Des parcs habités - Des Cévennes et des hommes

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du jeudi 17 juillet 2008

Mots clés : Cévennes, Parc, Union européenne (UE), Amérique du nord (Région)

Le cheval de Prewalsky se reproduit bien aux Cévennes, ce qui a permis au parc d'en réintroduire plusieurs spécimens dans les steppes de Mongolie, d'où il vient et où il avait pratiquement disparu.

Photo: Agence France-Presse

En Amérique du Nord, les gouvernements n'hésitent pas à exproprier les habitants des parcs qu'ils veulent créer pour protéger des espèces de la flore ou de la faune: les humains d'un côté, la nature de l'autre! Mais en Europe, on a créé quelques parcs en y intégrant les humains. Pour ce premier texte d'une série en deux volets: le Parc national des Cévennes, dans le sud de la France, qui essaie de pérenniser un véritable équilibre entre l'homme et la nature.

Quand Environnement Canada a voulu créer le parc fédéral de Kouchigouguac au Nouveau-Brunswick, en 1969, il a exproprié 215 familles. Le même ministère fédéral récidivait l'année suivante au Québec à Forillon en évacuant 225 familles pour créer un parc autour d'une colonie de mouettes tridactyles. Le Québec n'a pas été en reste sur Ottawa, ramenant en 2001 de 35 kilomètres à 15 kilomètres carrés la superficie du parc national projeté à Plaisance, sur l'Outaouais, parce qu'il était inconcevable et illégal de laisser perdurer dans un parc québécois des activités agricoles et de chasse qui, pourtant, n'avaient jamais compromis en 200 ans la présence de la sauvagine à cet endroit, lui fournissant plutôt nourriture et aménagements fauniques.

Dans le Parc national français des Cévennes, situé à la pointe sud du Massif central, un peu au nord de Montpellier, plus de 40 000 personnes vivent à l'intérieur de ses frontières, dont près de 600 à l'intérieur de la zone de conservation centrale. Cette zone, qui englobe des portions de la Lozère et du Gard, touche aussi à l'Ardèche dans sa partie périphérique. Plus de 115 communes y exercent des pouvoirs de planification et d'aménagement, dont 52 dans la zone centrale, où on retrouve plus d'une centaine d'établissements agricoles.

Et pourtant, ce territoire a vu réapparaître depuis sa création en 1970 des milliers de cerfs et de chevreuils tout comme on y a réintroduit avec succès les vautours en autorisant de nouveau les charniers d'antan avec des restes d'abattoir. Le pic noir y est revenu, tout comme la chouette de Tengmalm, qui vit dans des sortes de terriers, ainsi que les bouquetins, qu'on ne voyait plus que dans les gorges du Tarn. On y a même lancé, sur le causse Méjean, la reproduction du cheval de Prewalsky, ce qui a permis au parc, avec la collaboration de l'Union européenne, de réintroduire plusieurs spécimens dans les steppes de Mongolie, d'où il vient et où ce cheval sauvage avait pratiquement disparu à cause des grandes sécheresses notamment.

Cette région montagneuse dominée par le mont Lozère (1700 mètres) abrite d'étonnants plateaux aux douces ondulations bucoliques, comme le causse Méjean, à plus de 1200 mètres d'altitude. La gestion de ce parc habité navigue entre les impératifs de conservation, le développement économique et le tourisme. On y dénombre plus de 2400 espèces fauniques, dont 40 % des espèces de vertébrés de France et 2656 espèces végétales, dont 35 sont strictement protégées et 21, uniques à cet endroit. Le tourisme y connaît un essor certain depuis le XIXe siècle, époque à laquelle Robert Louis Stevenson a traversé les Cévennes avec son âne Modestine en 12 jours, ce qu'il a raconté dans un récit devenu célèbre en Europe. Aujourd'hui, les 4000 kilomètres de sentiers et les communes du plus grand parc de France accueillent un million de visiteurs par année dans ce qui demeure un des paradis européens de la randonnée. Et le plus surprenant, c'est qu'on a l'impression qu'il n'y a jamais foule...

Des humains nécessaires

Ségolène Dubois, du service d'études et de protection du parc, raconte d'entrée de jeu qu'«on a besoin autant des humains pour garder des espaces agricoles ouverts, dont plusieurs espèces sauvages dépendent, tout comme on a besoin des chasseurs aujourd'hui pour éviter les problèmes de surpopulation de chevreuils, de cerfs et de sangliers. Ce n'est pas toujours facile d'en arriver à des ententes, mais on y arrive.»

Ce langage dans la bouche d'une gestionnaire de parc surprend, mais il donne la mesure à la fois du potentiel que permet un parc habité, une hérésie conceptuelle en Amérique du Nord, en même temps qu'il révèle la largeur de la vision des Européens qui estiment aujourd'hui possible, voire nécessaire -- après des siècles de domination cartésienne et chrétienne de la nature! --, de redonner une place aux humains dans cette nature.

