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L'industrie culturelle au royaume du corporatisme étroit
A priori, je n'ai rien contre les artistes. Mais il y avait néanmoins quelque chose d'abject à les voir se pavaner de la sorte. Hier, des centaines d'entre eux ont manifesté et brandi des slogans pour dénoncer les compressions du gouvernement Harper dans la sphère culturelle. On aurait pu croire que la photo de famille avait été « commanditée » par le PLC : tous unis contre la censure d'État des conservateurs. Une certaine gauche caviar a dû se régaler de la solidarité artistique affichée. Mais au-delà de l'affligeante parade médiatique, se pourrait-il qu'une bonne partie des défenseurs de cette prétendue culture ne sont en réalité que les promoteurs d'un corporatisme étroit, prêts à descendre dans la rue que lorsque leurs petits intérêts narcissiques sont en jeu ?
Attention ! Les artistes sont fâchés !
Où étaient-ils lorsque Harper a décidé de faire perdurer le massacre en Afghanistan ? Qu'étaient-ils occupés à faire lorsque les conservateurs ont réitéré leur refus de rapatrier Omar Khadr ? Pourquoi sont-ils si peu nombreux lorsque vient le temps de dénoncer l'incroyable perversion démocratique que constitue Rabaska ? Et alors que les signaux d'alarme de la crise socio-écologique globale retentissent avec une violence chaque jour plus inquiétante, pourquoi diable ne les voit-on pas s'insurger davantage ?
Il fallait s'y attendre, maintenant que la tronçonneuse conservatrice a passé dans leurs programmes, les voilà qu'ils s'offusquent, bombent le torse, lancent des invectives tranchantes à Josée Verner - bien connue pour être la potiche de service du gouvernement en place -, répètent à qui mieux mieux qu'ils harcèleront Harper jusqu'à ce qu'ils aient retrouver leur dû, sans quoi ils lui feront perdre la tête aux prochaines élections. Et si au moins ce discours résonnait aussi fort en d'autres circonstances... À présent, leur imposture n'a d'égal que le caractère pleurnichard d'un enfants de 8 ans qui réclamerait l'allocation hebdomadaire que sa mère lui aurait suspendue.
Michel Tremblay, qu'on ne croyait pas aussi niais, a déclaré dans Le Devoir qu'il s'agissait « [d']un geste de censure assez scandaleux, parce que la subversion vient très souvent des artistes et de la culture [1]. » Non mais depuis quand la subversion authentique est-elle subventionnée par l'État ? Tremblay parle comme s'il était tout à fait naturel que l'État canadien finance ceux-là même qui chercheraient prétendument à le subvertir, voire à le renverser. Renseignez-moi : dans quel pays du monde la subversion est-elle déjà venue d'artistes-fonctionnaires qui passent mille fois plus de temps à remplir des formulaires qu'à remettre en question l'ordre établi ? En toute sincérité, qui peut bien prétendre être dangereux pour le système en place alors qu'il s'est docilement soumis aux critères bureaucratiques d'une institution qui a par définition le rôle de protéger le statu quo ?
Décidément, Michel Tremblay souffre d'une nostalgie pitoyable et vit encore à l'époque des Belles-Soeurs. Peut-être serait-il temps qu'il sorte de sa lune de miel ? Car en 2008 - oui oui, nous sommes bien en 2008 Michel ! - force est d'admettre que comme artiste, il est plutôt à classer dans la ranger des « personnes les moins séditieuses du Québec ». En d'autres mots, ces oeuvres risquent davantage d'endormir que de créer un soulèvement !
L'industrie culturelle, de l'art ?
