Opinion
Québec au temps du scorbut - L'épidémie de grippe de 1700-1701
Mots clés : épidémie, grippe, hiver, Malade, Histoires, Québec (province)
Tranches de vie des Québécois sous l'Ancien Régime, histoires cocasses ou troublantes, mémoires retrouvées d'une communauté agrippée à son cap Diamant entre dangers, plaisirs quotidiens et cohabitation avec des Amérindiens envahis. En l'honneur du 400e anniversaire de la capitale, Le Devoir publie cet été une série de chroniques compilées par l'archiviste historien Pierre-Georges Roy. Elles sont tirées de deux imposants volumes intitulés La Ville de Québec sous le régime français (1930, Publications du gouvernement du Québec).
Ce «mauvais rhume» qui fit plusieurs victimes en 1700-1701 n'était autre que la grippe qui a laissé de si douloureux souvenirs à Québec et dans tout le pays, il n'y a pas encore très longtemps.
Un des premiers à contracter cette grippe fut M. l'abbé Henri de Bernières, ancien curé de la cathédrale et doyen du chapitre de Québec. M. de Bernières décéda le 4 décembre 1700, à l'âge de soixante-cinq ans. La Mère Juchereau de Saint-Ignace, qui dit toujours beaucoup en peu de mots, écrit au sujet de cet estimable prêtre:
«Il mourut dans Québec beaucoup de personnes considérables; de ce nombre fut M. Henri de Bernières, qui était venu de France tout jeune ecclésiastique, avec M. de Laval qui l'ordonna prêtre en Canada, où il est toujours demeuré pour servir cette nouvelle Église avec un grand zèle et d'une manière très édifiante.»
Le docteur Gervais Beaudoin, qui était le médecin des Ursulines, succomba aussi à l'épidémie de l'hiver de 1700-1701. Il décéda le 5 décembre 1700. Le docteur Beaudoin laissait une nombreuse famille. Attaché à son art et trop occupé par sa nombreuse clientèle pour thésauriser, il n'avait pas amassé de fortune. M. Le Gardeur de Tilly, qui était un ami du docteur Beaudoin, vint en aide à sa veuve en lui concédant deux arrière-fiefs dans sa seigneurie de Tilly.
Une autre des victimes de cette épidémie fut Louis Rouer de Villeray, premier conseiller au Conseil Souverain, qui était dans la Nouvelle-France depuis 1650. Il décéda le 6 décembre 1700, à l'âge de 71 ans. Il avait été très discuté pendant sa vie mais, à sa mort, tous, à commencer par ceux qui l'avaient le plus violemment combattu, s'accordèrent pour rendre justice à sa mémoire.
Le chirurgien Timothée Roussel qui fut aussi emporté par la contagion le 11 décembre 1700, était depuis plusieurs années le médecin de l'Hôtel-Dieu, à qui il avait rendu de bons services.
La Mère Juchereau de Saint-Ignace raconte une curieuse aventure arrivée au notaire Chambalon, lors des funérailles du chirurgien Roussel:
M. Roussel décédé à l'Hôtel-Dieu, dit-elle, et ses enfants souhaitaient qu'il fût enterré à la paroisse (c'est-à-dire dans la cathédrale). «M. de Chambalon, notaire de Québec et gendre du mort, qui agissait pour la famille, ordonna ses funérailles; et quoiqu'on l'eût averti qu'il devait demander à la supérieure de l'Hôtel-Dieu la permission de faire enlever le corps de son beau-père, il crut que c'était une formalité superflue, et ne voulut faire là-dessus aucune soumission, il laissa venir le clergé jusqu'ici, mais pour maintenir les droits de l'hôpital, on fit fermer la porte de la salle et la portière répondit qu'on n'ouvrirait point, et qu'on ne laisserait point enlever le cercueil, que M. de Chambalon n'eût fait son devoir en demandant cette permission. C'était au mois de décembre, la saison était très froide, les prêtres attendirent dehors et firent des reproches à M. de Chambalon, de ce qu'il les mettait en chemin sans avoir fait les démarches nécessaires. Il se vit enfin contraint d'aller promptement et tout confus sonner au parloir; ayant demandé à notre supérieure et obtenu d'elle la permission qu'il souhaitait, il lui fit bien des excuses et aussitôt on ouvrit les portes, le clergé entra et enleva le corps qui fut enterré honorablement, comme ses parents le désiraient.»

