L'entrevue - Une émeute annoncée

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Jeanne Corriveau
Édition du lundi 25 août 2008

Mots clés : Cathia Cariotte, Montréal-Nord, émeutes, Violence, Montréal

Cathia Cariotte

Photo: Jacques Grenier

La poussière n'est pas retombée sur Montréal-Nord, théâtre d'une émeute il y a deux semaines. La colère et la frustration grondent encore, alors que les autorités cherchent toujours à comprendre cette explosion de violence qu'elles n'avaient pas vu venir. D'origine afro-antillaise, l'intervenante communautaire Cathia Cariotte habite Montréal-Nord depuis 16 ans. Le cri du coeur des jeunes, elle l'entend depuis des années.

Si les élus ont mal mesuré l'ampleur du mécontentement dans Montréal-Nord, ceux que l'on appelle les «gens du milieu», eux, n'ont pas été étonnés lorsque la poudrière a sauté. Cathia Cariotte fait partie de ceux-là.

Ex-conseillère en emploi pour le Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé, elle a également travaillé comme agente de rapprochement à l'ancienne Ville de Montréal-Nord et comme agente de liaison pour des écoles de ce secteur. Mme Cariotte est restée très proche du milieu, qu'elle connaît bien. Elle se décrit aujourd'hui comme une «citoyenne active.»

Il y a environ huit ans, l'administration de l'ex-maire Yves Ryan l'avait chargée de mener une enquête de terrain pour prendre le pouls du quadrilatère «chaud» de Montréal-Nord, celui-là même qui a été le théâtre d'événements violents il y a deux semaines. «Je devais être les yeux et les oreilles de ce quadrilatère-là», relate-t-elle. Dans les années qui ont suivi son rapport, de nombreuses améliorations ont été apportées. Des arbres ont été plantés, du personnel a été ajouté dans les parcs pour les activités destinées aux jeunes, et un centre communautaire et culturel a été construit, boulevard Rolland.

Les relations entre les policiers et les communautés culturelles se sont toutefois détériorées. Le profilage racial, dont il a été abondamment question au cours des deux dernières semaines, a atteint un niveau qu'elle qualifie de «grave». Les jeunes se plaignent d'ailleurs régulièrement auprès d'elle de se faire interpeller par des policiers sans explications et sans raison apparente, si ce n'est la couleur de leur peau.

«On n'est pas des Schtroumpfs, nous, les Noirs et les Latinos, lance-t-elle. Et ce n'est pas parce qu'ils portent un uniforme que les policiers ont le droit d'être arrogants. Il faudra un changement d'attitude. Il faudra que les policiers apprennent à mieux connaître les autres cultures», dit-elle.

Mais c'est une minorité de policiers qui agissent ainsi, assure-t-elle, car de nombreux autres ont, au contraire, réussi à établir des liens cordiaux avec les jeunes et savent comment les approcher.

Reste que Mme Cariotte doit souvent répéter les mêmes consignes aux jeunes qui se plaignent auprès d'elle de l'attitude des policiers: «Lorsque vous êtes interpellé, restez calme, cessez d'être sur la défensive et collaborez», leur recommande-t-elle inlassablement.

La colère

Mercredi soir dernier, des manifestants ont bruyamment exprimé leur colère lors de la séance du conseil d'arrondissement de Montréal-Nord, réclamant la démission immédiate du maire Marcel Parent qu'ils accusent d'avoir mal jugé et minimisé les problèmes sociaux dans l'arrondissement en plus d'avoir nié l'existence d'un profilage racial de la part des policiers. Regroupés au sein de Montréal-Nord Républik -- qui se présente comme la «voix des citoyens» --, ces jeunes ont aussi exigé la fin des «pratiques abusives» des policiers. Enfin, ils ont demandé la tenue d'une enquête publique.

