Les âmes emprisonnées
Mots clés : Elsa Zylberstein, Philippe Claudel, Culture, Cinéma, Québec (province)
Entretien avec le réalisateur Philippe Claudel et l'actrice Elsa Zylberstein pour le film Il y a longtemps que je t'aime

Photo: Jacques Grenier
Accompagné d'Elsa Zylberstein dans une tournée promotionnelle qui ne s'essouffle pas depuis la sortie du film en France en mars dernier (cumulant plus d'un million d'entrées), un Prix du public au Festival de Berlin et un véritable rayonnement international, dont en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Philippe Claudel assume toujours son côté touche-à-tout. «J'essaie de trouver le bon instrument pour dire ce que j'ai à dire: c'est parfois un roman, parfois un scénario, parfois une pièce de théâtre.» Et de passer de la plume à la caméra ne semblait pas l'angoisser. «Je n'avais pas trop d'appréhensions parce que j'étais dans le milieu depuis quelques années. Et voir travailler Yves Angelo [le cinéaste a tourné deux de ses scénarios: Sur le bout des doigts et Les Âmes grises], ça m'a inspiré, ça m'a nourri.»
Vers la lumière
Le réalisateur reconnaît aussi que son propre parcours de vie l'a également aidé à enrichir cette histoire de retrouvailles, celles entre deux soeurs dont l'aînée, Juliette (Kristin Scott Thomas), revient d'un séjour de 15 ans en prison, renouant sans joie avec sa cadette, Léa (Elsa Zylberstein), menant une vie bien rangée avec sa famille. Elles tentent de recoudre des liens que toutes les deux croyaient rompus à jamais. Claudel a connu lui aussi «l'expérience carcérale», mais comme enseignant pendant 11 ans; l'un des personnages secondaires du film pourrait très bien être son alter ego. «Quand j'ai arrêté, en 2000, plusieurs mois après, ça me hantait encore beaucoup.»
Pourtant, l'idée de départ ne venait pas de lui, mais de Zylberstein, une admiratrice de l'écrivain et qui, un jour, lui a chuchoté à l'oreille l'idée d'écrire un film sur deux soeurs de deux générations différentes. Celle qui peut tout autant jouer les jeunes filles pétillantes (Mina Tannenbaum, Tenue correcte exigée) et les femmes austères (La Petite Jérusalem) a tout de suite vu «la vérité et la sincérité du scénario», mais a compris plus tard, avec surprise, que Claudel tenait à le réaliser lui-même. «Au départ, je n'ai rien dit, souligne-t-elle avec un enthousiasme qui tranche avec la banalité de son personnage dans Il y a longtemps... Mais il possède une telle subtilité lorsqu'il parle des personnages de ses romans que j'étais convaincue qu'il savait regarder avec intelligence et pudeur. J'ai tendance à être indulgente pour un cinéaste qui fait son premier film -- j'en ai fait plusieurs dans ma carrière --, et ceux qui sont intelligents apprennent vite. Comme Philippe.»
En effet, le cinéaste reconnaît s'être préparé avec sérieux et minutie, peut-être même un peu trop, reconnaissant que, dans certaines scènes, «il aurait fallu laisser plus de liberté». Sa vision était effectivement nette et précise: «Ce qui m'intéressait, c'était de mettre en place un dispositif de filmage et de montage qui soit, dans l'échelle de la sobriété, aussi haut et aussi fort que le sujet. Avec la caméra, mon travail consistait à la poser au bon endroit, parce qu'il y a beaucoup de plans fixes. Quand elle commence à bouger, c'est parce que le personnage de Juliette va mieux, qu'elle l'accompagne dans ce mouvement de renaissance.»
Cette renaissance est d'ailleurs décrite de manière exemplaire, et fort émouvante, noyant bien des spectateurs dans leurs larmes, ce que Claudel et Zylberstein constatent avec un mélange d'incrédulité et de fierté. On a même accolé l'étiquette de «mélodrame» à un film qui pourrait en supporter bien d'autres. «Le problème avec ce mot, affirme le cinéaste, c'est qu'il s'est chargé d'un sens un peu trop négatif au fil du temps. On pense aux violons, à la grosse émotion. Mais si l'on prend le terme dans son sens le plus plein, oui, c'est vrai, c'est quand même un drame qui provoque une émotion. Souvent, je dis que c'est un drame qui va vers la lumière...» Une lumière qui nous guide dans un torrent de sentiments et une finale poignante qu'il faut se garder de révéler à ceux que l'on aime et qui iront voir le film qui prendra l'affiche le vendredi 12 septembre.
***
Collaborateur du Devoir
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

