question de vision

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André Lavoie
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 septembre 2008

Mots clés : Don McKellar, Fernando Meirelles, Blindness, Culture, Cinéma, Québec (province)

Le réalisateur Fernando Meirelles et l'acteur et scénariste Don McKellar parlent de leur film Blindness (L'Aveuglement).

Le cinéma étant par nature une affaire de regard(s) et de vision(s), le pari de porter au grand écran Blindness (L'Aveuglement), un roman sur une épidémie de cécité, semblait bien téméraire. D'autant plus quand son auteur, l'écrivain portugais et Prix Nobel de littérature José Saramago, le jugeait inadaptable... tout en se méfiant comme de la peste du milieu du cinéma.

Ces barrières ne furent pas suffisantes pour freiner l'enthousiasme du réalisateur brésilien Fernando Meirelles (Cité de Dieu, La Constance du jardinier) et celui du Canadien Don McKellar, tout à la fois acteur (Exotica), réalisateur (Last Night, Childstar) et scénariste (32 films brefs sur Glenn Gould). Peu de temps après la première nord-américaine de Blindness au dernier Festival de Toronto, les deux hommes faisaient un saut à Montréal pour défendre le film -- légèrement retouché depuis qu'il a eu l'honneur (périlleux) d'ouvrir le Festival de Cannes en mai -- dans lequel Julianne Moore campe une épouse de médecin mystérieusement épargnée par l'épidémie de cécité, mais qui feint l'aveuglement afin de pouvoir accompagner son époux dans le sanatorium désaffecté où les victimes sont mises en quarantaine.

Chaotique et déroutant

Dans cette coproduction internationale (le Brésil, le Japon et le Canada sont impliqués), bien malin qui pourra situer avec exactitude les lieux de tournage ou encore donner la nationalité de chacun des acteurs en présence (on y croise aussi bien Danny Glover que Sandra Oh, Mark Ruffalo que Gael García Bernal). C'est ce genre de défi qui stimule Fernando Meirelles. «Pour Cité de Dieu, déclare le cinéaste, je ne savais absolument rien sur l'univers des vendeurs de drogues ou la vie dans les favelas. Pour La Constance du jardinier, c'était le tournage en anglais, une langue que je ne parlais pratiquement pas, et le fait que je n'avais jamais lu John Le Carré.»

Avec Blindness, qu'il juge comme son plus grand tour de force à ce jour, tout était question de... point de vue. «Vous savez, au cinéma, les yeux, c'est plutôt important...», dit-il en souriant. «Tout passe d'abord par le regard, poursuit-il. Dans le film, mis à part le personnage de la merveilleuse Julianne Moore, aucun n'a un véritable point de vue parce qu'ils ne voient pas. La position de la caméra et le montage devenaient alors un vrai casse-tête, mais je crois que nous avons trouvé une façon de plonger le spectateur dans cette atmosphère étrange.»

Étrange, le mot est faible pour décrire le climat chaotique et déroutant dans lequel baigne Blindness. C'est en partie grâce à la virtuosité de Meirelles, qui reconnaît que ses années de réalisateur de publicités (il en a tourné près de 800 en neuf ans de carrière) y sont pour quelque chose, d'autant que cet architecte de formation n'a jamais fait d'études en cinéma.

Cette atmosphère de fin du monde dans un espace aussi familier qu'irréel, ce n'était de sa part ni une fantaisie ni un caprice. «Le fait d'être incapable d'identifier la ville [un mélange de São Paulo, d'Uruguay et... d'Ontario] était en partie une exigence de Saramago. Cette histoire ne se déroule ni aux États-Unis ni en Europe. Ça traite de l'humanité, de son aveuglement depuis la nuit des temps. C'est pourquoi les personnages n'ont pas de nom, pas de passé. Même ce virus n'existe pas: ce n'est qu'une métaphore.»

Résistance

C'est ce parti pris de la métaphore et du territoire indéfini qui a aussi séduit Don McKellar, qui a retrouvé dans le roman de Saramago une continuité encore plus sombre de son Last Night (1998), dans lequel il donnait sa propre version de l'Apocalypse. Le rapprochement l'amuse. «J'ai justement mis la main sur le livre à l'époque de la promotion de Last Night, dit celui que l'on surnomme parfois le Woody Allen canadien. J'étais à Londres et je cherchais quelque chose à lire. Comme je parlais constamment de la fin du monde dans mes entrevues...»

Son désir de partager la «vision» de Saramago («Je la voulais moins cynique, moins manichéenne et moins dévastatrice», précise-t-il) s'est toutefois buté à la résistance de l'écrivain envers l'industrie du cinéma. «Ce fut notre plus gros défi, souligne le scénariste également présent à l'écran dans le rôle d'une petite crapule. Ce n'est pas de l'ignorance de la part de Saramago. Il connaît le cinéma mais il est plutôt anti-américain. Il craignait que le roman soit vendu à un studio et que le film ne devienne qu'une affaire strictement commerciale. Beaucoup de studios l'ont d'ailleurs déjà approché sans vouloir lui dire qui allait adapter et réaliser.»

Le fait que McKellar soit citoyen du Canada et Meirelles du Brésil a aussi facilité les choses et vaincu les dernières résistances de l'auteur. «C'est du moins ce qu'il nous a dit, déclare le scénariste. Face au Canada, il approuvait la manière dont on se comportait sur la scène internationale: c'est peut-être un peu idéaliste et romantique de sa part, mais ça nous a bien servis. Il faut dire que nous avons négocié les droits à l'époque où Jean Chrétien était au pouvoir. Pas sûr que ça serait la même chose aujourd'hui avec Stephen Harper: Saramago est quelqu'un de très bien informé...» Au fait, quel est déjà le sujet de ce film percutant, et parfois éblouissant? Ah oui, l'aveuglement... Le film sort en salles le vendredi 3 octobre.

***

Collaborateur du Devoirn


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