Les trois voeux du Dr Thomas
Mots clés : Réjean Thomas, santé, Québec (province)

Photo: Jacques Grenier
Quelques secondes plus tôt, un de ses patients s'était plié de bon gré, voire avec enthousiasme, à une séance impromptue de photos. Quand Réjean Thomas lui a appris que toute trace d'hépatite avait disparu chez lui après six mois d'un douloureux traitement à l'Interféron, l'ex-toxicomane séropositif a éclaté en sanglots. De joie. Le Dr Thomas, visiblement ému et ravi de cette victoire, lui a offert un papier-mouchoir. Son client est passé des larmes aux rires, l'a remercié et encensé, puis il a quitté les lieux. «Je puise mon énergie dans mon milieu de travail, parmi la solidarité entre les médecins et les employés de l'Actuel. Je vais au gym quatre fois par semaine, une activité essentielle à mon bien-être physique et moral. Mais ma véritable soupape, ce sont mes malades. Ce sont eux qui me donnent la force de continuer à me battre», a-t-il dit à Luc Boulanger pour ce livre.
Lever les poings
Dans sa préface, André Boisclair, à titre d'abord et avant tout d'ami, prévient les lecteurs: «Dans les prochaines pages, le "bon docteur" lève les poings. Il s'expose encore une fois. Son histoire défie les cyniques et tous les apôtres du "plus rien n'est possible"».
Au fil de ses entretiens avec Luc Boulanger, le «médecin de coeur» dénonce à la fois la privatisation accélérée des systèmes de santé et la bureaucratie des fonctions publiques. Il s'insurge contre les injustices, la pauvreté, les inégalités dans la répartition de la richesse ainsi que contre les dépenses militaires milliardaires. Il considère que la réduction de la pauvreté est la meilleure arme contre le terrorisme.
Personne ne s'étonnera, par ailleurs, qu'un très grand nombre de pages soient consacrées au combat perpétuel qu'il mène localement et sur la scène internationale depuis plus de 20 ans pour comprendre et faire reculer les ravages du VIH et du sida. «Je fais partie des vieux docteurs qu'on appelle aussi les anciens combattants qui ont connu la période pendant laquelle, au début des années 1980, le sida était décrit comme la peste gaie. Tous les malades infectés par le VIH mourraient», se rappelle-t-il. Entre 1990 et 1996, le sida a été la première cause de mortalité chez les hommes de 20 à 45 ans à Montréal. L'arrivée de la trithérapie, en 1996, a changé la donne. L'espérance et la qualité de vie des séropositifs ont fait des progrès géants. En contrepartie de ces gains, la «cause» du sida a perdu de ses pouvoirs politiques et médiatiques, constate-t-il quotidiennement.
«Dans les années 1980, en Amérique du Nord et en Europe, le sida touchait surtout des gens de la communauté artistique. C'était la cause à la mode, le sida. Or, voilà, on le réalise aujourd'hui: une cause n'est jamais éternelle. L'environnement a remplacé le sida. Et le problème n'est pas réglé», a-t-il résumé à Luc Boulanger. Au Devoir, Réjean Thomas a affirmé qu'il ne s'ennuyait pas de l'époque où le sida était à la mode. «Je suis content que les malades aient un traitement et qu'ils puissent aspirer à mourir d'autre chose. Ce qui est dommage, c'est que les gouvernements n'investissent plus quand une cause devient démodée», proteste-t-il.
À ses yeux, les interventions gouvernementales dans le combat contre le sida devraient aller en priorité à la prévention. «Québec consacre 100 millions par année à la trithérapie et 3 millions à la prévention. De cette somme, seulement 14 % des 500 000 injectés en publicité va en direction des hommes gais, qui représentent pourtant 60 % des nouvelles infections», s'insurge-t-il.
Trois voeux
Deux fois plutôt qu'une, en entrevue au Devoir, il martèlera : «Le sida n'est pas ma cause, c'est mon travail». C'est ce boulot qui l'a conduit à ouvrir, en 1984, la linique médicale l'Actuel, la première clinique spécialisée en maladies transmises sexuellement. Aujourd'hui, 22 médecins, trois infirmières et 25 autres employés y accueillent annuellement quelque 3000 personnes, dont 85 % appartiennent à des groupes vulnérables. Ce centre ambulatoire multidisciplinaire de services intégrés en santé sexuelle est le plus important du genre au Canada. La clinique demeure au coeur de ses préoccupations et de ses projets.
Trois actions gouvernementales seraient les bienvenues de la part du président de l'Actuel. «Si l'homme dont vous avez pris la photo en début de rencontre avait eu accès à un lieu d'injections supervisées, il ne serait peut-être pas dans cet état maintenant. Il faut que le ministre Bolduc autorise un tel projet, qui fait l'unanimité dans les milieux de la santé publique», dit-il.
Le médecin aimerait également voir Québec lancer un programme de tests de dépistage rapide du VIH remboursé par la Régie de l'assurance-maladie du Québec. Les experts estiment qu'une personne infectée sur trois ne sait pas qu'elle est porteuse du VIH. L'Actuel a décidé de ne pas attendre un tel programme et offrira gratuitement des tests dont les résultats sont connus en 30 minutes pour une durée de six mois à compter du 29 septembre prochain.
Réjean Thomas et ses collègues espèrent enfin que Québec donnera son aval à la reconnaissance de l'Actuel en tant que groupe de médecine familiale à part entière, conformément à une recommandation en ce sens formulée en mars dernier par l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Cette reconnaissance permettrait l'embauche de deux infirmières supplémentaires. «Notre décision devrait être transmise au Dr Thomas au cours des prochains jours», a promis la porte-parole du ministère de la Santé, Marie-Josée Gagnon.
La bonne fée aurait-elle réussi sa mission? À suivre.
Vos réactions
Un grand coeur - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le jeudi 25 septembre 2008 09:00

