Musique classique - Nagano et Lepage face à la création musicale

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Christophe Huss
Édition du samedi 19 et du dimanche 20 juillet 2008

Mots clés : Choeur de chambre de Rimouski, Guy Lavigne, création musicale, Art, Musique, Québec (province)

Passé l'efficacité des costumes et des masques, et passé le professionnalisme de Kent Nagano, il ne reste pas grand-chose de la production d'Alice in Wonderland qui est offerte en DVD.

Photo: Agence France-Presse

En 2005, Robert Lepage mettait en scène l’opéra 1984, de Lorin Maazel, d’après George Orwell. Il y a un an, Kent Nagano créait à Munich Alice au pays des merveilles, d’Unsuk Chin, d’après Lewis Caroll. Les deux spectacles viennent de paraître en DVD.

Après avoir écumé toutes les représentations de La Bohème et des Noces de Figaro de la planète, le marché du DVD s’intéresse maintenant à la création contemporaine. Nous avons déjà recommandé ici aux mélomanes curieux Le Palais d’Aulis Sallinen, Julie de Philippe Boesmans, The Death of Klinghoffer de John Adams, L’Amour de loin de Kaija Saariaho, et la reconstitution néerlandaise du Marco Polo de Claude Vivier.
Les plus récentes parutions nous apportent Alice in Wonderland d’Unsuk Chin, et 1984 de Lorin Maazel, projets impliquant tous deux des personnalités majeures de la scène artistique québécoise: Kent Nagano dirigeant l’opéra d’après Lewis Carroll et Robert Lepage mettant en scène celui d’après Orwell.

Un terrain brûlant
À l’heure où David Cronenberg met en scène, au Théâtre du Châtelet, à Paris, un opéra d’après son film La Mouche, et où le Danois Poul Ruders travaille à l’adaptation de l’opéra Dancer in the Dark, de Lars von Trier, on peut s’étonner que deux sujets aussi «naturels» qu’Alice au pays des merveilles et 1984 soient restés jusqu’à présent vierges de toute transformation opératique. L’avenir nous dira si le cinéma sera le ferment des opéras de la première moitié du XXIe siècle, un genre qui se cherche, manifestement… et pour cause!
Les diatribes de Pierre Boulez, affirmant il y a quelques décennies qu’il fallait «brûler les maisons d’opéra» n’ont sûrement pas aidé ce parangon d’art bourgeois qu’est l’art lyrique. Dans le collimateur des mêmes inquisiteurs de la modernité se trouvaient d’ailleurs, à un degré moindre, les institutions symphoniques.
Gros plan sur la relativité des choses: le 26 juin dernier, j’étais assis juste derrière le même Pierre Boulez, à une représentation de Fidelio, à l’Opéra de Strasbourg. Le champagne à l’entracte avait certainement bon goût pour celui qui est aujourd’hui l’un des chefs d’orchestre les mieux payés du monde! Pourquoi la «modernité» à l’opéra n’aurait-elle pas le droit de suivre le même parcours que les jeteurs d’anathèmes d’antan? C’est un peu ce que l’on observe d’ailleurs: un réembourgeoisement du genre, après un long tunnel.
À ce titre, 1984 de Lorin Maazel est — comme Le Premier Empereur de Tan Dun, créé à New York en décembre 2006 — un symbole de ce réembourgeoisement, alors qu’Alice in Wonderland d’Unsuk Chin illustre de manière quasi pathétique l’impasse à laquelle mène la perte de repères de la création lyrique des cinquante dernières années.

