Voguer sur la Volga
Mots clés : Volga, Eau, Tourisme, Russie (pays)
La Russie n'attire pas encore les foules, 17 ans après s'être ouverte au monde. Et pourtant...

Matuschka («petite mère»), comme l'appellent affectueusement les Russes, accueille les touristes étrangers sur des bateaux d'un, deux, trois, quatre ou cinq étages. Les odyssées fluviales commencent début mai et prennent fin en septembre; un peu plus de quatre mois pour faire escale dans les onze villes bordant le long fleuve tranquille sur lequel mise le gouvernement central pour faire doubler le nombre de touristes -- qui ne dépasse pas les trois millions par an --, souvent considérés comme des pionniers. La Russie n'attire pas encore les foules, 17 ans après s'être ouverte au monde. Et pourtant...
À Saratov, l'embarquement se fait au milieu de marchandes offrant leurs plus beaux châles en angora pour une dizaine de dollars. Les navires-hôtels attendent les passagers sur le quai Kosmonatov, aux pieds de la statue de Youri Gagarine, le premier homme à avoir voyagé dans l'espace. C'est près de la ville fondée en 1590 que le cosmonaute s'est posé après sa révolution autour de la Terre, en 1961.
De l'autre côté, à quelques kilomètres, c'est le Kazakhstan. La Volga a beau être large (le pont de Saratov a trois kilomètres), sur la rive gauche, c'est déjà l'Asie centrale qui pointe. Le fleuve trace la ligne de démarcation entre les deux Russie: l'européenne et l'asiatique. «La Volga, c'est l'âme russe, l'axe autour duquel tourne toute notre histoire, toute la vie de notre pays. Elle nous nourrit culturellement et joue le même rôle que le Nil pour l'Égypte», explique Artiom Koulakov, professeur de français à l'Université d'État de Saratov. L'institution, l'une des plus vieilles de Russie, fait la fierté de cette ville d'un million d'habitants, longtemps interdite aux étrangers à cause de ses usines d'armements.
Dans les avenues larges et bien dessinées, tramways d'un autre âge et autobus poussifs crachant des nuages de fumée noire dignes des locomotives d'antan côtoient de plus en plus des véhicules neufs conduits fièrement par une classe moyenne émergente, avide de mordre dans le gâteau capitaliste après tant d'années de privation soviétique.
Les rues sont pleines de monde. La Russie est toujours en marche. Tout le monde va au marché, tous les jours. Les babouchki (grands-mères), la tête recouverte de foulards de toutes les couleurs, sont partout avec leurs sourires tristes, leurs plus belles fleurs et leurs meilleurs légumes. Les terres de la Volga sont les plus fertiles de Russie.
Les charcuteries sont nombreuses et aussi bonnes qu'en Allemagne. Saucisses, saucissons et jambon d'Engels, la ville-soeur de Saratov, sont sur tous les étals de Saratov. Sous l'ère soviétique, toute cette charcuterie produite par les Allemands n'ayant pas été déportés en Sibérie par Staline prenait le train pour Moscou afin de bien montrer aux étrangers que la capitale ne manquait de rien. Le trajet en train Saratov-Moscou (850 kilomètres) se fait encore en 14 heures. Dans les wagons, il y a toujours un énorme samovar d'où coule à flots de l'eau bouillie et dans laquelle sera versé un peu de zavarka. Ce thé très concentré circule à toute heure du jour et de la nuit au milieu d'un condensé de la Russie slave, avec ses teintes tatares, kazakhs, asiatiques.
Pas très loin de la gare, il y a le musée des beaux-arts Radichtchev. Là, à côté de la petite et magnifique église Outoli mohi Petchali (Notre-Dame «Soulage mes chagrins»), trônent de nombreux portraits de la grande Catherine II, au milieu d'oeuvres de l'avant-garde russe des années 1920, préservées on ne sait par quel miracle de la furie destructrice de Staline, pour qui seul le réalisme socialiste avait droit de cité.
Sur Kirova Prospekt, la grande rue piétonne branchée où l'hôtel Art Déco Volga cache ses charmes surannés derrière des marchands ambulants, défile toute la jeunesse, dorée et moins dorée, de la ville.
Les hauts talons des filles claquent comme les fouets des Tartares poursuivant Michel Strogoff dans les steppes voisines. Elles sont belles, fières de l'être, et tiennent à le rappeler sous des maquillages prononcés, des jeans moulants ou des minijupes d'un autre temps. Les plus belles filles de Russie vivraient à Saratov. Catherine II, dit-on, aurait exilé ses rivales dans la région.
Au bout de Kirova pointe la Volga. Sur ses rives, il y a çà et là des poutres métalliques sur lesquelles sont accrochées des cartes de souhaits. La Volga est généreuse: bon nombre de voeux suspendus aux «arbres de l'amour» seront exaucés.
À 450 kilomètres plus au sud surgit Volgograd («ville de la Volga»). Les blessures de la ville ont depuis longtemps été pansées. Il ne reste plus aucune cicatrice de Stalingrad, sauf un grand moulin à moitié détruit, entouré de quelques avions, canons et chars, tous tournés vers la Volga.
