Opinion
Vieillissement de la population - Des décisions s'imposent
Mots clés : vieillissement, Conférence mondiale de la Fédération internationale du vieillissement, Personne âgée, Canada (Pays), Québec (province)
À l'occasion de la neuvième Conférence mondiale de la Fédération internationale du vieillissement, qui se tient à Montréal à compter d'aujourd'hui, nous publions, sur deux jours, une analyse du démographe Jacques Légaré - Un chroniqueur français commençait ainsi un récent article, intitulé «Le destin s'écrit dans la démographie»: «C'est le sujet dont on ne parle pas. Il rôde pourtant derrière chacun des dossiers traités par les Européens... Le fantôme qui rôde, c'est la démographie.» Et il ajoute: «Les politiques n'ont pas vu venir le papy-boom.»
Individus et populations
Il y a lieu d'abord de bien distinguer le vieillissement des individus du vieillissement des populations. Le premier est d'abord et avant tout biologique et mène vers la mort malgré tous les progrès faits pour augmenter l'espérance de vie, laquelle ne se dirige pas encore vers l'immortalité. Le second, lui, est strictement structurel, c'est-à-dire que la structure par âge de la population vieillit, mais elle pourrait tout autant rajeunir, ce qui n'est pas possible sur le plan des individus.
Bref, le discours sur le vieillissement de la population ne doit pas utiliser le même langage que celui sur le vieillissement individuel, et en particulier laisser présager un certain fatalisme. Pour comprendre le futur vieillissement de la population québécoise, qui ne concerne pas que les aînés, les démographes observent un certain nombre de faits et établissent des projections réalistes, en ce qui concerne en particulier les futurs travailleurs ainsi que les futurs aînés et leurs besoins.
Certaines certitudes
Le vieillissement des populations est inéluctable; toutes les sociétés doivent vivre avec cette réalité et réagir afin de gérer la situation. Mais là où se distingue le Québec, c'est par l'arrivée massive des baby-boomers dans les dernières phases du cycle de vie, qui va demander une gérance et une souplesse particulières.
En effet, si la plupart des pays occidentaux ont vécu un baby-boom après la Deuxième Guerre mondiale, c'est en Amérique du Nord beaucoup plus qu'en Europe, et surtout au Québec, beaucoup plus qu'aux États-Unis ou dans le ROC (Rest of Canada), que le déséquilibre avec les générations encadrantes a été le plus marqué. Et ce déséquilibre demande que l'on agisse vite si on veut éviter dans le futur des conflits intergénérationnels.
Le boa qui avale le cochonnet
En effet, alors que les effectifs des naissances au Québec étaient autour de 80 000 naissances par année dans la première moitié du XXe siècle, un sommet de 145 000 naissances a été enregistré en 1959. Très rapidement, les naissances annuelles ont été en chute libre pour revenir au niveau de 80 000 au cours des 20 dernières années. Bien plus, ce nombre pourrait dans le futur tomber à 60 000 si le niveau de fécondité des couples québécois stagnait autour de 1,5 enfant par couple, comme l'annoncent certaines prévisions qui sont loin d'être irréalistes. Ce phénomène bien connu en statistiques a un nom: «Pig in a python» ou, en traduction littérale, l'effet du boa qui avale un cochonnet. [...]
Rigidités du système
Tout au long de leur cycle de vie, les baby-boomers, vu leurs effectifs, ont perturbé la gestion de la société québécoise, que ce soit au début, dans les écoles, à tous les cycles, puis par leur arrivée massive sur le marché du travail. Des circonstances relativement favorables ont permis à la société québécoise de s'adapter.
Néanmoins, on n'a pas observé de réduction significative des dépenses publiques d'éducation au primaire et au secondaire, une fois que les baby-boomers se sont tous retrouvés sur le marché du travail. Les baby-busters -- les générations X et Y -- ont certes bénéficié des rigidités du système de l'État providence, eux qui étaient au moins 30 % moins nombreux que les baby-boomers nés entre 1946 et 1966.
D'ici peu, les baby-boomers rejoindront les rangs des retraités et, un peu plus tard, ils deviendront vieux. Le sujet a même fait l'objet d'un livre il y dix ans, en 1998: The Pig and the Python: How to Prosper from the Aging Baby Boom, de David Cork et Susan Lightstone.
