La course polaire

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Guy Taillefer
Édition du lundi 28 juillet 2008

Mots clés : Convention sur le droit de la mer, Stephen Harper, Énergie, Arctique et Antarctique (Région), Canada (Pays)

Quatre cent douze milliards de barils de pétrole. Le tiers des réserves prouvées de la planète. Voilà ce que renfermeraient les profondeurs de l'Arctique, selon la plus récente évaluation du US Geological Survey. On peut compter sur le premier ministre Stephen Harper pour profiter de l'occasion afin de réaffirmer la souveraineté «indiscutable» du Canada sur le Nord -- et pour réduire le débat sur le développement du monde circumpolaire à une guerre de drapeaux et de brise-glaces.

Après quatre ans de recherche, le US Geological Survey, l'agence scientifique américaine spécialisée dans les hydrocarbures, a accouché mercredi dernier de la première estimation exhaustive du potentiel en pétrole et en gaz situé au nord du cercle polaire: 90 milliards de barils de brut, trois fois plus de gaz naturel, 20 % des réserves mondiales probables de gaz naturel liquéfié... Effet de nouvelle garanti, dans le contexte actuel de resserrement de l'offre énergétique, de flambée des prix à la pompe et de croissance extraordinaire de la demande dans les pays en développement. Les gouvernements nordiques et l'industrie pétrolière n'ont jamais à ce point salivé devant l'Arctique, qui leur devient d'autant plus hospitalière que ses glaces fondent... Si on était cynique, on dirait qu'Ottawa a tout avantage, en l'occurrence, à se traîner les pieds dans la lutte contre les gaz à effet de serre.

Le hasard a par ailleurs fait que les estimations publiées par le US Geological Survey ont été rendues publiques un an, presque jour pour jour, après que deux petits sous-marins russes eurent plongé à 4000 mètres de profondeur, au début d'août 2007, pour aller planter un drapeau sous le pôle Nord. Le coup d'éclat, sans impact juridique par ailleurs, aura relancé de belle façon le débat au sujet de la souveraineté sur l'Arctique. Piqué au vif, Peter MacKay, le ministre des Affaires étrangères d'alors, avait décrété que la zone convoitée par la Russie était «indiscutablement» canadienne.

Indiscutablement? Cela reste à voir. Les experts de l'ONU, garants de la Convention sur le droit de la mer, diront d'ici 2013 qui, d'Ottawa ou de Moscou, a les prétentions nationales les mieux fondées scientifiquement. Pour l'heure, il semble pourtant que ce soit la Russie qui soit la mieux placée pour faire la preuve géologique que la dorsale Lomonossov, une chaîne de montagnes sous-marine qui traverse l'Arctique, est le prolongement du plateau continental russe, et non du plateau canadien.

Les politiciens ne s'embêtent malheureusement guère de tels détails scientifiques dans leurs communications avec l'électorat, préférant jouer de rhétorique nationaliste à consommation facile. Ainsi, le scénario mauvais veut que, dans cette course au sommet du monde, le partage de l'Arctique sera moins le résultat d'un jugement onusien et d'un dialogue multinational que de luttes de pouvoir croisées entre les cinq pays concernés -- le Canada, la Russie, les États-Unis, le Danemark et la Norvège. Ce scénario est tout à fait plausible.

«L'Arctique canadien est au coeur de notre identité nationale», déclarait l'année dernière Stephen Harper, qui a annoncé, entre autres mesures militaires depuis un an, un investissement de sept milliards sur 25 ans pour l'achat de navires de patrouille. Désolante perspective: que le Canada cherche à assumer sa nordicité est louable, qu'il se propose d'y arriver en mettant l'accent sur sa défense militaire, au détriment d'initiatives sociales, écologiques, économiques et diplomatiques, l'est autrement moins. On imagine mal, de toute façon, que le pugnace premier ministre-président Vladimir Poutine se laissera impressionner.

La manière Harper est au demeurant très contestable, dans la mesure où elle est à mille lieues du Canadian Way et est fondée sur le dialogue et la coopération. Les dernières décennies ont pourtant démontré que c'est en mettant dans la balance ses intérêts et ceux de ses voisins circumpolaires, et non en bombant le torse, que le Canada a réussi à préserver sa souveraineté arctique.

Question de calmer les tensions, les cinq ont d'ailleurs tenu, le printemps dernier au Groenland, une grande réunion qui s'est terminée par l'engagement des participants à régler «de manière ordonnée» toute question litigieuse, à «renforcer leur coopération basée sur une confiance mutuelle et la transparence» et à «assurer la protection et la préservation du fragile environnement marin de l'océan Arctique». Des phrases creuses? L'avenir dira comment ces belles promesses, que l'on voudrait voir être tenues, résisteront à la convoitise de 412 milliards de barils de pétrole.

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gtaillefer@ledevoir.com


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Le mercredi 30 juillet 2008 02:00

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