La course polaire
Mots clés : Convention sur le droit de la mer, Stephen Harper, Énergie, Arctique et Antarctique (Région), Canada (Pays)
Quatre cent douze milliards de barils de pétrole. Le tiers des réserves prouvées de la planète. Voilà ce que renfermeraient les profondeurs de l'Arctique, selon la plus récente évaluation du US Geological Survey. On peut compter sur le premier ministre Stephen Harper pour profiter de l'occasion afin de réaffirmer la souveraineté «indiscutable» du Canada sur le Nord -- et pour réduire le débat sur le développement du monde circumpolaire à une guerre de drapeaux et de brise-glaces.
Le hasard a par ailleurs fait que les estimations publiées par le US Geological Survey ont été rendues publiques un an, presque jour pour jour, après que deux petits sous-marins russes eurent plongé à 4000 mètres de profondeur, au début d'août 2007, pour aller planter un drapeau sous le pôle Nord. Le coup d'éclat, sans impact juridique par ailleurs, aura relancé de belle façon le débat au sujet de la souveraineté sur l'Arctique. Piqué au vif, Peter MacKay, le ministre des Affaires étrangères d'alors, avait décrété que la zone convoitée par la Russie était «indiscutablement» canadienne.
Indiscutablement? Cela reste à voir. Les experts de l'ONU, garants de la Convention sur le droit de la mer, diront d'ici 2013 qui, d'Ottawa ou de Moscou, a les prétentions nationales les mieux fondées scientifiquement. Pour l'heure, il semble pourtant que ce soit la Russie qui soit la mieux placée pour faire la preuve géologique que la dorsale Lomonossov, une chaîne de montagnes sous-marine qui traverse l'Arctique, est le prolongement du plateau continental russe, et non du plateau canadien.
Les politiciens ne s'embêtent malheureusement guère de tels détails scientifiques dans leurs communications avec l'électorat, préférant jouer de rhétorique nationaliste à consommation facile. Ainsi, le scénario mauvais veut que, dans cette course au sommet du monde, le partage de l'Arctique sera moins le résultat d'un jugement onusien et d'un dialogue multinational que de luttes de pouvoir croisées entre les cinq pays concernés -- le Canada, la Russie, les États-Unis, le Danemark et la Norvège. Ce scénario est tout à fait plausible.
«L'Arctique canadien est au coeur de notre identité nationale», déclarait l'année dernière Stephen Harper, qui a annoncé, entre autres mesures militaires depuis un an, un investissement de sept milliards sur 25 ans pour l'achat de navires de patrouille. Désolante perspective: que le Canada cherche à assumer sa nordicité est louable, qu'il se propose d'y arriver en mettant l'accent sur sa défense militaire, au détriment d'initiatives sociales, écologiques, économiques et diplomatiques, l'est autrement moins. On imagine mal, de toute façon, que le pugnace premier ministre-président Vladimir Poutine se laissera impressionner.
La manière Harper est au demeurant très contestable, dans la mesure où elle est à mille lieues du Canadian Way et est fondée sur le dialogue et la coopération. Les dernières décennies ont pourtant démontré que c'est en mettant dans la balance ses intérêts et ceux de ses voisins circumpolaires, et non en bombant le torse, que le Canada a réussi à préserver sa souveraineté arctique.
Question de calmer les tensions, les cinq ont d'ailleurs tenu, le printemps dernier au Groenland, une grande réunion qui s'est terminée par l'engagement des participants à régler «de manière ordonnée» toute question litigieuse, à «renforcer leur coopération basée sur une confiance mutuelle et la transparence» et à «assurer la protection et la préservation du fragile environnement marin de l'océan Arctique». Des phrases creuses? L'avenir dira comment ces belles promesses, que l'on voudrait voir être tenues, résisteront à la convoitise de 412 milliards de barils de pétrole.
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gtaillefer@ledevoir.com
Vos réactions
bonne chance, M. Taillefer, avec les initiatives "sociales" contre les sous-marins - par Serge Manzhos
Le mercredi 30 juillet 2008 02:00
Ça ne se réchauffe plus depuis 10 ans, donc épargnez moi la catastrophe dans 100 mois. - par Dominic Pageau
Le lundi 28 juillet 2008 23:00
Le principe de précaution - par Pierre Vaillancourt (pvaillancourt26@yahoo.ca)
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Le lundi 28 juillet 2008 02:00

