Des adolescents au savoir éclaté

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Clairandrée Cauchy
Édition du lundi 15 septembre 2008

Mots clés : Réussir sa vie, adolescents, bonheur, Québec (province)

L'impression d'un appauvrissement de la culture générale reste vive au Québec

De jeunes membres de la famille Paré s'adonnant à la lecture au parc Rosemont, à Montréal

Photo: Jacques Nadeau

Qu'est-ce que réussir sa vie? Sa carrière? Ses amours? Jusqu'à samedi, l'équipe du Devoir vous présente une synthèse d'observations fascinantes recueillies sur sept volets d'un même thème: qu'est-ce qu'une vie réussie? Afin d'alimenter la réflexion, nous avons demandé à la firme Léger Marketing de sonder le coeur des Québécois dans une grande enquête nationale. Et nous abordons aujourd'hui un sujet dont l'actualité récente démontre l'importance: qu'est-ce qu'une éducation réussie?

«Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du coeur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d'autrefois. Ceux d'aujourd'hui seront incapables de maintenir notre culture.» La citation percutante fait écho à plusieurs tirades entendues récemment. Mais voilà, on a pu la lire sur une poterie découverte dans les ruines de Babylone datant d'environ trois millénaires avant notre ère.

L'angoisse des adultes envers ceux qui les suivent n'est pas propre à notre époque! L'impression d'un appauvrissement de la culture générale est néanmoins encore bien vive chez les Québécois, en dépit d'un accroissement notable de la scolarisation depuis la Révolution tranquille. Près de la moitié (49 %) d'entre eux estiment que le niveau de connaissances et de culture générale s'est détérioré au cours des dernières décennies, selon un sondage Léger Marketing-Le Devoir. Ils sont presque autant à penser le contraire: 30 % disent que le niveau s'est amélioré et 17 % ne voient pas de différence notable.

L'évolution des technologies de l'information, l'accélération de la production des connaissances et l'émergence d'une culture populaire largement répercutée dans les médias incitent à renouveler la réflexion en des termes contemporains. Réussir son éducation en cette époque de bouleversements sociaux constitue un défi aux multiples visages.

Le piège Internet

Aux États-Unis, où le taux de pénétration des technologies de l'information et des communications (TIC) atteint des sommets encore inégalés chez nous, on s'inquiète des effets de cette révolution technologique. Professeur de littérature anglaise à l'Université Emory, à Atlanta, Mark Bauerlein a publié récemment un essai au titre choc -- The Dumbest Generation (traduction libre: La génération la plus ignorante) -- qui porte sur les moins de 30 ans ayant grandi à l'ère numérique. On y dépeint une génération refermée surelle-même, engagée dans une socialisation frénétique accentuée par Internet, le cellulaire et autre Facebook.

Le danger d'un déclin culturel est selon cet auteur bien réel. «Les outils technologiques permettent aux adolescents d'être obnubilés par leur monde d'adolescents, et les considérations d'adultes n'arrivent pas à se frayer un chemin jusqu'à eux», constate-t-il.

Résultat: la culture historique, géographique, civique ou encore littéraire de ces jeunes est limitée. Leur langage est déficient, bourré de fautes et simpliste. Provocateur, le professeur américain lance régulièrement à ses étudiants: «L'histoire n'a pas commencé le jour de vos 13 ans; il y a des choses plus intéressantes dans le monde que ce qui s'est passé à la cafétéria; il y a d'autres modèles que le capitaine de l'équipe de football.»

L'adolescence étant par définition éphémère, elle finit par passer. Oui, mais ces jeunes perdent un temps précieux qu'ils ne pourront rattraper par la suite, réplique M. Bauerlein. «Or, si on ne s'instruit pas, si on ne lit pas les classiques à 20 ans, on ne les lira jamais.»

Pourtant, Internet recèle une pléthore de sources d'information. Le professeur Bauerlein en convient: «Si j'en ai la curiosité, Internet est pour moi une fenêtre ouverte sur le monde des idées, de l'histoire, de la beauté. Mais pour les jeunes de 17 ans, c'est autre chose. C'est un outil pour placoter, envoyer des photos ou des vidéos d'eux-mêmes et de leurs amis. Ils se renferment dans un cocon générationnel.»

Dans la chaumière de Julie, 36 ans, où vivent deux parents, trois enfants de 11 mois à 5 ans et deux adolescents de 12 et 13 ans, l'usage de l'ordinateur et de la télévision est limité, et l'on ne retrouve pas de console de jeux. L'ordinateur familial est réservé aux travaux scolaires, et la télévision compte seulement quelques chaînes, les parents ayant choisi de ne pas faire installer le câble. «L'été, nous passons deux mois au chalet, et nous débranchons la télévision par satellite. Sinon, c'est trop facile de s'écraser et de ne faire que ça», explique la mère.

Elle avoue chercher le fragile équilibre entre les TIC et la vie de famille. «On se dit: "C'est ça la vie maintenant, jusqu'où faut-il en éloigner les enfants?". On ne veut pas non plus que nos enfants soient complètement arriérés sur le plan des technologies.»

Bris de transmission?