«Le fleuve était rouge de sang, même à la hauteur de Saratov», explique Koulakov, qui refuse de dire «Stalingrad», préférant plutôt parler de la «ville du moustachu»: «Le mal que le moustachu a fait à notre pays peut être comparé à celui que nous a infligé Hitler. Il a fait souffrir un immense pays.»
Pour rappeler à tous le «combat héroïque» contre l'Allemagne nazie, une statue féminine de 85 mètres, une immense épée à la main, a été érigée dans les années 1950 sur la Mamaev. La colline a reçu 1200 éclats d'obus par mètre carré pendant le siège de Stalingrad. Rodina-Mat («mère patrie») est la plus grande statue d'Europe. Autour d'elle, des soldats montent la garde. De véritables statues de cire.
Les Russes considèrent Rodina-Mat (on ne peut s'empêcher de penser à la statue de la Liberté) comme l'une de leurs sept merveilles touristiques avec, notamment, le lac Baïkal et la vallée des geysers du Kamtchatka. Elle domine la ville où tombèrent deux millions de Russes de novembre 1942 à février 1943. Tous les 9 mai, jour de la victoire, plus de 200 000 Russes viennent à ses pieds pour se souvenir... ou se marier. C'est une tradition.
«C'est notre plus grande fête. C'est une journée triste, certes, mais pleine de lumière. Nous la fêtons pour bien montrer que nous sommes toujours vivants», déclare Anton Sidorov, 25 ans, fier d'être un «fils» de Volgograd, qui, avant de s'appeler Stalingrad, se nommait Tsaritsyne. La ville s'étire sur une cinquantaine de kilomètres. Sur ses larges avenues, les Volga, l'équivalent soviétique de la Mercedes, roulent fièrement, mais pour combien de temps encore?
La ville, jumelée à Toronto depuis 1991, a été fondée presque en même temps que Saratov pour garder les frontières de l'empire. Elle aligne aujourd'hui ses meilleurs restaurants au bord de la Volga, où l'on sert à prix raisonnable zakouskis, hors-d'oeuvre de charcuterie, caviar et hareng notamment, pelmeni, minuscules boulettes de viande hachée enrobées de pâte fine, et chachliks, brochettes de mouton. Le tout arrosé de vodka. La boire froide est un crime de lèse-majesté.
Si la boisson nationale des Russes (en perte de vitesse chez les jeunes, qui lui préfèrent la bière) est toujours bon marché, le caviar frais est, lui, hors de prix, même à Astrakhan, l'ancienne capitale du royaume des Khazars conquise par Ivan IV dit le Terrible, celui-là même qui fit construire en 1552 la cathédrale Basile le Bienheureux sur l'actuelle place Rouge de Moscou. Il fit, dit la légende, crever les yeux de son architecte pour qu'il n'en construise pas d'aussi belles.
Si Alexandre Dumas mit un mois, en 1858, à relier Moscou à Astrakhan, la «Porte de l'Orient», aujourd'hui, 12 jours de croisière suffisent.
Mais tout n'est pas rose sur la Volga. L'esturgeon se fait rare: barrages et canaux l'ont fait fuir. Des millions d'hectares de terres ont été irrigués sans se soucier des écosystèmes. Des milliers de villages, des centaines de monuments historiques, dont des églises et des kremlins (forteresses), ont été submergés. Le paysage ne varie guère, il défile, monotone. Dieu a mis tous ses efforts ailleurs. Il a créé la Volga afin que ses flots tranquilles bercent à jamais les rêves des Russes.
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En vrac
Visa obligatoire (avec photo): une dizaine de jours pour l'obtenir au consulat russe de Montréal, 3665, rue du Musée (514 843-5901), au coût de 75 $. Mieux encore, contactez Intourist, l'agence de voyage russe, à Toronto (1 416 766-4720) pour éviter tous les petits tracas bureaucratiques liés à l'obtention du visa. Cela vous coûtera 150 $, mais vous serez sûr de l'obtenir.
Mondotours-Russie Cruise: le pionnier des croisières sur la Volga. Trois bateaux, confortables, sans plus. Les services correspondent à un hôtel deux étoiles.
À lire: La Volga d'Alexandre Dumas. Cent cinquante ans plus tard, le récit du père des Trois Mousquetaires est encore aujourd'hui un must. Facilement disponible à la Grande Bibliothèque, mais pas en librairie.
À votre arrivée à Moscou (aéroport Sheremetyevo ou Domodedovo, plus moderne), le trajet (une trentaine de kilomètres) vers le centre-ville ne devrait pas vous coûter plus de 1800 roubles (70 $) en taxi. Ne vous précipitez pas sur le premier: négociez, négociez... avec vos mains, en anglais ou, mieux encore... en russe.
À éviter: l'eau du robinet. Tous les Russes vous le diront, l'eau courante n'est pas propre à la consommation à 90 %. L'eau minérale se vend partout.
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