Opinion

Vieillissement de la population - Modifier nos façons de faire

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Jacques Légaré, Professeur émérite de démographie à l'Université de Montréal et cochercheur au SEDAP (Social and Economic Dimensions of an Aging Population Research Program)

Édition du vendredi 05 septembre 2008

Mots clés : Fédération internationale du vieillissement, vieillissement, Conférence, santé, Québec (province)

À l'occasion de la neuvième Conférence mondiale de la Fédération internationale du vieillissement, qui se tient actuellement à Montréal, nous terminons aujourd'hui la publication d'une analyse du démo

Il est essentiel d'évoquer les appréhensions liées au vieillissement de la population. Si elles impliquent un degré d'incertitude par rapport aux certitudes décrites précédemment [voir Idées du jeudi 4 septembre], elles comprennent néanmoins des éléments de réflexion.

Le déclin appréhendé de la population totale et de la population active est en tête de liste des appréhensions auxquelles il faut s'attarder. En effet, les comportements démographiques de la population québécoise au cours du XXe siècle, comme ceux de plusieurs pays occidentaux, précipitent ceux-ci, lentement, mais quasiment sans possibilité de retour en arrière, vers une diminution plus que probable de la population totale et de la population active. Ce qui reste imprécis, c'est la date exacte.

Ce scénario peut déjà être observé en Allemagne. Au Québec, ce sera tout d'abord pour la population active, d'ici une quinzaine d'années, et plus tard, pour la population totale, avant le milieu du siècle. Or, une société a plus de chance de bien réussir la gérance de son vieillissement accéléré lorsqu'elle a un certain dynamisme démographique. C'est plus inquiétant pour le Québec que pour le reste du continent -- le ROC, les USA et les autres pays d'Amérique --, ses voisins, mais avant tout ses compétiteurs, dont la situation démographique est moins préoccupante et qui n'ont pas les mêmes appréhensions. Toute amélioration sur le plan des composantes de l'évolution démographique du Québec permettrait tout au moins d'en retarder l'échéance.

Des politiques clés

Comment des politiques de population pour le Québec pourraient-elles jouer un certain rôle? D'abord, dans le domaine de la natalité, toute augmentation, si minime soit-elle, ira dans la bonne direction. Certes, on ne voit pas comment, à brève échéance, les couples québécois en viendront à atteindre le seuil de remplacement des générations, soit 2,1 enfants par couple. Cependant, atteindre de façon stable 1,7 ou 1,8 enfant plutôt que 1,5, comme le prévoient les projections officielles, diminuerait la charge des futurs non-actifs pour les futurs actifs.

Depuis quelques années, nous observons une légère remontée de la fécondité au Québec qui est sûrement encourageante mais non garante de l'avenir. Les jeunes affirment vouloir former une famille: il faut donc les aider à atteindre leurs objectifs. Les moyens et les politiques pour seconder les familles, tels un système de garde universel et une meilleure conciliation famille-travail, demeurent cependant complexes.

Espérance de vie

À courte échéance, le nombre de décès va nettement dépasser le nombre des naissances quel que soit le scénario utilisé, vu le déséquilibre entre les générations décrit plus haut, et ce, même si la communauté scientifique affirme que l'espérance de vie va continuer son ascension. En fait, il serait plus opportun de s'intéresser à l'évolution de l'espérance de vie en santé.

C'est là que le bât blesse: il est loin d'être sûr que l'espérance de vie en santé suivra la même évolution que l'espérance de vie tous états de santé confondus, surtout chez les personnes âgées. Aux âges avancés, ce n'est pas l'absence de maladie qui est en jeu, mais la possibilité de vivre de façon autonome, sans incapacité. Or, favoriser l'augmentation de l'espérance de vie en santé plutôt que de vouloir retarder la mort à tout prix va demander des réajustements de priorités de la société québécoise, y compris de son ministère de la Santé et des Services sociaux.

Ce n'est pas en augmentant le budget de ce ministère que l'on va nécessairement atteindre cet objectif. C'est plutôt la répartition actuelle dans ce ministère entre les dépenses de soins de santé et celles de services sociaux pour favoriser le maintien à domicile des personnes âgées qui devra être en grande partie inversée. La société québécoise a-t-elle assez de courage pour exiger de ses dirigeants un tel virement de cap? L'audace est souhaitable, sans quoi le pire est à craindre.

