Stéphane contre Stephen

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Alec Castonguay
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 septembre 2008

Mots clés : Stéphane Dion, Stephen Harper, frère, Élection, Gouvernement, Canada (Pays)

...ou les frères ennemis de la politique

Stephen Harper et Stéphane Dion ont plus en commun que les seuls prénoms. Enfance, adolescence, carrière, personnalité... les deux chefs sont à ce point semblables qu'on dirait deux frères devenus ennemis politiques. L'un détrônera-t-il l'autre?

Ottawa -- L'homme n'a pas la carrure d'un premier ministre. Tous les analystes politiques s'entendent: il est froid et maladroit, manque de charisme et risque une défaite électorale qui mettra fin à sa carrière politique.

Stéphane Dion? Plutôt Stephen Harper à la veille de la campagne 2005-06, lorsque Paul Martin et les libéraux trônaient dans les sondages. Pendant les 38 prochains jours, les chefs des deux grands partis politiques canadiens vont monter sur toutes les tribunes pour marteler leurs différences. Pourtant, sur le plan humain, le Canada n'a jamais eu deux aspirants au poste de premier ministre aux parcours si semblables. On comprend mieux alors pourquoi ces deux «intellos» timides et inconfortables devant une foule se battent aujourd'hui pour aménager au 24 Sussex... alors qu'ils n'ont jamais voulu devenir premier ministre du Canada.

Les deux hommes sont issus de la classe moyenne, ayant été élevés en banlieue des capitales de l'Ontario et du Québec. Des cocons sans criminalité, sans pauvreté.

À Sillery, boulevard Liégeois, la famille Dion offre au petit Stéphane, né en 1959, un cadre stimulant. Dans les années 60, son père Léon, professeur de sciences politiques reconnu à l'université Laval, et sa mère Denyse, une Parisienne qui a vécu l'occupation nazie, reçoivent à la maison les étoiles de la politique de l'époque (André Laurendeau, Jean Marchand, Jean Lesage...), qui cherchent conseils auprès de Léon. Si Denyse ne carbure pas à la politique, il en va autrement de son fils. «Je me cachais dans un coin, je tentais d'être invisible. Je voulais absorber tout le savoir que je pouvais», a dit Stéphane Dion au magazine Maclean's.

Dans la maison familiale, le souper du dimanche était un rituel et les débats politiques allaient bon train. «Léon était formidable, dit Stéphane Dion. Il réduisait mes arguments en poussière, mais il ne me ridiculisait jamais. J'avais toujours une sortie honorable malgré la défaite.»

Dans la banlieue de l'autre capitale, le petit Harper, quatre ans plus jeune que Dion, grandit à Leaside, une municipalité de moins de 20 000 habitants tout aussi douillette. À la table des Harper, le père Joseph anime les conversations. Stephen et ses deux jeunes frères, Grant et Robert, ne parlent que de leur sport favori avec le paternel, jusqu'à l'adolescence. «C'était hockey, hockey, hockey avec les garçons, puis c'est devenu politique, politique, politique», se souvient la mère de Stephen, Margaret, cité dans le livre Stephen Harper and The Future of Canada, écrit par William Johnson.

Tuer le père...

Harper et Dion grandissent auprès de pères extravertis, des verbo-moteurs charismatiques qui accaparent tout l'espace. Les deux pères ont beau être des modèles pour leurs fils, Stéphane Dion et Stephen Harper développeront chacun une personnalité aux antipodes de celle de leur paternel respectif: timides, mal à l'aise en public et plus confortables avec des livres qu'avec des humains. Leur passage en politique n'aura pas permis une métamorphose. Harper sert la main de ses deux jeunes enfants quand ils partent pour l'école et Dion parle de l'histoire militaire russe en entrevue télévisée. Les deux ont besoin d'un télésouffleur et de beaucoup de courage pour parler dans un rassemblement.

Dion avouera à Maclean's en 2006 qu'il a plongé en politique et est devenu un faucon de l'unité canadienne en partie pour consacrer la séparation avec sa légende de père. «Mon père a eu une influence considérable sur moi, mais je voulais devenir un homme. Et très souvent, les jeunes hommes doivent confronter leur père pour y arriver. C'est la voie classique», a-t-il dit.

Léon avait tenté de décourager son fils de se lancer en politique active en 1996. «Toutes sortes de personnes vont tenter de te définir et de définir tes idées à ta place. Tu seras toujours un universitaire élitiste pour les politiciens et un simple politicien pour les universitaires», avait-il dit à son fils, prophétique.

En 2004, tout juste après avoir pris les rênes du nouveau Parti conservateur, Stephen Harper parle de son père avec émotion, lui qui est décédé en 2003. «Mon père a certainement été la personne qui a le plus influencé ma vie.»

Harper a beau considérer son père Joseph comme une inspiration, il sent toutefois le besoin de quitter le nid familial à 18 ans, et le plus loin possible. Il cherche sa voie, la manière de se construire, et il s'éloigne de son père: direction l'Alberta, d'où il ne reviendra pas.

Professeurs dans le sang

De fait, les deux hommes ont toujours adoré la politique, mais ils traversent l'adolescence avec l'idée très claire qu'ils deviendront professeurs. La théorie semble mieux leur convenir que les guerres de tranchée électorales.

