Au Venezuela, la musique montre la voie
Mots clés : Musique, Venezuela (pays)

Photo: Agence Reuters
Par son ampleur, son ambition et sa réussite éclatante, le Système est une expérience artistique et sociale sans doute sans équivalent dans le monde. Son fondateur et actuel directeur lui assigna d'emblée trois grands objectifs. D'abord, aider les enfants les plus pauvres à sortir de l'exclusion. Le réseau orchestral, ouvert, accueillant et chaleureux, contribue au développement communautaire et à la transformation de la société. Il joue souvent le rôle d'une famille de substitution.
Il s'agit ensuite, grâce à la pratique musicale, d'inculquer aux jeunes un ensemble de «valeurs nobles»: rigueur, discipline, maîtrise de soi, humilité, sens du partage et du travail en équipe. Autant de qualités qui les aideront à construire leur personnalité. Troisième objectif: leur apporter une initiation esthétique, «élever leur âme».
La Rinconada est l'un des plus anciens «noyaux» du Système. Le directeur, Eugenio Carreno, est clarinettiste. Dans son petit bureau, il raconte avec fierté que son école a inventé la méthode d'apprentissage adoptée par tout le réseau: «l'orchestre de papier». Pendant leurs premiers mois d'étude, les enfants manipulent de faux instruments en carton, soigneusement confectionnés, pour acquérir les bonnes positions du corps et apprivoiser rythmes et sons.
Relation affective
Chaque apprenti musicien reçoit ensuite gratuitement son instrument. Il en devient totalement responsable. Très vite, doué ou non, il entre dans un orchestre et participe à des concerts. Le souci d'intégration prime sur la préoccupation artistique. La joie de jouer et la relation affective avec le groupe soudent les équipes. «Nous ne cherchons pas à constituer les meilleurs orchestres mais à former le maximum d'enfants», souligne Eugenio Carreno. Dès l'origine, le Système a noué des liens étroits avec le réseau scolaire. Le matin, il assure l'enseignement musical dans les écoles; l'après-midi, il accueille les élèves âgés de 2 à 18 ans, désireux de suivre des cours individuels ou collectifs, à raison de deux à quatre heures par jour, sans compter les séances de rattrapage, un week-end sur deux.
Tout est fait pour encourager les jeunes musiciens. Ils sont transportés et nourris gratuitement. Il est fréquent de les voir dans les autobus ou le métro de Caracas, vêtus de leur tee-shirt bleu marine frappé de l'écusson du Système et accompagnés de leur instrument. Certains enfants habitent au fin fond des barrios, les bidonvilles de la capitale, à une ou deux heures de marche.
À La Rinconada, 1400 jeunes suivent les cours de 70 professeurs permanents, dont beaucoup sont d'anciens élèves du «noyau». Au total, le Système mobilise, dans les 24 provinces du pays, quelque 3000 enseignants au service de 270 000 élèves. En 33 ans, un million d'enfants ont bénéficié du réseau. La grande majorité vient d'un milieu pauvre, où sévissent la délinquance, l'alcoolisme, la drogue, et où ils souffrent d'une absence d'identité. L'orchestre leur permet de se trouver et de se prouver, à leurs yeux et aux yeux des autres.
Un monde magique
Eugenio Carreno s'amuse d'entendre un élève affirmer, un rien hâbleur: «Ici, nous fonçons droit devant nous, comme des éléphants», et s'émeut qu'un autre annonce vouloir, grâce à la musique, «améliorer l'existence» de sa famille. Maribel Pinango est la mère de deux enfants musiciens, Lenny et Marian. Elle raconte avec fierté comment ils «luttent avec des notes» contre une réalité qui «menace de nous noyer». «L'orchestre, dit-elle, nous offre une évasion vers un monde magique où la violence n'existera jamais.»
Entre 60 % et 70 % des élèves de La Rinconada deviennent musiciens professionnels. Ils enseignent aux quatre coins du pays, animent des formations classiques ou des groupes de jazz. Les meilleurs intègrent l'Orchestre de jeunes Simon Bolivar, sous la conduite du plus doué d'entre eux, Gustavo Dudamel, 27 ans. Ce jeune prodige, fougueux et enthousiaste, prendra en septembre 2009 la direction musicale de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles. Il sera le plus jeune titulaire de ce poste.
Certains musiciens ont pu vivre, grâce au Système, une véritable rédemption. Le clarinettiste Lennar Acosta avait été, dans son adolescence, emprisonné neuf fois pour vol à main armée et trafic de drogue. Le violoncelliste Miguel Nino passait, enfant, ses journées dans les rues. Edicson Ruiz travaillait comme manoeuvre dans un supermarché avant d'apprendre la contrebasse et de devenir en 2002, à 17 ans, le plus jeune membre de l'Orchestre philharmonique de Berlin.
Le Système est une source d'inspiration, en premier lieu en Amérique latine et dans les Caraïbes. Vingt-trois pays de la région sont en train d'imiter l'exemple vénézuélien. Un orchestre ibéro-américain est en formation avec l'Espagne et le Portugal. Des programmes similaires sont lancés en Italie, en Écosse. José Antonio Abreu collectionne les prix et les récompenses. Parmi les nombreux hommages qui lui sont rendus, on retiendra celui de Gustavo Dudamel. Il appelle son ancien maître «l'homme à l'âme infinie».

