Félix Leclerc, vingt ans après - De leur vivant et du sien

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Sylvain Cormier
Édition du vendredi 08 août 2008

Mots clés : témoignages, Félix Leclerc, Musique, Québec (province)

Dix témoignages pour évoquer un géant

Photos: Nathalie Leclerc et Jacques Grenier. Montage: Donald Filion

En ce 8e jour du 8e mois de l'an 8 du XXIe siècle, les chiffres s'alignent de nouveau pour nous rappeler, à 20 ans d'intervalle, que c'est arrivé le 8 du 8 en 1988, paraît-il à 8h8: le dernier souffle d'un homme, grand homme, géant de chez nous. Huit témoignages pour évoquer Félix? Non. Dix. Pourquoi dix? Parce qu'on en a dix, et qu'en enlever deux pour que ça fasse huit, ç'aurait été bête. Pour Félix, donc, dixit fois dix.

Ce soir, sur les ondes d'Espace Musique, à 20h, on diffuse en différé le spectacle Félix. L'homme de paroles, tel que présenté samedi dernier au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts en événement de clôture des FrancoFolies de Montréal, vingtièmes du nom. Vingt comme dans vingt ans depuis la mort de Félix: c'était exprès. La diffusion aujourd'hui, c'est exprès aussi. Pareillement préméditée, l'anecdote sollicitée en fin du «petit questionnaire facultatif» envoyé la semaine dernière par Le Devoir aux artistes et au metteur en scène du spectacle. Au-delà du spectacle, justement, nous voulions le Félix de chacun. L'émoi d'un premier disque, par exemple, comme dans la fameuse liste de Dolorès, la chanson de Charlebois: «J'ai eu toutes sortes de cadeaux [...] un disque d'Elvis, un disque de Félix...» Ou alors le souvenir d'une rencontre, personnelle ou par aïeuls interposés.

Dans le cas de Catherine Major, c'est l'aïeule. «Félix a été l'amoureux de ma grand-mère maternelle. Elle jouait au théâtre pour le plaisir. Lui aussi. Ils se sont fréquentés sous un certain bouleau... Notre sentier a été écrite pour elle. La chanson a une signification toute particulière pour moi parce que Mamousse (son petit nom), ma grand-mère, était très proche de moi. Elle est ma bonne étoile depuis qu'elle est partie.» La récente lauréate du prix Félix-Leclerc chante Notre sentier sur l'album-hommage, à paraître incessamment.

Chacun son sentier, en effet. Pour Claude Lamothe, le virtuose violoncelliste, Félix, c'est d'abord son oncle Gaston. «Hiver 2005. Je suis tout entier à la conception de mon album Vivace, et l'on m'apprend que mon oncle Gaston vient de mourir. La famille me demande alors si j'accepterais de jouer à ses funérailles. Mais pas question de donner dans le mélo. Non. Du Félix Leclerc. [...] Et me voilà dans l'église de mon enfance (bondée qu'elle était l'église; c'est qu'il était populaire, mon oncle Gaston) à y aller de quelques variations sur le thème de L'Hymne au printemps.»

Le questionnaire n'a fait le coup Kennedy à personne, sur l'air d'où-étiez-vous-le-8-août-1988. N'empêche que, pour certains, les plus jeunes, le point de contact le plus personnel avec Félix coïncide avec sa mort. JF Moran, lauréat de Ma première Place des Arts: «Le 8 août 1988 j'avais 14 ans. Nous étions dans la voiture toute la famille et nous revenions d'une zec du parc des Laurentides où nous avions l'habitude de passer nos vacances. Ma mère s'était mise à chanter le répertoire de Félix sur le long chemin du retour. [...] Je me souviens m'être laissé emporter par le petit bonheur de chanter Le Petit Bonheur. J'avais l'impression tout à coup que je savais chanter.» Le 8 août 1988 de Daniel Boucher est moins bucolique: «Quand il est mort, j'avais 16 ans et je travaillais chez Provigo; Félix Leclerc ne jouait pas souvent dans le rayon des patates pilées. Dommage: les gens auraient pris leur temps pour faire leur épicerie. Ils auraient aussi appris à choisir ce qu'ils achètent.»

