La barrière psychologique

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Jean Dion
Édition du samedi 16 et du dimanche 17 août 2008

Mots clés : barrière psychologique, Sport, Jeux olympiques, Chine (République populaire) (Pays)

Le sprinter américain Tyson Gay

Vous connaissez la barrière psychologique? Aux Jeux olympiques, on retrouve plusieurs barrières physiques, comme par exemple les haies, les obstacles du saut d'obstacles hippique, la rivière du steeplechase, le filet du volleyball de plage et la clôture qui enceint le centre des médias. Ces barrières sont là, tout le monde en connaît les dimensions et on s'entraîne en sachant qu'il faudra composer avec.

La barrière psychologique, elle, est beaucoup plus insidieuse. Elle relève du mental, qui constitue un domaine trouble du sport organisé. D'autant plus insidieuse qu'on peut parfois avoir à passer par-dessus, «il doit franchir la barrière psychologique des 200 kilos», ou par-dessous, «réussira-t-elle à rester sous la barrière psychologique des deux minutes?». Il s'agit d'un univers proprement fascinant, toujours en mouvement, qui échappe même aux explications de Charles Tisseyre (par ailleurs excellentes). Fait à noter: il s'agit le plus souvent d'un chiffre rond. Rarement entendrez-vous parler de «la barrière psychologique des 78,22 points».

Je me souviens, quand j'étais jeune et appuyais furieusement les valeurs universelles de l'olympisme bien qu'au sortir de deux boycotts, il y avait une fameuse barrière psychologique: 9 s 80 au 100 mètres masculin. Jamais personne ne pourrait descendre en bas de ça. Hé, 9 s 90 n'était même pas encore atteint. Puis arriva Ben Johnson à Séoul: 9 s 79. Les croyants dirent aussitôt: «Je te l'avais bien dit.» Les autres attendirent trois jours, prirent connaissance des échantillons, et conclurent que la barrière psychologique tenait toujours d'aplomb. Il faudrait attendre 11 ans avant que Maurice Greene ne produise un légitime -- ben quoi, il ne s'est jamais fait prendre -- 9 s 79.

Ceci pour dire que 20 ans après Johnson, d'impressionnants progrès ont été faits dans le secteur de l'abaissement des obstacles psychologiques. Samedi matin, c'est-à-dire hier ou demain selon la posture mentale, on devrait assister à une finale du 100 m d'anthologie. Voyez-moi ça juste un peu: 9 s 80, c'est si loin qu'on croirait qu'à l'époque, ils ne se forçaient pas tellement ou couraient de reculons. Sur les starting blocks, comme ils disent à l'Académie française, on retrouvera, à moins d'une catastrophe dans les demi-finales, Usain Bolt, Asafa Powell, tous deux Jamaïcains, et l'Américain Tyson Gay. Bolt détient le record du monde de 9 s 72. Powell a réussi 9 s 74. Gay est un peu plus lent, auteur d'un chrono de 9 s 77 aux qualifications américaines, mais il a fait 9 s 68 avec un vent de dos supérieur à la limite permise.

Neuf secondes soixante-douze centièmes. En plus, le 100 m n'est même pas la spécialité de Bolt, qui préfère le 200. C'est un peu comme si Michael Phelps disait «vous n'avez rien vu, je suis bien meilleur au ping-pong». Juste un peu.

Selon des études cliniques, 9 s 60 serait la marque absolue sous laquelle l'humain tel qu'on le connaît aujourd'hui ne pourra jamais passer. Mais comment sera l'humain dans 20 ans, peut-être que je serai là à parler de 9 s 52 ou de 8 s 88, allez donc savoir. (Mais non, je ne serai pas là, rassurez-vous. Dès la fin de ces Jeux, je vous fiche la paix et je me mets au trampoline.)

Deux choses à noter. 1. Gay s'est blessé à une cuisse lors des essais aux États-Unis; 2. il adore manger chez McDonald's. «Il aime ça, il en mange tout le temps», a déclaré l'un de ses entraîneurs, Jon Drummond, lui-même ancien sprinter. «Il en a mangé toute sa vie, et regardez ce qu'il a accompli. Qui suis-je pour lui dire que c'est mauvais pour lui?» Comme l'écrivait le magazine Time: «Gay est un phénomène. S'il peut courir aussi vite en carburant aux Big Macs, ce n'est pas une jambe mal en point qui va l'arrêter.»

En revanche, Bolt se refuse à fréquenter le bar reggae qu'exploite sa tante dans sa ville de Trelawny, en Jamaïque, pour éviter de se coucher trop tard. On verra sous peu s'il paie d'être sage.

***

Comment arrive-t-on à fabriquer une délégation qui gagne des centaines de millions de médailles? Non, je ne parle pas de votre Canada. Votre Canada, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué... ah et puis laissez donc faire. Vos Canadiens n'arrivent pas à faire mieux que des quatrièmes marches de podium, comme ils disaient à Radio-Canada, et comme un podium qui se respecte n'en compte que trois -- une espèce de triangle d'as, en somme --, ça se présente plutôt mal. En fait, c'est comme pour les trois mousquetaires qui étaient quatre, mais à l'envers, ou la cinquième roue du carrosse, enfin, je vous laisse faire vos propres manipulations mathématiques entre deux séances de tir à air comprimé. D'ailleurs, à ce sujet, rassurez-vous, des sources m'ont informé qu'il n'y avait pas eu de problème relativement à la qualité de l'air comprimé à Pékin.