Le défi est d'autant plus grand que ce parc national, autre hérésie en matière de conservation, englobe sur les deux tiers de sa surface des propriétés privées et que, jusqu'à l'imminente réforme annoncée par Paris, les pouvoirs des communes en matière d'aménagement prévalaient sur ceux des gestionnaires du parc, et ce, depuis sa création en 1970. La réforme annoncée inversera les rôles: les impératifs de conservation auront préséance, tout comme ici nos politiques nationales en matière d'aménagement du territoire priment sur celles des MRC.

Mais les communes des Cévennes ont non seulement joué le jeu depuis 40 ans, elles ont aussi toutes accepté jusqu'ici qu'on puisse imposer à l'intérieur du parc des normes architecturales strictes, sauf pour les bâtiments de ferme. C'est ainsi que les mas sont restaurés méticuleusement avec les pierres du lieu et les toits d'ardoise comme dans les siècles passés.

Jean-Pierre Morvan, le directeur adjoint du parc, raconte au Devoir que la population des Cévennes était beaucoup plus importante qu'aujourd'hui du XVIe jusqu'au XVIIIe siècle. Ce territoire, qui avait servi de refuge aux Camisards après l'édit de Nantes, a été intensément exploité pour ses mines, ses forêts et, au XIXe siècle, pour sa production de vers à soie et son industrie de la châtaigne, laquelle survit encore un peu aujourd'hui. Mais les besoins en énergie et en bois de construction de ces époques avaient totalement dénudé les montagnes, ce qui y avait fait disparaître les gibiers et les espèces végétales, au point que même l'art de la chasse a dû être réappris aux gens du lieu quand la forêt a repoussé et que les gibiers sont revenus ou ont été réimplantés dans le parc.

Les agriculteurs, explique Jean-Pierre Morvan, sont absolument essentiels si on veut garder ce paysage ouvert, ce qui est d'autant plus difficile qu'ils sont moins nombreux, que les productions agricoles se concentrent et que la transhumance, cette migration annuelle vers les plateaux des Cévennes des bergers venant d'aussi loin que de Montpellier, perd sans cesse de son importance. Des 200 000 moutons qui transhumaient chaque année il y a 50 ans pour paître sur le causse Méjean, l'an dernier il en restait 17 000. Pour maintenir cette activité qui sculpte chaque année le paysage, le parc a construit et restauré des mas magnifiques où les bergers sont logés avec eau chaude, douches et tout le confort moderne, qu'on a peine à imaginer derrière les vieux murs de roche d'allure médiévale.

Il a même fallu, explique Ségolène Dubois, «faire des concessions» et autoriser, par exemple, certains assèchements de tourbières pour soutenir une agriculture par ailleurs essentielle et d'autant plus incontournable que la loi l'autorise à poursuivre ses activités sans contrainte, ou presque, dans le parc! Aujourd'hui, cependant, les impératifs de la conservation finissent par s'imposer même si les discussions sont parfois houleuses. Mais la logique de la conservation gagne les agriculteurs. Plusieurs ont abandonné l'élevage des charolaises, qui exigeaient des foins plus protéinés obtenus à doses massives d'engrais, pour revenir à l'aubrac, une espèce rustique locale qui n'a pas besoin d'étable, qui ne connaît aucun problème de reproduction dans ce milieu et qui se satisfait des plantes peu énergivores des montagnes.

Jean de Kermabon, le responsable des services fauniques, explique «qu'ici, on est obligé de discuter avec les gens parce que la direction du parc vit dans le milieu: en fin de semaine, on achète son pain à côté des gens avec qui on a négocié durant la semaine. Cette difficulté est au fond un atout du parc parce qu'elle nous oblige, comme gestionnaires, au réalisme. Je découvre l'intérêt de ne pas avoir raison tout seul. Ça nous oblige à imaginer des solutions compatibles avec la conservation et les besoins des humains. Nos contrats avec les agriculteurs, qui sont bourrés d'innovations, sont en train de créer un modèle européen. Mais il y a toujours, ici comme chez vous, des gens qui voudraient qu'on mette l'environnement sous cloche.»

Il y a quelques années, c'est avec les autres institutions étatiques que les gestionnaires du parc devaient croiser le fer. Au lieu de confier l'exploitation des forêts au parc pour assurer la primauté de la conservation, Paris a plutôt confié leur exploitation à l'Office national des forêts, dont les objectifs sont strictement commerciaux.

«C'est très représentatif de l'attitude de notre État, explique Jean de Kermabon: l'État français n'aime pas s'appliquer à lui-même les contraintes qu'il impose au secteur privé.» Mais avec le temps, forestiers et conservationnistes ont fini par cohabiter et respecter les priorités de l'autre partenaire.

«Il reste à le faire avec les gens du privé et avec les communes de la périphérie, où on voudrait élargir la zone tampon du parc à la fois pour y gérer les espèces vivantes plus rigoureusement et pour y assurer la survie du patrimoine paysager et architectural en y étendant par contrats une partie des normes appliquées dans le parc», raconte Ségolène Dubois.

À la limite, se prend-on à penser, ces gestionnaires de parc habité sont peut-être en train de démontrer qu'on pourrait se passer de parcs dans un monde où on ferait du véritable développement durable!

***

- Demain: Le Parc naturel régional de Camargue


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