Littérature étrangère - La guerre sous l'oeil de Jünger

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Christian Desmeules
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 septembre 2008

Mots clés : Journaux de guerre, Ernst Jünger, Culture, Livre, Allemagne (Pays)

Ernst Jünger, photographié en 1995, trois ans avant sa mort.

Photo: Agence France-Presse

On a déjà tout dit de sa curiosité stupéfiante, de son regard d'entomologiste, de la rigueur morale qui était la sienne. Ernst Jünger a traversé le siècle -- et quel siècle -- sans vraiment fermer les yeux. Mort en 1998, à 103 ans, il incarnait pour plusieurs une certaine sagesse goethéenne, à la fois stratosphérique et souterraine. Ses Journaux de guerre demeurent à cet égard un monument de profondeur et d'observation sensible du monde.

Héros largement décoré de la Première Guerre mondiale («un minimum de quatorze blessures...»), Jünger commence à tenir ses carnets de guerre à l'âge de dix-neuf ans, après s'être porté volontaire dès la mobilisation allemande d'août 1914. Orages d'acier, le récit qui ouvre le premier des deux tomes de ses Journaux de guerre qui paraissent aujourd'hui en Pléiade, tiré de son expérience des tranchées -- d'abord comme simple soldat, puis comme officier des troupes de choc --, fera de lui un auteur célèbre en Allemagne tout comme à l'étranger.

En 1933, admiré par Hitler dont il détestait pourtant le régime, Jünger refusera encore de siéger au Reichstag comme député national-socialiste, de même qu'il déclinera toujours l'offre d'entrer à l'Académie allemande de poésie, dominée par des partisans du nazisme.

«On ne touche pas à Jünger»

À la parution de Sur les falaises de marbre en 1939, son chef-d'oeuvre, roman allégorique dénonçant le totalitarisme et la barbarie, Goebbels aurait d'ailleurs souhaité faire arrêter immédiatement l'écrivain. Mais le Führer -- qu'il surnomme «Kniebolo» dans ses Journaux -- lui aurait dit: «On ne touche pas à Jünger.» Ce qui lui permettra de revêtir une seconde fois l'uniforme, la même année, d'abord sur la ligne Siegfried puis comme officier d'occupation dans Paris et sur le front caucasien. Mais c'est largement à contrecoeur qu'il y participera cette fois.

De clinique à mélancolique, de l'exaltation techniciste, militaire et patriotique de certaines des notations de la Grande Guerre à la résignation inquiète qui caractérise celles de la Seconde Guerre mondiale, les Journaux de Jünger témoignent de cette subtile conversion. Francophile, amateur de livres anciens, promeneur infatigable dans un Paris éprouvé, l'écrivain y épingle aussi de nombreux portraits d'artistes français (Cocteau, Morand, Sacha Guitry, Céline). Les récits de rêves abondent, les commentaires et les allusions à la Bible se multiplient -- il se convertira au catholicisme en 1996.

Le 7 juin 1942, après avoir aperçu pour la première fois dans Paris trois jeunes filles portant l'étoile jaune, Jünger mesure la portée de l'événement: «Je me suis senti immédiatement gêné d'être en uniforme.» Quelques témoins ont par la suite raconté que Jünger faisait parfois le salut militaire à des Juifs portant l'étoile («J'ai toujours salué l'étoile», avouera-t-il plus tard).

Une aventure intérieure exceptionnelle

Déserter, se compromettre? Non. Mais alors? «Il faut agir en cachant complètement son jeu. Il importe avant tout d'éviter toute apparence d'humanité.» En apprenant à la fin de la guerre que la presse allemande, sur instructions spéciales, ne ferait aucune mention de son cinquantième anniversaire: «C'est la seule distinction à laquelle j'attache de la valeur», note-t-il. Lucidité aussi, toujours, à propos des bombardements alliés sur l'Allemagne en 1945, sur la débandade, le chaos.

Après guerre, son refus de participer aux procédures de dénazification -- convaincu, sans doute avec raison, qu'il n'avait rien à se reprocher -- lui vaudra en Allemagne un interdit de publication de quatre années.

Mais Hannah Arendt, en 1950, estimera que le Journal de guerre de Jünger est sans doute «le témoignage le plus probant et le plus honnête de l'extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde où vérité et morale n'ont plus aucune expression visible.»

Témoin de son temps, Ernst Jünger l'a été. Mais par-dessus tout, peut-être, les Journaux de guerre témoignent d'une aventure intérieure, littéraire et métaphysique, absolument exceptionnelle.

***

Collaborateur du Devoir

***

JOURNAUX DE GUERRE Tome 1: 1914-1918, Tome 2: 1939-1948

Ernst Jünger

Édition établie par Julien Hervier, Pascal Mercier et François Poncet

Gallimard, coll. «La Pléiade»

Paris, 2008, 944 pages

et 1452 pages


Vos réactions


Le travailleur. - par Yvon Montoya
Le samedi 06 septembre 2008 09:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?