Il s'agit plutôt de la Chine. Il y a trois ans, la publication International Journal of the History of Sport, à laquelle je suis abonné depuis je ne me souviens plus quand, avait publié les résultats d'une enquête sur le système chinois de formation d'athlètes. On y apprenait qu'en 2004, par exemple, 400 000 étudiants étaient enrôlés dans l'une des 3000 écoles sportives d'État, parfois aussi tôt qu'à l'âge de six ans. À partir de là se produit l'écrémage: en fonction des aptitudes démontrées, environ un de ces étudiants sur huit passe à une équipe provinciale; de ceux-ci, environ un tiers sont recrutés au sein d'équipes nationales; un cinquième de ces derniers acquiert le statut d'«athlète olympique en formation»; enfin, un de ceux-ci sur huit est effectivement appelé à faire partie de la délégation chinoise aux Jeux. «C'est donc dire que sur 900 prospects identifiés dès l'enfance, 899 ne participeront jamais aux Jeux», note le magazine Play, auquel je suis aussi abonné, ce qui vous donne une idée du budget proprement indécent dont je dispose.

Ce procédé s'inscrit dans le cadre plus général du «Projet 119», une initiative lancée par les autorités chinoises en 2001, tout juste après que les Jeux de 2008 eurent été accordés à Pékin. 119, c'est le nombre de médailles d'or octroyées dans certaines disciplines où la Chine avait l'habitude de faire assez piètre figure: athlétisme, natation, aviron, voile et canoë-kayak. C'est là qu'il fallait déployer les gros efforts, tout en continuant de tabler sur les forces traditionnelles de la nation: gymnastique, plongeon, tennis de table, badminton, tir, sports individuels féminins en général. On a aujourd'hui les premières manifestations de cette, comment dire sans avoir l'air de faire du calembour historique de bas de quatrième marche de podium, longue marche.

Il y a deux mois, la firme PricewaterhouseCoopers s'est livrée à de gros calculs pour tenter de prédire la récolte de médailles à Pékin. Facteurs en jeu: population du pays, revenu annuel moyen (PNB par habitant), appartenance à l'ancien bloc de l'Est (y compris Chine et Cuba), pays hôte, rendement aux JO précédents pour ce qui est des podiums. Sa conclusion: la Chine gagnera 88 médailles, soit 25 de plus qu'à Athènes, contre 87 pour les États-Unis. Après sept jours de compétitions, c'était 46-41 en faveur des USA, mais 26-14 pour la Chine dans les titres olympiques. Et voilà ce qui importe pour le pays hôte: comme le disait l'ancien entraîneur de l'équipe soviétique d'aviron aujourd'hui aux commandes de la formation chinoise, Igor Grinko, «une médaille d'argent? autant finir dernier».

Quant à votre Canada, PwC lui a annoncé 13 médailles. Il en manque donc... combien déjà?

***

10 000 mètres féminin. Il reste un tour de piste à faire, chaude lutte à deux, puis Tirunesh Dibaba dit «bon ben, m'a y aller moi là». Elle pèse sur la suce, et disparaît au loin. Toujours un spectacle extraordinaire. On aimerait d'ailleurs, un de ces jours, voir un 10 000 au complet, mais ç'a l'air que la télé a des choses plus importantes à montrer, comme le moment Bell du jour ou l'espoir Rona des Jeux de 2044.

***

S'il y a des moments creux pendant le 100 m et que vous vous demandez quoi faire en attendant que l'action reprenne, notre expert chiffreur en résidence, Mathématthieu, propose une petite réflexion autour du nombre 100, qui peut en certaines circonstances constituer une barrière psychologique.

«Cent est à la fois le carré de la somme des quatre premiers nombres (i.e. le carré de 1 + 2 + 3 + 4), et la somme des quatre premiers cubes (1 + 8 + 27 + 64)», écrit-il. «Ce qui est absolument extraordinaire, c'est qu'il ne s'agit pas d'un hasard: cette propriété est toujours vraie. Le carré de la somme des N premiers nombres est toujours égale à la somme des N premiers cubes.»

«Par ailleurs, on peut s'amuser à aligner les chiffres de 1 à 9 et à garrocher çà et là des "+" et des "-" pour arriver à 100. La solution la plus élégante, parce qu'elle n'utilise que trois signes, est (123 - 45 - 67 + 89 = 100). Cent est le troisième plus petit nombre qu'on peut obtenir par ce procédé, après (123 + 45 - 67 + 89 = 12) et (123 - 45 + 67 - 89 = 56), ce qui lui vaut la médaille de bronze. Ce qui est quand même une de plus que le Canada, qui se retrouve toujours avec pas.»

Le Canada, pas de médaille? Je n'y crois juste pas.

Le Devoir


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Quand le fanatisme nous bouche les yeux ! - par Michel Savard
Le mardi 19 août 2008 13:00

Jean Dion est humain ! - par Marc Perron
Le samedi 16 août 2008 21:00

Cocasseries ironiques - par Yves Cazelais
Le samedi 16 août 2008 14:00

Sans le mètre ... mais avec un phoque à ballon ! - par Yves Cazelais (yves.cazelais@videotron.ca)
Le samedi 16 août 2008 13:00

Encore moins de médailles sans le Québec - par LUCILLE MURRAY (lbmurray2000@yahoo.com)
Le samedi 16 août 2008 12:00

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