Rire ou périr - Pourquoi rit-on?
Mots clés : rire, Science, santé, Québec (province)
Rit-on différemment ici?

L'humour noir peut faire rire jaune. The New Yorker vient de publier un dessin en une montrant Michelle et Barack Obama à la Maison-Blanche en disciples d'Oussama ben Laden, une bannière étoilée dans le feu du foyer. Le magazine a répliqué au torrent de critiques sur le «mauvais goût» de sa caricature en la présentant comme une réponse ironique à «la campagne de peur et de désinformation» menée depuis des mois contre le candidat démocrate aux élections présidentielles.
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N'empêche, les vraies bonnes blagues se passent de mode d'emploi...
Ironie du sort, le même respectable magazine se trouve à l'origine de la publication quasi tout aussi fraîche d'un brillant et amusant essai sur «l'histoire et la philosophie des blagues» intitulé Stop Me if You've Heard This (W.W. Norton & Company). Le petit livre reprend en partie un article sur le sérieux sujet commandé au journaliste Jim Holt et publié par The New Yorker en 2004.
«J'ai accepté l'assignation avec joie en pensant, dans la belle tradition du journalisme pseudo-savant, pouvoir piller le matériel d'une histoire déjà publiée, que j'étais certain de trouver enfouie dans une bibliothèque ou ailleurs, explique candidement l'auteur-reporter dans sa préface. J'ai découvert avec horreur que cette publication n'existait pas.»
Un mystère de plus pour cette énigmatique réalité universelle: l'humour est partout, sauf à l'université. Ou si peu présente dans
voir page A 5: rire
les facultés que l'humourologie n'existe presque pas. Jim Holt, spécialisé dans les synthèses scientifiques, a donc produit lui-même la recherche sur l'histoire des blagues en y ajoutant, en version livresque, une seconde partie sur la philosophie de l'humour. Sa plaquette paraîtra bientôt en français chez 10/18, une des maisons du drôlement nommé consortium Univers Poche.
«Le rire m'a toujours semblé étrange, dit-il en entrevue téléphonique au Devoir. Si un extraterrestre nous rendait visite, il serait surpris par les spasmes qui accompagnent nos conversations comme un réflexe. Il serait encore plus étonné d'apprendre qu'à la source de cette agitation physique se trouve une idée, une pensée, un jeu de mots, une absurdité ou une blague. Même pour nous, le rapport entre cette idée et le rire demeure étrange et mystérieux.»
Pourquoi rit-on?
Jim Holt reconstitue patiemment le travail de savants fous qui ont consacré leur drôle de vie à constituer des florilèges de jokes, de l'Antiquité à nos jours. Les Romains se bidonnaient avec d'innombrables références à la laitue, probablement pour de subtiles connotations sexuelles. L'humanité compte aussi quelques «agélastes» (qui ne rient pas), une lignée d'antijovialistes comptant Newton, Jonathan Swift (pourtant drôle à en pleurer), Staline et Margaret Thatcher.
Pourquoi ne riaient-ils pas? Pourquoi riait-on et rit-on encore et toujours? «Toute définition du rire ou de ce qui fait rire a un effet réducteur», répond Robert Aird. Il a publié L'Histoire de l'humour au Québec, de 1945 à nos jours et il élargira la perspective l'hiver prochain avec L'Histoire du comique au Québec, des origines à nos jours et une Histoire de la caricature au Québec (toujours chez Vlb). «C'est ce qui rend le thème si passionnant! C'est un puits sans fond! Rire pour ne pas pleurer, dit Montaigne: voilà la maxime clé répondant à cette question. Devant l'absurdité de son existence, l'homme a pris parti d'en rire plutôt que d'en pleurer. À quoi cela sert-il de s'apitoyer sur son sort si finalement on va tous crever?»