Fred Pellerin, en mal d'anecdote, fabule affectueusement: «J'ai croisé Félix en 1965 dans un concert à Nicolet... Non, sans blague, j'étais même pas au monde. Des liens d'homme qui a vu l'ours avec Félix? Pas à ma connaissance dans l'arbre généalogique!» Le metteur en scène Dominic Champagne relate, lui, de véritables impressions de spectateur: «Vu en spectacle au Palais Montcalm, milieu des années 70, impression forte du poète se confiant à son peuple. Puis un soir, l'ai vu passer en coup de vent, sortant de la loge d'un spectacle de Jean Lapointe, en homme jaloux de sa solitude, fuyant la ville et ses mondanités, mais que l'amitié avait tiré jusque-là, cette impression de liberté si rare et souveraine...»

Pas d'amitié sans débat

Il y a aussi les contemporains. Les proches, les amis. Si Mireille Deyglun, filleule de Félix, se fait volontairement et délicatement discrète («Il était toujours présent chez mes parents à Vaudreuil»), Jean Lapointe ouvre les vannes, intarissable et heureux. «J'ai rarement mis les pieds à Québec après 1975 sans rendre visite à Félix, Gaétane, Nathalie et Francis. Les petits m'appelaient mon oncle Jean et je trouvais cela bien émouvant... J'ai toujours gardé le contact, même après le départ de notre géant au regard bleu. Nous chantions beaucoup en duo lorsque j'allais chez Félix. Il trouvait que je chantais juste et que mes harmonies lui convenaient parfaitement. Naturellement, il voulait me convertir en indépendantiste... et nos interminables discussions n'ont pas donné grand-chose en ce sens. Exemple. Un jour il me dit: "L'indépendance mon garçon, c'est irréversible. C'est un bien grand mot pour toi... Je t'explique: une chute... elle coule toujours par en bas... elle ne monte jamais par en haut." Alors je lui avais répondu ceci: "Oui, je comprends bien ça, mais ce que tu ne veux pas voir, c'est qu'en haut de tes chutes, l'eau provient des lacs appartenant aux Anglais... S'ils décident de mettre un barrage, qu'est-ce que tu fais avec ton irréversibilité? Sa réponse: "Maudit que j'ai de la misère avec toi." Toutes ces discussions étaient imprégnées de respect mutuel et de beaucoup d'amitié.»

Monique Miville-Deschênes, qui a chanté à la même affiche que Félix jusqu'à Bruxelles et Paris (50 fois aux Trois-Baudets!), évoque tout naturellement leur première rencontre. «J'ai commencé ma carrière en interprétant Notre sentier à la télé de Québec un dimanche après-midi. Après ma chanson, j'ai annoncé qu'en soirée, Félix chantait dans un Patro à Charlesbourg. Quand je me suis présentée au Patro, le directeur m'attendait à la porte. Il m'a dit: "Les billets ne s'étaient pas tous vendus... mais après votre annonce, tout s'est envolé! Ça mérite une rencontre avec Félix Leclerc..."»

Il y a des rencontres mythiques, souvent racontées. Marie-Claire et Richard Séguin allant porter, avec leur père, le 45-tours de leur Train du nord à Félix chez lui, à l'île d'Orléans. Et Beau Dommage qui accompagne Félix en studio, le temps d'une session pas vraiment convaincante, la manière Félix et la méthode Beatles se révélant peu compatibles. Qu'à cela ne tienne, Michel Rivard a son histoire à lui: «1975, Beau Dommage bat son plein. Je reçois l'appel d'une secrétaire du Studio Son Québec qui m'invite à l'audition du nouveau disque de Félix orchestré par Dompierre. Je me dis que c'est bien, le succès, on se fait inviter à toutes sortes d'événements... La secrétaire me demande si je suis au courant du fait que M. Leclerc a repris sur ce disque une de mes chansons [La Complainte du phoque en Alaska]. Je ne me souviens plus des minutes qui ont suivi! Le lendemain, au studio, Félix vient vers moi, me met la main sur l'épaule et me dit de sa voix de violoncelle: "Vous avez écrit une bien belle chanson." Cette main sur l'épaule a été plus importante que tous les trophées, et c'est un souvenir qui ne s'oxyde pas et ne prend pas la poussière.» Là-dessus, pourrait-on ajouter aujourd'hui, la mort n'a pas de prise.


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Le vendredi 08 août 2008 12:00

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