La bombe méthane est amorcée

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du jeudi 25 septembre 2008

Mots clés : Bombe Méthane, Bombe nucléaire, Grande-Bretagne (pays)

Pour la première fois, une équipe de scientifiques a pu noter et mesurer la libération de millions de tonnes d'hydrures de méthane, enfouies dans le permafrost sous-marin de l'Arctique, un phénomène que les théoriciens du climat appréhendaient parce qu'il pourrait rendre incontrôlable le réchauffement du climat par des apports de gaz à effet de serre inimaginables jusqu'ici.

La nouvelle a été publiée hier par le journal britannique The Independant à partir d'informations transmises par une équipe de chercheurs suédois en mission sur le navire de recherche russe, le Jacob Smirnitskyi.

Orjan Gustafsson, de l'Université de Stockholm, a écrit un courriel au journal britannique dans lequel il fait état de la découverte d'une vaste zone de libération de méthane sous-marin.

Jusqu'ici, les chercheurs avaient identifié des zones des océans arctiques où on trouvait d'inquiétantes concentrations de méthane dissous dans l'eau.

«Mais hier, a écrit Orjan Gustafsson, pour la première fois, nous avons identifié un champ de relargage où les émissions étaient si intenses que le méthane n'avait pas le temps de se dissoudre dans l'eau de mer et qu'il atteignait plutôt la surface en grosses bulles. Ces cheminées de méthane ont été localisées avec un écho-sondeur et avec des instruments de détection sismiques.»

À certains endroits, les concentrations atmosphériques dépassaient de plus de 100 fois les concentrations dites du «bruit de fond» naturel. Partout où les chercheurs en ont trouvé, soit plus particulièrement dans l'est de la mer de Sibérie et dans la mer Laptev, les zones de relargage couvraient non pas des dizaines, mais des milliers de kilomètres carrés.

Personne, ont précisé les chercheurs, ne peut dire, faute de relevés exhaustifs, quelle est actuellement l'importance de cette libération de méthane dans l'atmosphère terrestre, mais un scientifique russe, qui a étudié cette année le plateau sibérien et qui prépare un article scientifique pour l'Union géophysique américaine, Igor Semiletov, de l'Académie russe des sciences, a déclaré au journal britannique qu'il n'avait pas décelé de concentrations élevées de méthane dans les eaux de ces mers au cours de la dizaine d'expéditions qu'il y a faites depuis les années 1990.

Mais, a-t-il précisé, le nombre de points de relargage a été multiplié par cinq depuis 2003, ce que confirment les relevés de l'équipe suédoise sur le Jacob Smirnitskyi.

La communauté scientifique s'inquiète, d'autant plus de cette libération de méthane que ce gaz est de 20 à 22 fois plus actif comme gaz à effet de serre que le gaz carbonique. Or, les quantités de méthane stockées sous les fonds sous-marins de l'Arctique dépasseraient en importance la totalité du carbone contenu dans les réserves mondiales de charbon, le combustible fossile le plus abondant sur la planète jusqu'à présent.

Une bombe à retardement

Rejoint hier à ses bureaux de l'Institut des sciences de la mer de Rimouski, le professeur Émilien Pelletier, chimiste et écotoxicologue marin, voit dans ce phénomène «l'extension en milieu marin de ce qui se passe dans le permafrost terrestre». Si les constats des scientifiques suédois annoncent le début d'un dégel du permafrost sous-marin, dit-il, l'humanité doit s'attendre à une libération massive de gaz à effet de serre susceptible de lancer le climat dans un changement potentiellement irréversible.

Les hydrates de méthane, dit-il, sont présentes dans plusieurs grandes mers. Sous l'effet des eaux très froides et aux pressions inimaginables des grandes profondeurs, le fonds, le méthane s'y solidifie parfois sous forme d'énormes cristaux. Des sociétés commerciales cherchent même à exploiter ces combustibles stockés à grande profondeur.

Dans les mers arctique, un autre phénomène semble se produire, dit-il, d'après les constats rapportés par The Independant.

Il y a «quelque» millions d'années, explique le professeur Pelletier, le continent arctique était émergé. À l'île d'Elsemere, on trouve d'ailleurs aujourd'hui une forêt ancienne totalement fossilisée, que fréquentaient sans doute des dinosaures. Puis survint la grande glaciation, la dernière, qui a gelé les sols de l'Arctique en profondeur au point qu'il n'a pas dégelé, même quand ce territoire a été de nouveau enseveli par la mer. La pression et le grand froid qui sévit dans ces eaux glacées -- souvent liquides même à quelques degrés sous notre point de congélation à cause de la salinité -- ont gardé étanche le fonds marin, agissant comme un couvercle de marmite sur le méthane présent dans le permafrost engendré par la dernière glaciation.

Pour le professeur Pelletier, les constats de l'équipe suédoise semblent indiquer que certaines zones des mers arctiques se perforent par endroits, créant des cheminées par où le méthane s'échappe vers la surface. Le phénomène n'est pas différent, dit-il, de ce qui se passe dans le permafrost terrestre, qui ne dégèle pas partout également.

Il suffit, ajoute Émilien Pelletier, d'un changement de quelques dixièmes de degrés centigrades pour amorcer le relarguage d'un gaz solidifié comme le méthane. Cette hausse pourrait s'expliquer par les apports croissant d'eau douce en provenance des rivières russes, une hypothèse avancée par les chercheurs suédois. Et toute cette eau, dit-il, résulte de la fonte accélérée du permafrost. Quant au méthane ainsi libéré, il va lui-même accélérer le réchauffement du climat, qui va faire fondre plus rapidement le reste du permafrost, ce qui pourrait enclencher une «réaction en boucle fatale» pour le climat, à laquelle s'ajoute l'impact sur la température de l'océan d'une calotte polaire de plus en plus petite.

Au fond, dit-il, ce qui se passe, c'est une extension -- jusqu'ici théorique -- du dégel du permafrost terrestre jusqu'aux milieux marin, ce que les modèles prévisionnels n'ont pas inclus dans leurs calculs. Les surprises, à son avis, pourraient s'avérer «potentiellement catastrophique» en raison de la magnitude des apports supplémentaires en GES si le phénomène, marginal pour l'instant, devait s'étendre à la plupart du sous-sol marin des mers arctiques.


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