Hormis la demande de démission de M. Parent, ces revendications, exprimées sur un ton de rage mal contenue, ressemblent aux demandes formulées par de nombreux acteurs du milieu depuis l'émeute.

Mais c'est justement ce ton qui dérange Cathia Cariotte. «Il faut parler, il faut dialoguer. Il ne faut pas crier, être émotif. La famille de Pipo [Fredy Villanueva] a fait preuve de courage. Nous aussi, il faut être courageux, explique-t-elle. Les citoyens se sentent interpellés de façon négative lorsqu'ils voient des gens se rendre à la mairie pour crier et gueuler. Il faut gérer sa colère. [...] Quand on est émotif, on ne peut pas prendre des décisions et trouver des solutions qui vont aider la collectivité.»

«Je ne demande pas la démission de M. Parent, poursuit-elle. Ce qu'il a dit à la suite des événements a blessé beaucoup de gens. Je ne le connais pas vraiment. Peut-être a-t-il été dépassé par les événements.»

Cela ne l'empêche pas d'évoquer le souvenir d'Yves Ryan avec regret. L'ancien maire, qui avait régné pendant 38 ans sur Montréal-Nord, était proche de la population, assure-t-elle, et il n'hésitait pas à aller vers les gens.

Le fameux dialogue dont tout le monde parle depuis deux semaines, Cathia Cariotte y croit car, dit-elle, «ce n'est pas en organisant des parties de basketball avec les policiers qu'on va régler les problèmes». Reste que la concertation et les colloques, c'est bien beau, mais encore faudra-t-il que les jeunes soient partie prenante aux discussions. «Si le lion pouvait parler, les histoires de chasse seraient pas mal différentes», dit-elle en s'inspirant d'un proverbe africain.

L'affaire de tout le monde

La réconciliation sera laborieuse. Alors que les résultats de l'enquête de la Sûreté du Québec se font toujours attendre, les élus sont montrés du doigt, tout comme les policiers qui en sont arrivés à laver leur linge sale en public. «Ce qui s'est passé, c'est l'affaire de tout le monde, et tout le monde fait partie de la solution», insiste Mme Cariotte.

Les groupes communautaires ne sont pas en reste, accusés d'être trop discrets et d'avoir les mains liées. Est-ce à cause de leur dépendance à l'égard des subventions gouvernementales ou des liens que certains d'entre eux auraient avec l'administration du maire Gérald Tremblay? Quoi qu'il en soit, Cathia Cariotte estime que le réseau communautaire devra mieux s'adapter aux besoins des jeunes et s'efforcer de les accueillir comme il se doit. La Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord, construite sur le boulevard Rolland au coût de 12 millions de dollars et qui abrite l'organisme Un itinéraire pour tous, ne tient pas ses promesses, selon elle. «C'est chic et c'est beau, mais les jeunes y sont mal accueillis, indique Mme Cariotte. Il faudrait que les citoyens qui s'y rendent se sentent chez eux, mais ce n'est pas le cas.»

Le mode de financement des organismes devra-t-il être repensé? Certains groupes communautaires proposent des activités formidables, mais, faute de moyens, les projets prennent fin abruptement lorsque le programme subventionné arrive à son terme, déplore Mme Cariotte. «C'est un éternel recommencement», dit-elle.

Comme tant d'autres, Cathia Cariotte croit qu'une enquête publique est indispensable. Les gens veulent comprendre ce qu'il s'est passé il y a deux semaines. Tout le monde est concerné.


Vos réactions


mauvais choix politique - par Samuel Plourde
Le mardi 26 août 2008 11:00

Une enquête publique ? - par Guy Fafard
Le lundi 25 août 2008 12:00

Ce n'est pas Fredy... - par Jacques Gagné
Le lundi 25 août 2008 09:00

interessant. - par Yvon Montoya
Le lundi 25 août 2008 09:00

Profilage racial et stéréotype réducteur. - par Jacques Morissette
Le lundi 25 août 2008 06:00

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