«Pourquoi rit-on? Pour la même raison que nous pleurons!», reprend la théoricienne et praticienne de l'humour Marielle Léveillé. Autre rare intello de son secteur, elle a complété une maîtrise sur l'histoire du stand-up au Québec. Elle continue de pratiquer son art avec Gilles Latulipe. Elle est aussi guide au Musée des beaux-arts de Montréal. «Souvent il m'arrive de faire rire mes visiteurs. L'humour, je l'ai dans le sang. [...] Le rire est une soupape qui nous permet d'exulter le trop plein d'émotions. En fait, c'est un court-circuit qui se produit dans la logique de la vie; ça crée une surprise et c'est ce qui déclenche l'éclat de rire. C'est une forme d'intelligence qui nous est propre. Seul l'être humain rit. Les animaux émettent des sons qui ressemblent au rire mais ils ne rient pas vraiment.»
Jim Holt a répertorié trois grandes théories pour expliquer ce propre de l'hommerie. La première, dite de la supériorité, l'enracine dans la moquerie et la dérision à l'égard des autres, y compris les puissants. Les Français se moquent des Belges et tout le monde rit quand Bill Gates reçoit une tarte à la crème.
La seconde théorie, dite de l'incongruité, la plus intellectuelle des trois, découle de propositions analytiques formulées par Descartes, Kant, Schopenhauer ou Bergson. Elle lie l'humour à la dissolution soudaine de la logique dans l'absurde et le vulgaire. Un exemple cité par M. Holt: «J'étais tellement laid quand je suis né que le médecin a tapé ma mère.»
Le dernier bloc appartient à Freud (Le Mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, 1905). Cette théorie, dite de la soupape, affirme que l'humour déclenche le rire quand il libère les pulsions inhibées et soulage des pensées secrètes, souvent inavouables. C'est la plus riche explication d'un point de vue heuristique et une sympathique revanche du père de la psychanalyse, si souvent euthanasié à l'ère du Prozac et des antidépresseurs. Sa théorie a le mérite de faire comprendre des milliers de cas, les blagues misogynes, racistes, sexuelles ou homophobes (mais moins les absurdes), tout en les reliant à des contextes culturel et personnel.
«Je pense que la plupart des blagues intègrent, à divers degrés, des caractéristiques de ces trois théories, commente Jim Holt. Je pense aussi que les plus vieilles blagues intègrent davantage d'ingrédients de la supériorité et de la soupape. Elles étaient crues et vulgaires. À la longue, avec les progrès de la civilisation, si je peux oser cette formule, les éléments de l'incongruité ont pris de l'importance et l'humour est progressivement devenu plus intellectuel et raffiné.»
D'ailleurs, l'habitude et l'acceptation massive de l'humour et de la blague datent du milieu du XIXe siècle, comme le montre l'oeuvre d'Oscar Wilde, capable de causer cul avec un sublime esprit de finesse. «Même nos blagues mêlant beaucoup d'éléments vulgaires, du sexe et de la merde, par exemple, s'enrichissent souvent de syllogisme et de tournures logiques.»
Un bon exemple? Un couple d'homosexuels s'ennuie, un jour de pluie. Le premier propose au second de jouer à la cachette coquine. «Tu comptes et, si tu me trouves, tu me fais une pipe, lui dit-il. Et si tu ne me trouves pas, je suis caché dans le garde-robe.»
De quoi rit-on?
Jim Holt note que la théorie freudienne force à s'interroger sur la passion des Anglais pour les «jokes de fifs», sur l'inclination allemande et néerlandaise pour les blagues liées à l'anus et sur la non moins intrigante affection américaine pour la fellation. Et le Québec? La société québécoise rit-elle différemment des autres, mettons du ROC (rest of Canada), de la France ou du RDM (reste du monde)?
«Je dirais qu'il n'existe pas de véritable spécificité nationale à l'humour», tranche Robert Aird. Il cite George Minois (Histoire du rire et de la dérision), selon lequel «chaque groupe humain alimente son sens comique à des éléments propres à son histoire et à sa culture». Dans cette vision, «les types d'humour correspondent à des différences psychologiques, sont nourris d'expériences différentes», mais «un humour spécifique aux groupes nationaux relève largement d'un mythe sciemment entretenu».
Les ressorts de fond paraissent en effet identiques d'un pays à l'autre: rires agressifs, narquois, amicaux, amers, joyeux, méprisants, etc. «Il n'existe pas plus un humour français ou américain qu'il n'existe de tristesse allemande ou anglaise», dit encore M. Aird, qui enseigne l'histoire et la sociologie du rire à l'École nationale de l'humour. Il ajoute que les Chinois sont friands de slapstick comedy, un genre périmé depuis longtemps au Québec, bien qu'on en trouve toujours des traces. Surtout, les gags visuels composent une sorte d'espéranto de l'humour.
