Mi-figue, mi-raisin
Mots clés : AKP, Religion, Gouvernement, Turquie (pays)
C'est par une voix et une seule que le parti actuellement au pouvoir en Turquie, l'AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, a évité la mise au ban judiciaire. Si les juges de la Cour constitutionnelle ont convenu de ne pas interdire cette formation afin d'éviter une crise politique majeure, ils ont par contre estimé que les accusations lancées à son endroit étaient fondées. Il est écrit dans le ciel que le bras de fer entre islamistes et laïques va se poursuivre de plus belle.
Il faut maintenant préciser un autre fait fondamental. Lorsque Kemal Atatürk s'est attelé à la modernisation de la Turquie, il s'est avéré plus jacobin que les jacobins. Plus Robespierre que Robespierre. Contrairement à la France, où comme chacun sait la séparation de l'Église et de l'État a été décrétée, Atatürk a décidé que la religion devait être subordonnée à l'État. Ainsi, aujourd'hui encore, c'est l'État qui nomme les imams des 77 000 mosquées du pays. L'État qui suggère -- pour ne pas dire impose -- les thèmes des sermons, quand il ne les écrit pas.
Quand les militaires et les laïques détenaient les rênes du pouvoir, le prosélytisme religieux fut réduit à sa plus simple expression pendant des décennies. Mais lorsque, dans les années 1980, les communistes kurdes se sont manifestés avec plus de vigueur qu'auparavant, les autorités ont favorisé l'émergence d'un certain islamisme pour combattre des gens qui considèrent que la religion est l'opium du peuple. Résultat net des courses, si l'on peut dire, quand l'AKP est arrivé au pouvoir en 2002, il s'est retrouvé de facto maître d'un réseau de mosquées et autres points d'appui qu'il s'est empressé d'utiliser comme caisse de résonance de son agenda politique, évidemment mâtiné d'ambition religieuse.
Pour en revenir au sujet du jour, soit la décision de la Cour, il faut bien comprendre que le fait qui en est à l'origine n'était pas un fait isolé. Il n'était pas non plus un premier fait annonçant un emboîtement de faits, mais bien un fait mettant en relief la volonté de l'AKP d'élargir la présence religieuse aux sphères d'activité au sein desquelles elle ne s'était pas encore immiscée. On pense évidemment au port du foulard dans les universités que proposa l'AKP et que cette même Cour a d'ailleurs interdit il y a quelque mois de cela.
Avant, bien avant qu'Erdogan attaque le monde universitaire par foulard interposé, celui-ci s'est employé avec méticulosité à remettre entre les mains d'hommes d'affaires partageant ses vues religieuses les bijoux de la couronne turque. Première cible? Les médias. Il a mis à profit les trous constatés dans la législation en matière télévisuelle pour «refiler» le conglomérat Sabah-ATV, deuxième en importance au pays, à un financier pro-AKP. On ne sera pas étonné d'apprendre que ce dernier a nommé le gendre d'Erdogan président de cette entreprise.
Après les médias, ce fut au tour des banques et des grandes compagnies. À chaque fois qu'Erdogan et l'actuel président Abdullah Gül ont eu l'occasion de placer des proches de l'AKP à la tête d'entités influentes, ils se sont empressés de la saisir. Il en a été de l'appareil d'État comme il en a été du privé: les militants de l'AKP ont été privilégiés. Signe particulier? Le nombre de femmes qui occupaient des postes importants a fondu comme neige au soleil. Soit dit en passant, parmi les ministres, sous-ministres, secrétaires d'État et sous-secrétaires d'État, on compte une femme et une seule. Elle est évidemment responsable des Affaires féminines.
Forts de l'emprise qu'ils détiennent sur le pays, Erdogan et ses proches n'ont rien trouvé de mieux que de s'en prendre avec brutalité à ceux qui les critiquent. Et notamment aux journalistes, dont certains sont aujourd'hui en prison. La victoire, si mince soit-elle, que le premier ministre vient de remporter sur le front légal va certainement l'encourager à poursuivre sur la voix de l'islamisation de la Turquie, à moins qu'il renie les idées qui sont au coeur de l'AKP. À terme, il est probable que la Turquie va ressembler davantage à la Jordanie, mi-séculière, mi-religieuse, qu'à n'importe quelle démocratie de l'Union européenne qu'elle souhaite pourtant rejoindre.
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