Migrations

Le dernier élément de la croissance de la population est la balance migratoire, soit la différence entre les entrées et les sorties du territoire. Même si la balance migratoire est positive, c'est sur le plan des échanges avec les autres provinces du Canada que le Québec est perdant. Bien plus, au cours des 25 dernières années, le nombre d'immigrants a été annulé par un nombre égal de départs de résidents du Québec vers le reste du Canada.

Si l'État québécois est en mesure de contrôler les entrées internationales sur son territoire, les entrées et les sorties interprovinciales -- ainsi que les sorties internationales, quoique peu nombreuses -- lui échappent. Pour tenter de renverser le phénomène ou tout au moins atténuer la décroissance appréhendée, le gouvernement du Québec compte favoriser l'augmentation du nombre annuel d'immigrants sur son territoire. Solution facile à imaginer mais difficile à gérer, d'autant plus que la rétention des immigrants étrangers est plus faible au Québec que dans le reste du Canada.

Le Québec n'est pas le seul à vivre cette situation, toutes les provinces de l'Est du Canada et tous les États de la Nouvelle-Angleterre ayant une balance migratoire négative. Une initiative originale est en train d'être implantée: tenter de rapatrier ceux qui sont partis dans le passé. Il ne sera pas facile de rendre plus attrayant le coin de pays que l'on a quitté, souvent pour des raisons économiques.

Coûts élevés

L'exemple de Terre-Neuve-et-Labrador est patent: des milliers de personnes sont parties en Alberta pour travailler dans le domaine du pétrole. La province aura très bientôt un grand besoin de travailleurs dans ce domaine. Où les trouver? La réponse est simple, mais encore faut-il trouver moyen de les ramener, comme par une prime de relocalisation.

C'est par une dynamique économique régionale que l'on peut espérer renverser la tendance. Il y aura des coûts élevés. L'immigration internationale a aussi ses coûts, dont un grand nombre sont éliminés dans le cas des rapatriements: ceux liés à l'intégration économique (reconnaissance des diplômes, par exemple) et culturelle (connaissances des langues nationales, par exemple). Voilà un exemple où une solution imaginative devra avoir préséance sur des solutions routinières qui n'ont pas fait leurs preuves.

Au cours des années à venir, la proportion des personnes âgées va croître à un rythme effarant, que ce soit celle des 65 ans et plus ou celle des 85 ans et plus. Ces proportions seront d'autant plus contenues que l'on réussira à retarder le déclin de la population.

Main-d'oeuvre

Enfin, soulignons que la pénurie de main-d'oeuvre appréhendée risque d'être un défi très important pour le futur. Si les démographes peuvent affirmer que l'offre de main-d'oeuvre sera en nette baisse, il revient aux économistes de statuer sur la demande, laquelle permettra de connaître l'ampleur éventuelle de cette pénurie.

Mais peut-être plus préoccupant que la dimension quantitative de cette pénurie, c'est la dimension qualitative. Allons-nous trouver dans le futur les personnes avec la formation adéquate pour les emplois offerts? Ici, c'est l'ensemble de la société québécoise qui est interpellée: est-elle prête à faire en sorte que le système d'éducation, à tous les niveaux -- techniques, professionnels et universitaires -- ait pour principale fonction de combler les besoins de main-d'oeuvre appréhendés? L'esprit de non-ingérence fait en sorte que dans l'immédiat -- que dire ce que ce sera dans le futur! -- une entreprise québécoise comme Bombardier ne peut trouver en nombre suffisant parmi les diplômés du système d'éducation québécois les compétences dont elle a besoin pour faire face aux défis qui sont les siens.

Bref, au cours des prochaines années, l'évolution démographique sera à l'avant-scène du futur de la société québécoise. Gérer la décroissance démographique, le déséquilibre des générations et le vieillissement tant de la population active que de l'ensemble de la population est à notre portée. Pour ce faire, une condition s'impose: la société civile, l'État, les entreprises, le patronat, les syndicats et surtout la population doivent être prêts à modifier leurs façons de penser et d'agir. Plus de flexibilité; plus de solidarité. Tout un défi! Et pourquoi pas?


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?