Dans une lettre ouverte à Stephen Harper, publiée dans Le Devoir d'aujourd'hui et intitulée « Une attaque au coeur de notre identité », un collectif d'auteurs, dont Michel Tremblay, Pierre Lapointe et Denise Robert, se lancent dans une argumentation douteuse qui en dit long sur leur conception répugnante de l'art contemporain. Ils écrivent (les caractères gras sont de moi) :
« À l'échelle locale, la richesse exceptionnel des manifestations culturelles montréalaises contribue de façon très significative à l'essor économique, au tourisme et à la qualité de vie de la métropole. En plus de créer des milliers d'emplois, les entreprises culturelles stimulent et garantissent l'attractivité de notre communauté, un atout indéniable à l'heure où Montréal tente d'attirer une main-d'oeuvre hautement spécialisée pour soutenir l'économie tournée vers le savoir. Ainsi, en plus de compléter et d'optimiser les investissements déjà consentis par la Ville de Montréal, le gouvernement du Québec et diverses fondations et entreprises privées, les institutions fédérales qui investissent dans les arts et la culture contribuent directement à la compétitivité de la métropole [2]. »
Un tel langage utilisé par les soi-disant « représentants du milieu culturel montréalais » pose un diagnostic sévère sur l'état actuel de notre société ; il est le symptôme d'un Québec malade et d'un peuple en phase terminale sur le plan culturel. Un tel discours, tenu par des gens qui se considèrent pourtant artistes et créateurs, n'est rien d'autre que le triste reflet d'un art moribond qui a complètement été intégré à la logique marchande. Ces mots démontrent parfaitement que la froide rationalité comptable et instrumentale qui caractérise le monde des affaires a poursuivi sa marche totalitaire jusqu'à envahir les derniers domaines de la vie sociale qui y résistaient encore, de peine et de misère [3]. Aujourd'hui, cette culture que l'on dit vouloir sauver n'existe plus. En fait, celle du Québec des années 2000 ne sert plus qu'à susciter l'adhésion massive aux valeurs dominantes de notre monde barbare, notamment par le biais d'une industrie culturelle dominée par Musique Plus et Quebecor Inc. Par ses diverses manifestations, elle réprime la révolte en distrayant le peuple de sa misère quotidienne, de sa réalité mutilée dirait Adorno. En somme, de la culture d'antan, il ne reste plus que des « biens culturels » vendus sur le « marché de l'art », il ne reste plus que des oeuvres qui travaillent à la reproduction symbolique du monde existant, il ne reste plus que de l'art qui, faute d'avoir clairement pris parti pour les vaincus, perpétue toute la détresse des exclus du « casino global ».
Mais le milieu culturel a peut-être une excuse : c'est que la pauvreté est littéralement invisible dans les ghettos de riches où sont situées la plupart des galeries d'art. Et au théâtre, au musée, les exclus du système ne se bousculent pas vraiment aux portes...
Or, se pourrait-il que les réalités oubliées sont souvent celles dont on ne veut tout simplement plus connaître l'existence ?
La véritable question n'est donc pas '' où sont passées nos subventions ? '', mais bien '' où est passé cet art qui avait pour mission de rendre justice aux souffrances tues et réprimées par la société ? '', '' où est passé cet art critique de la domination qui s'était fait porte-parole des exclus de la barbarie capitaliste ? ''
Quand le monde sera violemment ravagé par les flammes d'une énième catastrophe, on se demandera avec raison qu'est-ce que tous ces artistes pouvaient bien faire alors qu'il était encore possible de penser pouvoir éteindre l'incendie...
Or, je vous le demande chers artistes : serez-vous prêts à lâcher vos pinceaux lorsque les rudes luttes de l'histoire prochaine s'engageront ? Aurez-vous un jour le courage de prendre parti pour ceux et celles d'en bas au lieu d'exécuter les bons ordres du pouvoir d'en haut ?
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Pour réagir, écrivez-moi à l'adresse suivante : ugo.g.tremblay@hotmail.com
Notes
[1] Voir Stéphane BAILLARGEON, « Sus aux conservateurs », Le Devoir, 28 août 2008, en une.
[2] Voir Collectif d'auteurs, « Une attaque au coeur de notre identité », Le Devoir, 28 août 2008, p. A7.
[3] Rappelons-nous le Manifeste pour un Refus global qui, en 1948, dénonçait le fait que « l'exploitation rationnelle [s'étendait] lentement à toutes les activités sociales. » « Un rendement maximum est exigé » regrettaient-ils. Selon eux, notre devoir était pourtant simple : il fallait « rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. » (Paul-Émile BORDUAS, Refus global et autres écrits, Montréal, Typo, 1997, p. 71 et 73.) Et dire qu'on ose maintenant vendre ce manifeste aux plus offrants. Cette année, un exécrable bourgeois est même allé jusqu'à débourser 37 000 $ pour pouvoir afficher fièrement l'un des 400 exemplaires originaux dans son salon ! (Voir Le Devoir, « Un exemplaire du Refus global se vend à 14 700 $ », 7 août 2008.)
