Opinion

Les États-Unis à l'heure de l'indépendance à l'égard du pétrole

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Hugo Séguin, En congé sabbatique de l'organisme Équiterre, l'auteur est de retour d'une mission effectuée aux États-Unis sur le thème de l'énergie et des changements climatiques, dans le cadre de l'International Leadership Visitor Program du Département d'État américain.

Édition du mardi 19 août 2008

Mots clés : pétrole, indépendance, Gouvernement, Énergie, États-Unis (pays)

En ce milieu d'été 2008, à quelques mois d'élections présidentielles déterminantes, les indices d'un changement en profondeur de la politique énergétique états-unienne se multiplient. Et cela devrait intéresser grandement tant les écologistes et les décideurs que les chefs d'entreprise, ici même au Canada et au Québec.

Poussée par des considérations géostratégiques, économiques et écologiques, une bonne partie de la classe politique en appelle aujourd'hui à réduire, voire à éliminer, la dépendance des États-Unis à l'égard des importations de pétrole et de gaz naturel, en misant massivement sur un ensemble de solutions de rechange énergétiques. Quoique cet appel n'ait rien de particulièrement nouveau dans le paysage politique américain, la conjoncture dans laquelle il s'inscrit permet de croire qu'il sera cette fois entendu et suivi.

Les piliers traditionnels de la politique énergétique américaine sont en effet aujourd'hui profondément secoués par la convergence de trois grandes tendances lourdes: d'abord, la récente flambée des prix du pétrole; ensuite, la crise écologique qu'amènent les changements climatiques; enfin, la vulnérabilité stratégique et économique du pays à l'égard des importations de pétrole et de gaz. Ces tendances lourdes favorisent le changement vers les solutions de rechange énergétiques et la remise en question du statu quo basé sur la dépendance envers les carburants fossiles coûteux, polluants et de plus en plus convoités.

L'angoisse américaine est facile à illustrer: responsables du quart de la consommation mondiale de pétrole, les États-Unis importent les deux tiers de leur pétrole brut, à des prix sans cesse croissants qui sont fixés sur les marchés internationaux. Cette dépendance pèse lourdement sur l'économie américaine, alors que près de 63 % de l'imposant déficit commercial de 717 milliards de dollars est directement attribuable aux importations de pétrole. De même, les États-Unis, premiers producteurs historiques de gaz à effet de serre au monde, subissent aujourd'hui de fortes pressions internationales pour réduire substantiellement leurs émissions, après huit ans d'inertie à la Maison-Blanche.

Pas étonnant, donc, que la formulation des politiques énergétiques des deux candidats présidentiels, au cours des dernières semaines, a toute été cadrée dans le contexte de la flambée des prix du pétrole et exprime une volonté résolue d'affranchir le pays, à terme, de sa dépendance envers les hydrocarbures. Ce discours est d'autant plus percutant qu'il résonne désormais auprès d'un électorat fortement ébranlé par des prix à la pompe qui ont brièvement passé le cap des 4 $US le gallon. La présente crise aura aussi réussi à clarifier pour plusieurs un enjeu qui, par le passé, était essentiellement débattu entre experts.

Lors du dévoilement du volet «énergie» de son programme électoral, au début d'août au Michigan, Barack Obama affirmait ainsi que «la dépendance envers le pétrole est une menace à la sécurité nationale, à notre planète et à notre économie». Il propose donc une série de mesures destinées entre autres à réduire la consommation de pétrole des États-Unis d'une quantité équivalant aux importations en provenance du Moyen-Orient et du Venezuela, des régions du monde considérées «non fiables» et abritant des régimes «parmi les plus despotiques du monde». Le «mélange» énergétique optimal du candidat démocrate comprend donc, entre autres, 25 % de sources d'énergie renouvelables d'ici 2025 (en particulier le solaire et l'éolien), le développement de biocarburants de seconde génération, de nouvelles normes plus contraignantes pour les voitures et l'essence, de même que le déploiement des technologies dites «de charbon propre».

Encore plus explicite quant à sa volonté d'assurer l'indépendance du pays à l'égard du pétrole importé, John McCain a lancé en juin sa propre politique énergétique, «The Lexington Project», du nom d'une des premières batailles de la guerre d'indépendance américaine. Sa promesse: mobiliser l'appareil de l'État afin d'assurer «l'indépendance énergétique de notre pays». Si John McCain promet de stimuler la prospection et la production nationales de pétrole et de gaz naturel, la construction de 45 nouvelles centrales nucléaires ainsi que la recherche et le déploiement du «charbon propre», il propose aussi de «soutenir toutes les nouvelles technologies qui, un jour, mettront derrière nous l'âge des carburants fossiles». Véhicules hybrides et tout électriques, nouvelles normes d'efficacité pour les voitures et crédits d'impôt favorisant l'énergie solaire, éolienne et hydroélectrique sont dorénavant aussi au coeur de la plateforme du candidat républicain.

Signe de l'importance que prend la question des changements climatiques dans le paysage politique, l'enjeu écologique est désormais indissociable des politiques énergétiques des deux candidats. Les systèmes énergétiques actuels étant à l'origine même des émissions de gaz à effet de serre, tant John McCain que Barack Obama proposent des politiques délibérées de lutte contre les changements climatiques et de diminution des émissions, notamment par le biais de la création d'une Bourse du carbone et du recours à des technologies moins polluantes. On est loin, dans le discours politique, du moins, des positions négationnistes et anti-écologiques auxquelles nous a malheureusement habitués le présent gouvernement américain. Et, bien que les enjeux écologiques et énergétiques ne seront vraisemblablement pas au coeur de la présente campagne, il y a fort à parier que le gagnant mettra bel et bien en oeuvre des parties importantes de son programme énergétique, ce qui entraînera des répercussions considérables pour le Canada et le Québec.

La politique énergétique américaine est en transition. Elle demeurera probablement schizophrène pendant plusieurs années encore, en continuant à soutenir la production et la consommation de pétrole, de charbon et de gaz naturel tout en dénonçant la pollution, les coûts et la vulnérabilité stratégique qui y sont associés. Il semble néanmoins acquis qu'un nouveau gouvernement américain encouragera encore plus massivement le développement de filières énergétiques de rechange. Tous porteurs de développement économique et de création d'emplois, les biocarburants de seconde génération, l'électrification des transports et le déploiement encore plus accéléré de l'énergie éolienne et solaire bénéficieront vraisemblablement d'un solide soutien de l'État, que ce soit sous forme de préférence réglementaire, de crédits d'impôt ou de subventions directes et indirectes. De plus en plus consensuelle, la création prochaine d'un marché américain du carbone, lié au marché européen, semble également inévitable. Finalement, on doit s'attendre à voir les États-Unis reprendre la route du multilatéralisme sur la scène internationale, notamment -- et peut-être même symboliquement -- dans le dossier des changements climatiques, où le gouvernement américain a préféré tourner le dos à la communauté internationale et faire cavalier seul.

Ces changements doivent être compris par nos gouvernements, les milieux d'affaires et même les groupes écologistes, car ils sont porteurs d'occasions à saisir et de dangers contre lesquels il faut se prémunir. À suivre, donc.


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