Au milieu des années 80, Stephen Harper fait quelques séjours comme stagiaire pour des députés conservateurs à Ottawa. Il déteste la capitale. «Il n'était pas heureux à Ottawa», se souvient Cynthia Williams, sa première fiancée, citée dans le livre Stephen Harper and the Future au Canada. «Les vins et fromages, connaître les bonnes personnes, dire les bonnes choses... tout ça sonnait faux pour lui.»

Jim Hawkes, le député pour lequel Harper a travaillé en 1985, affirme qu'il avait son idée. «À cette époque, il ne voulait absolument pas être député. Il retournait terminer ses études et envisageait d'être professeur», dit-il dans le même livre. Harper se défini comme un stratège, un homme de coulisses, pas comme un politicien.

La théorie politique est également la tasse de thé de Stéphane Dion pendant sa vingtaine. Il tente même d'apprendre à son perroquet le mot «i-dé-o-lo-gie». Plus jeune, il avait appelé sa petite tortue Trotsky.

En 1984, après des études à la prestigieuse école Science Po de Paris, il remet le cap sur le Québec avec sa femme, Janine Krieber. «Contrairement à nos collègues, la politique active ne nous intéressait pas, a déjà dit Janine Krieber. On aimait plus la science de la politique, la théorie, et non pas la politique réelle.»

Les femmes

Même en amour, Dion et Harper sont attirés par le même type de femme. Les deux hommes n'auront jamais été des coureurs de jupon. Les femmes de caractère, extraverties, qui aiment faire la fête et boire la bière au goulot, sauront les séduire. Des contrastes avec leur propre personnalité. La femme actuelle de Harper, Laureen Teskey, avec qui il a eu deux enfants, est de ce moule. Ironiquement, alors que son conjoint n'aime pas les médias, elle a une formation en... journalisme.

Janine Krieber, une spécialiste reconnue du terrorisme et des racines de la violence, est elle aussi la bonne vivante du couple. Les deux parlent abondamment de politique et Stéphane Dion estime que les conseils de sa femme le renforcent. Ils ont une fille, Jeanne, adoptée au Pérou en 1988.

En politique

Les deux hommes, marqués par un parcours sans faute durant leurs études, ont développé le syndrome du «premier de classe». Têtus, persuadés de détenir la vérité, ils ne changent pas facilement d'idée, ce qui complique les relations de travail avec leur entourage.

Une fois en politique, les chemins des deux hommes se sont croisés lors d'un événement de la politique canadienne aussi marquant que controversé: la Loi sur la clarté référendaire. Si Stéphane Dion en est le père, Stephen Harper en est le grand-père.

En effet, c'est le député réformiste qui a déposé le premier un projet de loi privé pour forcer le Québec à poser une question référendaire claire, avec à la clé la menace de ne pas reconnaître le résultat. C'était le 30 octobre 1996. Le 15 mars 2000, Stéphane Dion, alors ministre libéral, dépose un projet de loi similaire sur le fond, bien que différent dans la forme. Le principe est le même et sera adopté par le Parlement.

Malgré une ambition politique limitée, Dion et Harper auront l'audace de briguer la tête de leur parti. Les deux hommes lancent d'ailleurs leur campagne en tant que négligé. En 2003, Harper fait face à Belinda Stronach, la très populaire femme d'affaires, alors que Dion arrive au congrès libéral du leadership en quatrième place.

Les deux politiciens n'ont aucun gros nom du Québec dans leur équipe. Les délégués conservateurs de la province à l'époque étaient fidèles à Stronach, alors que le clan Ignatieff chez les libéraux en 2006 a tout raflé. Les deux ont triomphé sans le Québec, où leur image personnelle était désastreuse. «J'ai toujours été sous-estimé et ça m'a toujours bien servi», a dit Stéphane Dion au lendemain de sa victoire.

Stephen Harper n'a pas toujours eu la même poigne de fer avec son parti. Tout comme Dion après son couronnement, le chef conservateur a été fortement critiqué par ses troupes lorsqu'il était dans l'opposition, particulièrement quand il a perdu l'élection de 2004. Une fronde de candidats et d'organisateurs conservateurs au Québec avait même tenté de le déloger, sans succès. Il s'est relevé et est revenu plus fort.

Dion peut-il en faire autant? C'est la grande question.


Vos réactions


Ce que l'article ne dit pas sur Harper - Son anti-québec historique, sa conviction de privatiser le systeme de santé public et son acharnement contre le bilinguisme au Canada - par Louise Hurteau (zukiwi@gmail.com)
Le dimanche 07 septembre 2008 11:00

Non à Stéphane Dion - par Jacques Lafond
Le dimanche 07 septembre 2008 11:00

Première impression - par Pierre-S Lefebvre
Le dimanche 07 septembre 2008 10:00

2 Anti-Québécois - par Paul Verreault
Le dimanche 07 septembre 2008 10:00

Stephen contre Stéphane - par Guy Fafard
Le dimanche 07 septembre 2008 00:00

Heureux qui comme Ulysse a... - par Charles Durand
Le samedi 06 septembre 2008 17:00

Une grande différence - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 06 septembre 2008 16:00

Les deux Stéphane - par Pierre-S Lefebvre
Le samedi 06 septembre 2008 12:00

Vivement les débats - par andré michaud
Le samedi 06 septembre 2008 11:00

Dion est né le 28 septembre 1955 - par jacques noel
Le samedi 06 septembre 2008 10:00

economie ou politique - par Serge Manzhos
Le samedi 06 septembre 2008 02:00

Mon commentaire le premier commentaire - par MARC RENAUD
Le vendredi 05 septembre 2008 23:00

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