Les ingrédients de la controverse
Mots clés : Drummondville, Poutine, Festival et fête, Alimentation, Québec (province)
Drummondville revendique l'organisation du premier Festival de la poutine

Photo: Pedro Ruiz
Dans cette municipalité du centre du Québec qui revendique depuis des lunes la paternité de cet assemblage graisseux et salé, le contraire aurait été étonnant. «Après tout, c'est ici que l'on retrouve la meilleure qualité de poutine, poursuit Proulx. Le niveau moyen de poutine est très élevé à Drummondville.» Mais le concept de «premier festival» est par contre sérieusement à remettre en question.
«Ce n'est pas vrai», lance le politicologue Charles-Alexandre Théorêt, «biographe officiel» de la poutine -- il est l'auteur de Maudite poutine (Éditions Héliotrope). «Il y en a déjà eu un entre 1990 et 1992. Il était pittoresque et confidentiel. Il est devenu depuis un festival des fromages.» Et il se tenait à... Warwick, l'autre ville du Québec qui prétend avec force et conviction être à l'origine de la poutine. Les deux municipalités s'accusent d'ailleurs mutuellement de vol. Gentiment, s'entend.
Ingrédients de la discorde
En voulant célébrer la poutine, Drummondville se prépare donc dans les prochains jours à exalter le quatrième ingrédient du plat: la polémique. Polémique sur son origine, bien sûr, mais aussi sur ses critères de qualité (frites maison ou congelées industrielles? Sauce sucrée ou salée? Fromage en grains ou râpé? Alouette). «C'est ce qu'on veut d'ailleurs», dit le jeune chanteur, rencontré la semaine dernière dans ce haut lieu du Québec qui a nourri pendant 15 ans les railleries des p'tits comiques du défunt magazine satirique Croc. «Ça va être rigolo. La poutine est une bonne raison pour s'obstiner. Autour d'elle, les débats peuvent même être aussi profonds qu'avec la politique.» Sans doute.
Les organisateurs de l'événement préfèrent toutefois se tenir loin de toutes ces discussions, afin de ne pas créer trop de frustrations et du même coup s'aliéner des visiteurs potentiels, disent-ils. Près de 10 000 amateurs de poutine sont tout de même attendus vendredi et samedi dans l'ancien centre textile du Québec pour honorer ce plat que les snobs mangent en cachette pour mieux le dénigrer publiquement. «On ne veut pas prendre position sur tous ces sujets de controverse, poursuit-il. De toute façon, tout le monde ici sait que la meilleure poutine vient de Drummondville.»
La première édition de ce festival compte d'ailleurs bien le prouver. Comment? Avec un «bar à poutine» dans lequel les festivaliers vont pouvoir tester les différentes sauces et techniques élaborées par les «poutiniers» de la municipalité de 67 000 habitants. Tous, ou presque, ont d'ailleurs transmis leurs recettes au chef Mario Patry, professeur de cuisine de la région, chargé d'orchestrer cette grande dégustation en plein air où seulement la poutine ordinaire et la poutine italienne -- avec sauce à la viande hachée plutôt que sauce brune -- doivent être cuisinées. «On a décidé de limiter le choix à deux sortes pour être plus efficaces», dit Proulx. «La comparaison entre les poutines va donc être horizontale plutôt que verticale.»
Bien sûr, la célèbre sauce du Roy Jucep, le plus emblématique restaurant de la ville d'où, paraît-il, la première poutine a été lancée à la face du monde dans les années 50, va être au rendez-vous. «C'est normal! C'est ici que la première poutine a été inventée au monde», lance sérieusement derrière son comptoir, tout en empilant ses factures du jour, Chantale Morin, la gérante de l'endroit. Au loin, sur le mur, la photo encadrée d'une Véronique Cloutier, tout sourire dans le restaurant, trône au-dessus d'un document officiel laminé qui résume la grande vérité dans les deux langues officielles: le propriétaire des lieux a enregistré auprès du gouvernement fédéral la marque de commerce, «l'inventeur de la poutine».
«Nous sommes très contents d'avoir ici le premier festival de la poutine», ajoute le serveur Pascal Bouffard -- «serveur depuis un mois», précise-t-il avec fierté. «C'est comme Marilyn Manson [le chantre américain et controversé du style musical metal industriel], ça va faire parler, et c'est très bien.»
Frites et chansons
Première réelle ou fabulée par les habitants du coin, la rencontre festive et gastronomique promet effectivement de faire beaucoup de bruit. Et pas seulement en raison de la présence sur scène, pour l'occasion, d'Éric Lapointe, de Pépé et sa guitare, du Pascale Picard Band, de Kodiak, d'Omnikrom et même de Shilvi -- idole des enfants --, tous responsables du fond sonore de ce grand concerto pour frites-sauce-fromage. «Ce festival, c'est la preuve que le Québec assume de plus en plus sa poutine, dit Charles-Alexandre Théorêt qui compte bien prendre part à l'événement. Collectivement, on en est revenus, et l'amateur de poutine n'hésite plus à sortir du garde-manger.»
Simon Proulx le croit aussi. «C'est peut-être pour ça que cela a pris du temps avant de voir apparaître [réapparaître, serait plus juste] un festival comme celui-là, dit-il. Depuis que l'on travaille sur ce projet, on a bien senti quelques réticences de la part de certaines personnes qui s'étonnent de voir un festival célébrer ainsi ce qu'elles qualifient de junk food. Mais je crois qu'il y a une question d'âge. Les gens de ma génération [l'homme n'a pas encore 30 ans] ne voient pas ça du même oeil. On mange de la poutine depuis toujours et on n'a jamais été gênés de le faire.»
«Un festival du foie gras n'éveillerait certainement pas les mêmes réticences, ajoute Théorêt, même si, pourtant, le foie gras comme la poutine sont mauvais pour la santé quand on en mange tous les jours.»
Les risques de sortir de ce festival avec une surcharge pondérale sont néanmoins à écarter, en raison de la durée de l'événement. «Deux jours, c'est court! L'an prochain, on vise un mois», lance Simon Proulx, à la blague. Mais les chances par contre de se faire «graisser l'identitaire», comme dirait l'autre, sont, elles, aussi élevées que le taux de gras saturé dans un bain d'huile bouillante.
«La poutine est un plat unique au monde, dit le sociologue Jean-Pierre Lemasson, spécialiste de la gastronomie à l'UQAM. C'est une création québécoise qui est autant une revendication culinaire qu'identitaire. Et très peu de plats ont ce privilège.» Un privilège qui justifie certainement ce vrai-faux premier festival pour une poutine qui devrait trouver très vite sa place à côté des gourganes d'Albanel, des bleuets de Dolbeau-Mistassini, du canard du lac Brome, de la canneberge de Villeroy ou de l'érable de Plessisville qui, jusqu'à maintenant, célébraient sans elle le Québec qui se mange.

