Le grand saut d'un comique angoissé

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Fabien Deglise
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 septembre 2008

Mots clés : André Sauvé, Humour, Spectacle, Culture, Québec (province)

André Sauvé en solo au Monument National

Le temps est beau, la ligne est claire et le ton, étrangement calme. À quelques jours d'une conquête de la scène du Monument-National, le 6 octobre prochain, pour y présenter son tout premier spectacle solo, le jeune et ébouriffant humoriste André Sauvé arrive malgré tout à donner l'impression d'être décontracté. Un peu.

«J'ai déjà présenté ce spectacle une quarantaine de fois en région, lance-t-il à l'autre bout du fil, le ton posé. Je viens de terminer les répétitions et je pars demain à La Tuque pour les trois derniers spectacles de rodage.» Mais il ajoute: «Ça devrait bien se passer. Mais je ne suis jamais vraiment confiant. Tout ça est finalement très angoissant pour moi.»

Le contraire aurait été étonnant chez cette vedette montante de l'humour au Québec qui, à 42 ans, poursuit une ascension fulgurante avec son personnage aux yeux exorbités, aussi hyperactif qu'angoissé, qui n'a rien finalement d'un rôle de composition. «J'aime beaucoup ce qui m'arrive, mais je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi ça m'arrive», a-t-il indiqué cet été au Devoir alors qu'il s'apprêtait à prendre d'assaut le Vieux Clocher de Magog pour tester son pouvoir humoristique sur une foule rassemblée dans une salle, juste pour lui. Et le résultat, on s'en doute, a été concluant.

Le patriarche de l'humour au Québec, Yvon Deschamps l'avait d'ailleurs venu venir, lui qui est en partie responsable de la reconversion tardive de cet ancien psychothérapeute, massothérapeute, mime et professeur de danse classique indienne (!) en humoriste décalé qui manie le surréalisme et l'absurde avec une efficacité plus que redoutable. Un cocktail comique très contemporain, que l'apparence cosmique du bonhomme, avec une masse capillaire défiant la gravité et des yeux de cervidé attendant l'impact au milieu d'une autoroute, vient certainement renforcer. «C'est un cas, a dit un jour Deschamps. Il n'a pas forcément de lignes drôles. C'est lui qui est drôle.»

Les ingrédients du succès sont certainement là: André Sauvé a la même stabilité psychologique qu'un deux litres de Coke passé dans un mélangeur à peinture. Il a aussi une historique -- avouée -- de thérapies qui le confirme, mais surtout un penchant pour l'autodérision qui, il y a quatre ans, l'ont conduit tout droit au point de bascule. C'était à Dégelis, dans le fin fond du Bas-du-Fleuve.

Cultiver l'absurde

et le décalé

Poussé par un ami, le vieux trentenaire torturé s'inscrit alors, juste pour rire, au Tremplin, le festival de la chanson et de l'humour de cette ville. Judi Richards est alors la marraine de l'événement. Elle tombe sous le charme et incite son mari, Yvon, à faire la route pour constater l'ampleur de la découverte. «Nous sommes devant un phénomène», dit Deschamps qui ne manque jamais une occasion de lustrer le jeune humoriste dans le sens du cheveu frisé. Mais, assure-t-il, cela n'a rien à voir avec le fait que les deux hommes partagent désormais le même agent. «André Sauvé, ce n'est pas quelque chose qui arrive tous les ans dans le monde de l'humour. On assiste à ça de temps en temps seulement avec une Lise Dion, un Jean-Marc Parent, un Martin Matte. Mais ce n'est pas encore le meilleur de l'histoire du Québec. Parce que je suis encore là.»