Sujets et mélodies
La mélodie et la quête de sujets ont été définitivement balayés par les avant-gardistes de l’après-guerre. Le poème symphonique en tant que tel, qui, de Liszt à Richard Strauss, a régné en maître, a été évacué comme un symbole du passé dont il fallait faire table rase. Il était à l’expression orchestrale ce que l’opéra était à l’expression vocale: l’équivalent de la peinture figurative.
Faisant exploser les cadres et s’attaquant à l’opéra (en ignorant tout simplement le genre ou en tentant de lui appliquer de nouveaux codes), l’avant-garde n’a pas produit beaucoup de chefs-d’œuvre impérissables. Les modèles de «modernité», auxquels on compare tout, restent Wozzeck (1925) et Lulu (1937) d’Alban Berg, de vrais chefs-d’œuvre, si élevés qu’ils n’y a quasiment rien après (The Handmaid’s Tale de Poul Ruders, d’après Margaret Atwood, me vient à l’esprit comme l’exception qui confirme la règle). Il y eut heureusement un «autrement»: celui de Bartók (Le Château de Barbe-Bleue), de Bernstein (Candide), de Stravinski (The Rake’s Progress), de Britten, de Sallinen, de Henze, d’Adams ou de Boesmans, par exemple.
L’énorme difficulté venait principalement du fait que l’expression vocale était devenue un terrain d’expérimentation. Schoenberg avait inventé le Sprechgesang (chant parlé), devenu une sorte d’indicateur minimal de modernité. Berg, dans ses deux opéras, emploie à la fois la parole, rythmée ou non, le silence et le chant opératique. D’autres y ont ensuite ajouté les cris, les onomatopées pour renforcer la dramatisation supposée ou explorer tous les modes de phonation.
Même si depuis Debussy, un opéra n’a plus besoin d’airs pour exister, la déshumanistation progressive de l’expression vocale a consommé la rupture entre les créateurs et le genre opératique, qui n’a quasiment connu que des créations sans lendemain.

Deux non-événements
Tant Alice in Wonderland que 1984 risquent de connaître le même sort. Je ne parle pas là d’une absence de perspectives de reprises, mais d’une vraie présence au répertoire, une fois que Kent Nagano se sera lassé d’être le seul sur terre à porter la musique d’Unsuk Chin à bout de bras et que plus personne n’aura besoin de s’attirer les faveurs de Lorin Maazel (compositeur de 1984).
Dans 1984, Robert Lepage signe une scénographie moins technologique qu’à l’habitude. Il meuble la scène pour capter l’attention, ce qui fait de la musique de Lorin Maazel un «soutien au spectacle» plutôt que son objet. Mais, au fond, la scénographie aussi est un échec, car plutôt que de jeter un regard en arrière reproduisant une atmosphère post-Deuxième Guerre mondiale pour une anticipation de 1984, il aurait mieux fait de donner au sujet, qui le méritait, un traitement futuriste dans un monde d’aujourd’hui. Ainsi, 1984, qui flotte dans le temps et navigue entre les styles (du modernisme «obligé» à Broadway en passant par Strauss et Britten) est un opéra mort-né face à l’actualité oppressante et à la rigueur esthétique de The Handmaid’s Tale de Ruders, autre sujet d’anticipation traitant du totalitarisme.
Alice in Wonderland est-il un opéra sauvé par quelque chose? Encore moins. Car si 1984 est «audible mais non mémorable», Alice est un pensum. Dépasser l’heure d’écoute de ce DVD relève du stoïcisme journalistique. Passé l’efficacité des costumes et des masques, ainsi que du plan incliné que le metteur en scène Achim Freyer a recyclé de sa production du Freischütz en 1980 à Stuttgart, et passé le professionnalisme de Kent Nagano, il ne reste rien. Unsuk Chin est une créatrice de sons orchestraux, notamment à l’aide d’un travail très fin sur les percussions. Mais elle ne parvient pas à intégrer l’élément «expression vocale» dans son univers. À travers une succession de numéros qui ne forment jamais un tout — et les clins d’œil musicaux à quelques références n’y font rien… —, elle compose un non-opéra, comme elle avait composé précédemment un non-concerto (Concerto pour violon, pourtant couronné d’un prix prestigieux).
Le DVD, qui joue trop sur les gros plans, renforce le coup d’assommoir.
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Collaborateur du Devoir
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Alice in Wonderland
Opéra d’Unsuk Chin. Production de l’Opéra d’État de Bavière (2007), mise en scène par Achim Freyer et dirigée par Kent Nagano. DVD Medici Arts (distr. Naxos)
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1984
Opéra de Lorin Maazel. Production du Théâtre de Covent Garden de Londres (2005), mise en scène par Robert Lepage. DVD Decca


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Le bon diagnostic ! - par Nicole Duchemin (nduchemin@videotron.ca)
Le samedi 19 juillet 2008 09:00

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