Marielle Léveillé indique que depuis la nuit des temps on rit des mêmes choses: des interdits en général, de tout ce qui se situe en bas de la ceinture, des difformités physiques, des déficiences intellectuelles, des autorités de toutes sortes (religieuses, politiques, parentales, patronales, familiales).
«On rit de nos rivaux, de ceux qui sont différents: les hétéros rient des homos, les femmes rient des hommes et vice versa, dit-elle. Pour se valoriser, on rit de ceux qu'on trouve niais, les blondes ou les newfies, et les Français rient des Belges. En fait, tous ceux qui dérangent ou qui sortent de la "norme"; encore là, c'est une question de point de vue.»
Robert Aird propose une comparaison avec les transfuges français et québécois. «Les différences ne résident pas tant dans l'humour en soi ou le rire, qui sont deux choses différentes d'ailleurs. Les différences sont culturelles, politiques, sociales, de moeurs, de mentalité. Les Français n'ont pas saisi le personnage de l'oncle Georges de Daniel Lemire. Sûrement parce qu'ils n'ont pas eu l'équivalent de nos émissions éducatives pour enfants, le but de Lemire étant de les tourner en dérision avec un clown assurément destiné à un public averti. Il y a également des sujets plus délicats, selon les endroits. Bref, il n'y a pas de spécificité nationale à l'humour, mais il demeure souvent inévitable d'adapter la forme et le contenu pour lui permettre de voyager.»
Marielle Léveillé observe même une sorte de déterminisme de la modernité, faite de mouvement et d'incertitude, en humour comme dans tous les aspects de la vie contemporaine. «L'humour est le miroir de la société, poursuit-elle. En Occident, nous vivons une époque où la vitesse est payante. La tendance est aux gags courts, efficaces et spectaculaires. En cela, on est comme les autres peuples, mais il existe des différences culturelles.»
Elle rappelle qu'au Québec, la tendance lourde favorise aussi le stand-up comique (Martin Matte, Louis-José Houde, Rachid Badouri), tout en ne négligeant pas les personnages. «En matière de longévité, les plus grands succès de l'humour québécois ne sont-ils pas le burlesque, l'oeuvre de Claude Meunier, la pièce Broue, les Rock et Belles Oreilles? demande Mme Léveillé. [...] On se démarque des autres par la variété de nos produits. On n'a qu'à penser aux chansons, à Laurent Paquin, aux Têtes à claques, aux Chick'n Swell ou aux spectacles des Zappartistes. Il y a de quoi satisfaire tous les goûts.»
Peut-on rire de tout?
Tous les dégoûts sont aussi dans la nature. L'humour joue aux confins des normes, teste constamment les limites sociales et personnelles, comme le montre bien la une du New Yorker, les tristement célèbres caricatures danoises de Mahomet et les blagues sur la petite Cédrika, disparue depuis un an, servies cette semaine au festival Juste pour rire.
Dans son livre, Jim Holt cite des «Auschwitz jokes», une très douteuse habitude apparue en Allemagne dans les années 1960 dans les cercles hitléro-nostalgiques et qui donne par exemple ceci: «Combien de Juifs peuvent entrer dans une Volkswagen? 506, soit six sur les sièges et 500 dans le cendrier.»
M. Holt s'avoue désespéré devant ce genre de dérive. Il confie aussi ne pas encore avoir résolu le dilemme: une blague peut-elle être tout à la fois authentiquement drôle et franchement immorale? L'humour et l'éthique ne font-ils qu'un?
En tout cas, l'humour juif permet encore de rire pour ne pas pleurer. «Dieu n'existe pas et nous sommes son peuple élu», dit un célèbre aphorisme de Woody Allen. On peut aussi apprécier ce bijou de Leon Wieseltier, cité dans Stop Me if You've Heard This, une réponse à l'accusation de déicide servie ad nauseam depuis des siècles et des siècles: «On a tué Jésus? Pourquoi en faire tout un plat? Ce n'était que pour quelques jours...»
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