Graffitis: être lus sans être vus

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Caroline Montpetit
Édition du samedi 30 et du dimanche 31 août 2008

Mots clés : Graffitis, Québec (province)

Les graffitis parlent de la vie montréalaise, de ses drames, de ses amours.

Photo: Jacques Nadeau

Que devient la ville l'été, que peut-on y vivre, y voir, y remarquer, y sentir, au-delà de toutes les activités officielles qui se multiplient sous le soleil? Nos journalistes vous font part des découvertes, des coups de coeur ou des sourires en coin que Montréal, Québec ou Ottawa, sous le ciel estival, leur ont inspirés. Dernier de la saison.

On ne les voit plus à force de les voir, et pourtant ils sont là. Ils défient le monde et la gravité du haut d'un édifice, ou attendent, sagement rangés le long des voies ferrées, le passage des trains. On ne les voit plus et pourtant ils sont là, plus présents que jamais, défilant leur cortège de surnoms aux lettres gonflées: Quidam, Vegas, Jazz, sur les murs de Montréal. Ce sont les noms de jeunes d'aujourd'hui, des graffiteurs qui peinturent la ville dans la pénombre de la nuit. Certains les adorent, d'autres les haïssent. Eux existent, simplement, et veulent que cela se sache à grands coups de bonbonnes. Car depuis plusieurs années, les graffitis qui tapissent la ville sont surtout des signatures.

En anglais, pour «graffiteur», on dit d'ailleurs writer, pour «écrivain», et les graffitis, s'ils sont parfois accompagnés de dessins, comportent presque toujours des lettres stylisées. Le graffiteur adopte un nom de plume avec lequel il se fabrique un tag, ou signature, qu'il reproduit dans le plus d'endroits possible. Vegas, par exemple, s'est ainsi promené des toilettes des Foufounes électriques au viaduc qui chevauche le boulevard Saint-Laurent à hauteur de Rosemont. Mai a, quant à elle, réussi, Dieu sait comment, à se jucher en haut de l'édifice qui côtoie la Cité, rue Léo Pariseau, pour jeter son nom à la face du monde.

«Les graffiteurs cherchent d'abord à se faire une publicité», dit Sterling Downey. Lui-même graffiteur, Sterling Downey organise, chaque année, derrière Les Foufounes électriques, le festival Under Pressure, qui réunit à Montréal des graffiteurs du monde entier. L'événement est légal, puisque le mur appartient aux Foufounes électriques, trop heureuses d'accueillir la clientèle que ce happening attire. Parfois, les graffiteurs persistent à oeuvrer seuls. Le plus souvent, ils se regroupent en crew, en équipe, pour confectionner des pièces ou des murales, selon les projets du moment.

Sur le mur des Foufounes électriques, on peut voir ainsi l'oeuvre des Crazy Apes, de Montréal, ou des TA. On trouve aussi à Montréal les NME ou les JKR. Selon Downey, les initiales peuvent signifier différentes choses selon le dessin en cours. Au gré d'un projet, TA voudra dire «Titanic Abnormalities» (malformations titanesques) et JKR, «Just Kausing Rukus» (faiseurs de bruit).

Les graffitis parlent aussi de la vie montréalaise, de ses drames, de ses amours. Près des Foufounes électriques, haut lieu du graffiti à Montréal, un mot de quatre grandes lettres s'élève sur un mur: «Trop».

«"Trop", c'est le nom du jeune qui a été assassiné dans le métro», raconte Sterling Downey, rappelant le terrible incident survenu plus tôt cet été. Les graffiteurs ont dessiné un mur pour lui rendre hommage, et Trop écrivait lui-même des graffitis avant de mourir.

Les autorités, quant à elles, ne font pas de différence entre oeuvres d'art et obscénités, entre messages politiques et simples signatures, criant au monde une présence dans la nuit. Chaque année, la Ville de Montréal, le ministère des Transports et les propriétaires dépensent pas moins de 10 millions de dollars pour nettoyer les murs de la ville des graffitis, quels qu'ils soient. Rien n'y fait, les graffiteurs persistent et signent. Et il faut être bien maladroit, selon Sterling Downey, pour se faire prendre la main sur la bonbonne à Montréal.

Selon le commandant Éric Lalonde, responsable du dossier au Service de police de la Ville de Montréal, écrire sur la propriété d'autrui est toujours considéré comme un acte de vandalisme, que ce soit pour y graver une oeuvre d'art ou pour insulter quelqu'un. Mais les graffiteurs oeuvrent de nuit, et peu de graffitis sont rapportés à la police dans les heures suivant leur apparition.

Pourtant, dit Sterling Downey, les «vrais» graffiteurs, reconnus par leurs pairs, ont une certaine éthique. Ils n'iraient jamais, croit-il, inscrire des injures sur votre porte sans les signer. Tout récemment, le maire de l'arrondissement de Ville-Marie, Benoît Labonté, annonçait la création de murs légaux, par l'entremise de l'atelier Graff-X, qui regroupe une quinzaine d'anciens graffiteurs, et qui ouvrira également une galerie d'art. Le tout vise à permettre aux jeunes d'évoluer dans leur art sans pour autant demeurer dans la criminalité.

Pour Sterling Downey, cette pratique comporte des risques. Si des jeunes investissent l'argent des bonbonnes (selon lui, une seule piece peut coûter autour de 100 $ en bombes aérosol) sur un mur, ils accepteront mal que quelqu'un d'autre, de façon tout aussi légale, vienne peindre son nom par-dessus le lendemain.

«Ce n'est pas responsable de la part des autorités d'encourager les tensions entre les jeunes», dit-il.

La solution pour vraiment rapprocher les parties, croit Sterling Downey, serait de favoriser la rencontre entre les amateurs de graffitis, qui en recevraient volontiers sur leurs portes de garage, et les graffiteurs eux-mêmes. Le processus est déjà en marche. Et certaines entreprises, appâtées par le côté branché des graffiteurs et de leurs graffitis, sont prêtes à payer des dizaines de milliers de dollars pour en tapisser leur établissement...


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