Approche des piliers
La société québécoise devra s'assurer de mettre en place, en toute équité, des programmes de sécurité sociale tant dans le domaine de la santé que pour la sécurité du revenu. Si les baby-boomers, qui ont eu peu d'enfants, veulent maintenir un même niveau de vie durant leur troisième et quatrième âge, ils devront rester plus longtemps en emploi et faire plus d'économies pour défrayer les coûts engendrés par leur arrivée en fin de parcours.
L'approche utilisée pour maintenir un niveau de revenu décent durant la retraite est basée sur diverses sources de financement -- l'approche des piliers; elle devra aussi être utilisée pour le financement des services de santé. Si on bénéficie bien des caisses retraite dans lesquelles les retraités de demain versent aujourd'hui un certain pourcentage de leurs revenus, il devrait en être de même pour les caisses santé ou vieillesse dans le domaine de la santé et des services sociaux.
Le système de la répartition, pour défrayer les frais de santé et de services sociaux, système dans lequel les dépenses d'une année sont payées par les revenus de la même année (Pay-as-you-go), n'a plus de sens devant de tels déséquilibres des effectifs des générations en présence. Récemment, la ministre française Roselyne Bachelot, sans doute une baby-boomer, déclarait: «Quelle génération serions-nous si nous faisons payer nos soins par nos enfants et nos petits-enfants?» Cela s'applique d'autant plus au Québec que ces derniers sont nettement moins nombreux.
Un gâchis
Pour faire face à la demande future, en particulier dans le domaine de la santé, des programmes devront rapidement être établis... par les baby-boomers eux-mêmes. On devra cependant s'assurer, une fois le dernier baby-boomer disparu, que les offres de services, tant médicaux que sociaux, ne seront pas en surnombre pour les générations montantes, nettement moins nombreuses. À la fin du siècle dernier, devant le phénomène du «pig in the python» dans le domaine de l'éducation au primaire et au secondaire, on s'en est tiré avec une pirouette administrative et «pédagogique», en réduisant le nombre d'élèves par professeur, par personnel de soutien et par administrateur.
Quel gâchis! On aurait pu avoir en place, dès le début du XXIe siècle, un système universel et gratuit de garderie. Il eut suffi de transférer les budgets en trop prévus pour l'éducation primaire et secondaire à un système de garderie. Certes, il aurait fallu pour cela amputer le ministère de l'Éducation de sommes très importantes pour les transférer au ministère de la Famille... ou de transférer le système de garderie au ministère de l'Éducation. Quel manque de souplesse... et de courage! Et pourtant les familles québécoises -- et la démographie québécoise -- ne s'en porteraient que mieux. Et les politiques familiales pourraient s'orienter vers d'autres directions.
Caisse santé
Qu'à cela ne tienne, on ne peut réparer cette erreur du passé même si les auteurs courent -- en ont-ils encore la force? -- toujours dans nos rues. Faisons en sorte, cependant, de ne pas la répéter en demandant aux jeunes générations de défrayer les coûts de santé de leurs parents vieillissants. C'est aux boomers eux-mêmes de planifier le fonctionnement du système de santé dont ils auront besoin en établissant une caisse santé ou vieillesse, comme on l'a fait pour leurs retraites, le tout devant être établi dans un contexte d'imagination et de souplesse.
De plus, au milieu du XXIe siècle, au moment où s'éteindra le dernier boomer, il ne faudrait pas s'être placé dans une situation où l'on mettrait à la disposition d'une seule personne âgée non autonome deux lits de CHSLD, un pour les jours pairs, l'autre pour les jours impairs.
Mais il y a de l'espoir. Récemment, à l'occasion de discussions sur la rétrocession en fin de contrat des futurs CHSLD construits en partenariat public-privé (PPP), une porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux déclarait que «la location a été retenue parce qu'il est impossible de prévoir si l'État aura encore besoin de ces établissements dans 25 ans». Voilà un pas dans la bonne direction.
Pourquoi peut-on parler de certitudes? C'est que les Québécois dont on a parlé jusqu'à maintenant sont déjà nés et vivent sur le territoire. Pour diverses raisons, leurs effectifs pourraient très légèrement varier dans le futur, mais les tendances lourdes sont inéluctables.
- Demain: Modifier les façons de faire