Patrick Moreau, l'auteur de Pourquoi nos enfants sortent-ils de l'école ignorants?, que l'on pourrait qualifier de pendant québécois de l'essai de Bauerlein, a lui aussi ce sentiment que la société québécoise a failli à transmettre son héritage aux plus jeunes. «Je dis souvent à mes étudiants, un peu à la blague: "On dirait que vous n'avez pas de grands-parents!". Lorsqu'on leur parle des années 1960 ou 1980, seulement 10 ans avant leur naissance, on a parfois l'impression qu'on leur parle d'une histoire lointaine. On dirait que l'histoire vivante ne s'est pas transmise de génération en génération. Quelque chose s'est brisé. C'est probablement lié à l'emploi du temps», avance l'enseignant d'origine française qui travaille au collège Ahuntsic depuis 14 ans.

Anciennement directrice d'école, Françoise Martin-Marceau consacre aujourd'hui son temps à la fondation qui porte son nom et qui est vouée à promouvoir le développement de la pédagogie et l'innovation en éducation. Elle relativise les propos de M. Moreau en rappelant que le Québec a fait un bond immense en matière de scolarisation. «La plupart des gens, et peut-être beaucoup de professeurs d'université, ont eu des parents très peu scolarisés, voire analphabètes. Il ne faut pas oublier que le Québec s'est développé très vite. Il n'y a pas quatre générations de gens cultivés qui ont transmis leur bagage», fait valoir la retraitée qui a entamé sa carrière en 1962, une fois son brevet B en poche (l'équivalent d'une formation collégiale, qui permettait de devenir institutrice).

Être de son époque

Suffit la nostalgie! lancent les blogueurs Mario Asselin et François Guité, qui tiennent tous deux sur Internet une chronique quasi quotidienne de leurs réflexions, de leurs trouvailles sur les nouvelles recherches ou qui discutent simplement des grands débats qui tenaillent le milieu de l'éducation. Les jeunes ne sont pas incultes, ils en savent probablement même plus que leurs aînés, clament-ils.

Leur savoir est cependant probablement beaucoup plus éclaté, diversifié. Il ne se cantonne plus au champ de la culture générale plus classique qui, au demeurant, était surtout l'apanage d'une élite. «Mais ce que les jeunes ne savent pas aujourd'hui est beaucoup plus grand que ce que leurs prédécesseurs ne savaient pas. Il y a 20 ans, la masse de choses à savoir était moins étendue», croit Mario Asselin, qui est par ailleurs consultant en utilisation des TIC en éducation.

Son camarade blogueur François Guité, qui enseigne l'anglais à l'école secondaire De Rochebelle à Québec, abonde dans ce sens. «Les critiques comme M. Moreau ont une conception nostalgique de la culture, avec un grand C. [...] La culture, c'est aussi celle des jeunes. Pourquoi est-ce mauvais qu'ils s'approprient cette culture présente au détriment de celle du passé? Il faut décrocher de l'ancien schéma pour faire place au présent», fait-il valoir. Il souligne aussi que l'école forme aujourd'hui des jeunes qui occuperont des emplois qui n'existent même pas encore et utiliseront des outils qui restent à inventer. Le slam de Grand Corps malade mérite donc sa place dans l'antre de la poésie.

Quant à la nostalgie de la culture du livre, malmenée par le réflexe qu'ont les jeunes de glaner des informations à gauche et à droite sur la Toile, elle rappelle les détracteurs des révolutions technologiques précédentes, poursuivent MM. Guité et Asselin. «Quand Gutenberg a changé le support de la transmission des connaissances, il y a eu exactement les mêmes réactions qu'aujourd'hui. On craignait que cela déshumanise la transmission du savoir», fait valoir Mario Asselin.

François Guité renchérit en rappelant que Socrate boudait l'écriture, lui préférant la transmission orale et les vertus de la mémoire. Il a fallu que Platon transcrive ses enseignements pour qu'ils traversent ainsi les âges.

Comme ce fut le cas successivement pour l'écriture puis le livre, Internet permet de libérer davantage l'esprit afin qu'il puisse se consacrer à des tâches plus complexes. «Le fait de libérer la pensée d'une partie de la mémorisation permet de transférer cette activité vers la créativité, l'imagination, la pensée complexe. C'est plus productif», poursuit M. Guité.

Transmission des connaissances contre créativité; culture classique contre culture populaire ou technologique; passé contre futur; sagesse contre jeunesse; ces concepts apparemment en opposition s'inscrivent dans une même dialectique. «De tout temps, il y a eu une fracture entre ce que les gens voulaient que les jeunes sachent et ce qui les intéresse. Cela n'a jamais empêché le monde de fonctionner, et c'est même nécessaire pour assurer que la roue tourne et que la culture s'enrichisse», croit M. Asselin.

Le détracteur de la «génération la plus ignorante» Mark Bauerlein le rejoint. «Il est sain que les plus vieux veuillent transmettre leur héritage et il est sain que les jeunes y résistent en décriant le caractère rigide et autoritaire de leurs aînés. Mais pour dire que l'on incarne la nouveauté, encore faut-il avoir une idée du passé», conclut le pamphlétaire.

Des têtes bien pleines ou bien faites? La tension entre les deux est probablement source d'évolution.


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