Opinion

L'Ordre du Canada au Dr Morgentaler - Un débat qui manque de tolérance

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Jean-Pierre Proulx, Professeur à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal

Édition du samedi 19 et du dimanche 20 juillet 2008

Mots clés : tolérance, Morgentaler, L'Ordre du Canada, Prix, santé, Canada (Pays)

La remise de l'Ordre du Canada à Henry Morgentaler a soulevé l'indignation des militants dits «pro-vie» et de l'épiscopat catholique. Certains médias, en revanche, se sont empressés de fustiger les uns et les autres. J'ai même lu un chroniqueur traiter les opposants «d'ayatollahs de la droite».

Il appartient à l'autorité compétente et mandatée légalement à cette fin de décider qui mérite de recevoir l'Ordre du Canada. Cela va de soi. La question est plutôt de savoir si cette décision est opportune et appropriée. Cela est, cela va de soi également, matière

à débat.

Certes, aux yeux de la loi, l'avortement n'est pas un crime au Canada. Ainsi en a décidé la Cour suprême. Toutefois, chacun peut raisonnablement continuer de soutenir que la pratique de l'avortement est moralement inacceptable et, par conséquent, 1) condamner moralement cette pratique et 2) de tenter démocratiquement de faire reconnaître à nouveau l'avortement comme un crime par le législateur. Cela fait partie des libertés citoyennes d'opinion et d'expression, à l'égal de l'opinion contraire.

Chartes des droits

Mais venons-en au fond. Observons d'abord que tous les citoyens, favorables ou non à l'avortement, partagent au moins une conviction profonde, d'ailleurs inscrite à l'article 1 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne du Québec, soit que «tout être humain a droit à la vie, ainsi qu'à la sûreté, à l'intégrité et à la liberté de sa personne». L'équivalent se trouve dans la Charte canadienne. En fait, sous ce rapport, tous les Canadiens sont pro-vie.

Pour justifier la pratique de l'avortement, ses partisans soutiennent que le foetus n'est pas une personne tant que son développement ne lui permet pas de subsister en dehors du sein maternel. A contrario, le Dr Morgentaler lui-même n'accepte pas de pratiquer des avortements après un certain nombre de mois de grossesse. Même l'argument «du droit de la femme de disposer de son corps» n'est pas recevable, dans notre droit, sitôt que l'on reconnaît que le foetus qu'elle porte est viable. Avorter volontairement un foetus viable équivaut, en effet, dans ce cas, à irrémédiablement disposer en effet du corps d'une autre personne, bref à le tuer.

Statut du foetus

Aussi, on voit bien où se situe le débat: le foetus non viable hors du sein de sa mère est-il ou non une personne? Les tribunaux ont convenu que non. Mais d'autres personnes pensent sincèrement le contraire. Or cette conviction est loin d'être déraisonnable. Il existe en effet de très bons arguments pour l'étayer et le premier, sinon le plus convaincant, est celui du sens commun qui repose sur une expérience fondamentale: sitôt enceinte, volontairement ou non, une femme a en effet la conscience claire que ce qu'elle porte en son sein est un être différent d'elle et que, par conséquent, cet être, bien qu'il lui soit intiment lié, n'est pas son propre corps. Le fait que le foetus ne soit pas viable avant un certain nombre de semaines ne change en rien cette expérience profonde.

Dans cette perspective et pour ceux qui partagent cette conviction, l'avortement constitue un meurtre et, par conséquent, mérite la réprobation et éventuellement sa condamnation par l'État. Ainsi s'explique l'intransigeance qui est la leur dans la défense de leurs convictions. Ils ne font en effet aucune concession. Cette intransigeance ne saurait toutefois justifier d'aucune façon le recours aux insultes, pire à la violence, à l'atteinte à la propriété ou aux menaces de mort contre les personnes qui pratiquent ou ont recours à l'avortement et auxquels on a assisté malheureusement souvent.

Tolérance

Au surplus, en société, la tolérance envers les personnes qui ont des convictions contraires et qui les défendent de bonne foi et sincèrement, est aussi une vertu citoyenne. On ne saurait donc, dans l'espèce, accuser la Cour suprême de mauvaise foi pour avoir décriminalisé l'avortement comme tous ceux, et c'est la majorité au Canada, qui estiment qu'elle a eu raison

de le faire.

Mais même temps, la tolérance ne signifie pas renoncer à dénoncer ce qui, en conscience, paraît moralement indéfendable, surtout si l'enjeu est une question aussi fondamentale que le droit à la vie sur laquelle, je le rappelle, tout le monde est d'accord. On ne peut donc s'étonner que des Canadiens, dont je suis, estiment totalement inapproprié le fait que le Canada confère en leur nom au Dr Morgentaler un honneur dont la pratique est, à leurs yeux, tout autre chose qu'honorable.


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