Le jeune artiste, qui navigue depuis des lunes dans l'incertitude de sa propre existence, n'aurait jamais pu rêver d'un meilleur appui. Appui qui n'est pas le seul responsable de l'attention qui va grossissante sur ce personnage filiforme qui, au commencement, a éprouvé son humour authentiquement décousu sur les ondes de CISM, la radio étudiante de l'Université de Montréal. La chronique était hebdomadaire. Le succès localisé, mais aussi en attente du bon terreau pour s'épanouir. Et ces conditions gagnantes, c'est certainement la scène populaire et populiste d'un gala du Festival juste pour rire qui va lui donner, en 2005.

Sauvé y est propulsé aux côtés de Louis-Josée Houde. Le drôle d'oiseau aux personnalités multiples présente alors l'une d'elles, un conférencier spécialiste de la «croissance personnelle» qui s'adresse à ses clients en «relation d'aide». «Tout le monde vit des périodes de confusion, dit-il. On est toute icitte parce qu'on est peut-être pas toute là.» C'est d'abord la surprise. Puis l'hilarité.

La suite, elle, fait rager d'envie les p'tits comiques, pas si drôles, qui insistent lourdement depuis des années. Incontournable dès lors de la grande messe estivale du rire, André Sauvé va y multiplier les apparitions, au milieu des grands. Avec ici un poète déclinant de manière hystérique et surréelle une strophe de Nelligan, là un être foncièrement torturé en pleine confusion -- capable de parler de la peinture de son salon, du prix de l'essence et la vraie nature du yogourt dans une même phrase --, ou encore un gourou naturopathe qui cherche a améliorer le sort de ses contemporains avec un remède absurde.

Cette culture du saugrenu -- «J'adore ça», lance-t-il -- lui permet de décrocher en 2006 le titre de révélation de l'année lors du Festival Juste pour rire. Une révélation qui cette année s'est transformée en Découverte de l'année lors du gala des Oliviers, l'instance suprême de valorisation des humoristes au Québec.

André Sauvé prend aussi ses marques à la télévision avec le Sketch Show, version québécoise de la célèbre émission britannique, diffusée sur TVA, mais surtout dans le 3600 Secondes d'extase de Marc Labrèche sur les ondes de Radio-Canada qui le place chaque semaine autant en face d'un monstre sacré de l'humour que devant les téléspectateurs du samedi soir, pas forcément sa clientèle cible, mais qui contribuent à amplifier son ascension.

Le bon cadre

Dans le contexte, l'idée d'un spectacle solo courrait donc depuis plus d'une année dans la tête de son entourage, qui dans les derniers mois a préparé soigneusement le poulain pour la course en s'assurant qu'il «canalise bien toute son énergie, a confié il y a quelques mois son agent, Pierre Rivard. Il est tellement hyperactif que s'il ne fait pas attention, il va brûler tout son carburant sur scène après un seul numéro».

L'écueil a de quoi être terrifiant. Il explique aussi, en partie, pourquoi Pierre Bernard, ex-directeur du Théâtre de Quat'Sous, prof à l'École nationale et ex-responsable du volet théâtre de Juste pour rire, a été mis à contribution pour diriger la mise en scène du premier one-man show de Sauvé. «C'est le match parfait, depuis le début», dit l'artiste, que Le Devoir a attrapé au vol cette semaine entre deux rendez-vous.

Le résultat, lui, devrait être à la hauteur du mariage, avec «une approche un peu théâtrale par moments», dit le comique, mais qui respecte toujours le personnage»... ou plutôt les personnages, devrait-il dire. Des personnages qui vont se questionner entre autres sur la normalité, le temps, la confusion, l'art de devenir un collectionneur, l'épicerie ou encore le bonheur -- en hommage à Yvon Deschamps -- à l'intérieur de cette première expérience en solitaire qui doit conjuguer stand-up et projections vidéo.

Des projections sans doute placées là de façon stratégique pour permettre à ce drille au regard naïvement confus monté sur du 220 volts de recharger un peu les batteries entre deux séances d'exultation. Et du même coup, de poursuivre la construction de ce début de ce mythe «plus près de Raymond Devos que de moi», dit Yvon Deschamps. Sérieusement.


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