Les âmes emprisonnées

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André Lavoie
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 septembre 2008

Mots clés : Elsa Zylberstein, Philippe Claudel, Culture, Cinéma, Québec (province)

Entretien avec le réalisateur Philippe Claudel et l'actrice Elsa Zylberstein pour le film Il y a longtemps que je t'aime

Elsa Zylberstein et le réalisateur Philippe Claudel étaient à Montréal cette semaine pour la sortie prochaine du film Il y a longtemps que je t'aime.

Photo: Jacques Grenier

L'expression homme-orchestre prend tout son sens lorsqu'il s'agit de décrire Philippe Claudel. Non seulement est-il scénariste et maintenant cinéaste, mais aussi un romancier à succès (Le Rapport de Brodeck, La Petite Fille de Monsieur Linh), «jeune» dramaturge (bientôt une première pièce créée à Paris), en plus de pratiquer la musique et la peinture, deux arts qu'il affirme très mal maîtriser, mais qui lui sont tout de même essentiels. Certains de ses tableaux sont d'ailleurs accrochés aux murs de la belle maison de province du personnage incarné par Elsa Zylberstein dans Il y a longtemps que je t'aime, son premier long métrage de fiction mettant également en vedette une Kristin Scott Thomas stupéfiante et bouleversante.

«Il y a des toiles que j'ai peintes et qui sont dans le film. Personne ne le sait, je ne le dis jamais, et je me demande bien pourquoi je vous le dis...» C'est sans doute parce que le cadre formel de notre entretien cette semaine à Montréal a vite pris un ton plus familier, parfois celui de la confidence (au sujet de notre passé commun de catholiques bien élevés) ou de la cinéphilie (sur les mérites et les errances de Nanni Moretti).

Accompagné d'Elsa Zylberstein dans une tournée promotionnelle qui ne s'essouffle pas depuis la sortie du film en France en mars dernier (cumulant plus d'un million d'entrées), un Prix du public au Festival de Berlin et un véritable rayonnement international, dont en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Philippe Claudel assume toujours son côté touche-à-tout. «J'essaie de trouver le bon instrument pour dire ce que j'ai à dire: c'est parfois un roman, parfois un scénario, parfois une pièce de théâtre.» Et de passer de la plume à la caméra ne semblait pas l'angoisser. «Je n'avais pas trop d'appréhensions parce que j'étais dans le milieu depuis quelques années. Et voir travailler Yves Angelo [le cinéaste a tourné deux de ses scénarios: Sur le bout des doigts et Les Âmes grises], ça m'a inspiré, ça m'a nourri.»

Vers la lumière

Le réalisateur reconnaît aussi que son propre parcours de vie l'a également aidé à enrichir cette histoire de retrouvailles, celles entre deux soeurs dont l'aînée, Juliette (Kristin Scott Thomas), revient d'un séjour de 15 ans en prison, renouant sans joie avec sa cadette, Léa (Elsa Zylberstein), menant une vie bien rangée avec sa famille. Elles tentent de recoudre des liens que toutes les deux croyaient rompus à jamais. Claudel a connu lui aussi «l'expérience carcérale», mais comme enseignant pendant 11 ans; l'un des personnages secondaires du film pourrait très bien être son alter ego. «Quand j'ai arrêté, en 2000, plusieurs mois après, ça me hantait encore beaucoup.»

Pourtant, l'idée de départ ne venait pas de lui, mais de Zylberstein, une admiratrice de l'écrivain et qui, un jour, lui a chuchoté à l'oreille l'idée d'écrire un film sur deux soeurs de deux générations différentes. Celle qui peut tout autant jouer les jeunes filles pétillantes (Mina Tannenbaum, Tenue correcte exigée) et les femmes austères (La Petite Jérusalem) a tout de suite vu «la vérité et la sincérité du scénario», mais a compris plus tard, avec surprise, que Claudel tenait à le réaliser lui-même. «Au départ, je n'ai rien dit, souligne-t-elle avec un enthousiasme qui tranche avec la banalité de son personnage dans Il y a longtemps... Mais il possède une telle subtilité lorsqu'il parle des personnages de ses romans que j'étais convaincue qu'il savait regarder avec intelligence et pudeur. J'ai tendance à être indulgente pour un cinéaste qui fait son premier film -- j'en ai fait plusieurs dans ma carrière --, et ceux qui sont intelligents apprennent vite. Comme Philippe.»

En effet, le cinéaste reconnaît s'être préparé avec sérieux et minutie, peut-être même un peu trop, reconnaissant que, dans certaines scènes, «il aurait fallu laisser plus de liberté». Sa vision était effectivement nette et précise: «Ce qui m'intéressait, c'était de mettre en place un dispositif de filmage et de montage qui soit, dans l'échelle de la sobriété, aussi haut et aussi fort que le sujet. Avec la caméra, mon travail consistait à la poser au bon endroit, parce qu'il y a beaucoup de plans fixes. Quand elle commence à bouger, c'est parce que le personnage de Juliette va mieux, qu'elle l'accompagne dans ce mouvement de renaissance.»

Cette renaissance est d'ailleurs décrite de manière exemplaire, et fort émouvante, noyant bien des spectateurs dans leurs larmes, ce que Claudel et Zylberstein constatent avec un mélange d'incrédulité et de fierté. On a même accolé l'étiquette de «mélodrame» à un film qui pourrait en supporter bien d'autres. «Le problème avec ce mot, affirme le cinéaste, c'est qu'il s'est chargé d'un sens un peu trop négatif au fil du temps. On pense aux violons, à la grosse émotion. Mais si l'on prend le terme dans son sens le plus plein, oui, c'est vrai, c'est quand même un drame qui provoque une émotion. Souvent, je dis que c'est un drame qui va vers la lumière...» Une lumière qui nous guide dans un torrent de sentiments et une finale poignante qu'il faut se garder de révéler à ceux que l'on aime et qui iront voir le film qui prendra l'affiche le vendredi 12 septembre.

***

Collaborateur du Devoir


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