Un drôle de pont entre deux solitudes
Mots clés : critique, French Comedy Bastards, Art, Culture, Montréal, Québec (province)
Depuis quelques semaines, l'événement est passé totalement inaperçu sur le radar de l'humour... sauf bien sûr du côté anglophone de la planète rire.
C'est donc l'histoire de la grenouille qui voulait faire rire des têtes carrées, une histoire racontée à une autre époque par Michel Courtemanche -- par le mime --, mais aussi par André-Philippe Gagnon -- par l'imitation --, et qui désormais s'ouvre sur un nouveau chapitre.
«Ce n'est pas la première fois que des humoristes francophones essayent de faire rire en anglais, lance l'humoriste Maxime Martin, bien connu des fidèles des théâtres de la rue Saint-Denis à Montréal, mais dans le cadre d'un spectacle structuré qui rassemble trois artistes et qui marie sketchs et stand-up, c'est une première, c'est vrai. Finalement, on est en train de faire vivre le rêve de Pierre Elliott Trudeau [chantre du bilinguisme canadien].»
Près de 600 spectateurs en ont eu la preuve, en trois soirs la fin de semaine dernière à Montréal. Sur la scène du Cabaret Juste pour rire, en compagnie de Mike Ward, un autre comique habitué du festival montréalais de l'humour depuis quelques années, mais aussi de Derek Séguin, une drôle de bibitte qui fait carrière uniquement en anglais, Maxime Martin a lancé cette saison du rapprochement. Qualifié par la critique anglophone de «concept le plus intrigant» de la programmation du festival, mais aussi «d'explosion absolue» pendant 75 minutes, le spectacle va être présenté en rappel un autre soir, demain.
«Le pari était risqué, mais nous sommes contents d'être arrivés là, résume Mike Ward. L'idée de ce spectacle était de faire un show en anglais, mais à la québécoise. Le défaut des spectacles d'humour canadiens-anglais, c'est qu'ils sont très punchés mais ne possèdent pas de montée comique comme au théâtre. Après 45 minutes, tu as envie de rentrer chez toi. Avec nos antécédents culturels, on pensait donc pouvoir faire mieux. On croit avoir réussi.»
Avec des blagues sur le manque d'humour de Royal Canadian Air Farce, une émission pseudo-comique pour public vieillissant présentée sur les ondes de la CBC, le récit d'un voyage au pays des champignons hallucinogènes, la montée de lait d'un «fumeux de pot», une plongée dans l'intimité de deux mâles ou encore la détresse d'un jeune Québécois qui envisage avec terreur la tenue d'un autre référendum sur l'indépendance, le programme était plus que chargé. Mais il aura été aussi très efficace.
«C'est totalement nouveau pour nous [de voir des francophones faire de l'humour parlé en anglais] et j'espère que ça annonce un changement de rapport entre les deux solitudes, lance le chroniqueur culturel du quotidien The Gazette, Bill Brownstein. On doit se rendre à l'évidence: finalement, nous avons beaucoup de sujets de raillerie en commun et il est dommage de ne pas en rire ensemble.»
Rire avec l'autre
Maxime Martin acquiesce. «On se rend compte que les tensions entre francophones et anglophones sont stimulées surtout par la recherche de sensationnalisme dans les médias, lance-t-il. Dans la vie de tous les jours, ces tensions, on ne les ressent plus vraiment aujourd'hui. Pis, les gens de ma génération sont nombreux à penser qu'il faudrait désormais passer à autre chose, arrêter de construire des problèmes pour parler de solutions. Et c'est sans doute pour toutes ces raisons que nous avons décidé volontairement de ne pas mettre l'accent sur notre condition de francophone en Amérique du Nord dans le spectacle.»
L'idée allait d'ailleurs de soi, estime Derek Séguin, qui, s'il porte sur ses épaules les quelques minutes politiques traitant du référendum, préfère aborder French Comedy Bastards comme un spectacle en anglais qui fonctionne «parce qu'il est drôle», dit-il. Et rien d'autre. «Les humoristes noirs rigolent des Noirs; les Indiens rigolent des Indiens; les Chinois, des Chinois. C'est prévisible, poursuit le comique. Nous ne voulions pas tomber là-dedans et jouer les Québécois qui rigolent des Québécois devant des anglophones. Parce que ce n'est pas surprenant et que le rire repose justement sur la surprise.»
Ce qui les intéresse par contre, lui et ses acolytes, c'est de s'attaquer, avec ce spectacle de plus d'une heure, à d'autres préjugés qui persisteraient dans le ROC (Rest of Canada) envers les humoristes québécois. «Nous sommes perçus souvent comme des voleurs de blagues, des jongleurs ou des mimes qui mettent en scène des personnages absurdes. Les Anglos nous imaginent sur des unicycles ou dans des costumes de clown. Ils ont encore une image très ancienne de l'humour au Québec.»
Forcément, en se frottant à la médecine Ward, Martin et Séguin, les perceptions devraient radicalement changer et les dents quelque peu grincer aussi. «Avec nos origines, nous sommes capables d'aborder des sujets auxquels un humoriste unilingue anglais n'oserait pas forcément toucher», dit Mike Ward, qui évoque à la volée, en guise d'exemples, des histoires de champignons magiques et quelques affronts au puritanisme, qui se porte toujours assez bien merci de l'autre côté de la rivière des Outaouais. «Nous avons d'ailleurs deux "jokes" sur la religion, un sujet difficile pour les Anglos, que seuls des francophones peuvent faire sur scène, je crois. Et on ne se gêne pas.»
Sans mission politique ou diplomatique, insiste Maxime Martin, l'aventure, imaginée dans un bar du Nouveau-Brunswick il y a quelques mois après quelques bières, risque toutefois de se poursuivre dans les prochaines semaines, ailleurs au pays et au-delà des trois soirs initialement prévus. «On a appris que des acheteurs de spectacles vont être présents demain soir en ville pour assister au spectacle, indique Mike Ward. C'est une bonne nouvelle. Quand on a monté French Comedy Bastards, on voulait simplement voir si notre humour fonctionnait dans une autre langue, mais aussi avoir du plaisir ensemble. Nous n'avions pas envisager de faire une tournée avec ça dans le reste du Canada.»
La perspective est d'ailleurs excitante, on s'en doute, pour le nouveau trio. En grande partie pour l'ouverture ainsi offerte sur un vaste marché de consommateurs du rire et un peu pour le message qu'une telle balade au pays de l'humour anglophone pourrait bien envoyer à la face du Canada. «Ce serait une belle preuve que les deux solitudes peuvent se parler, dit Derek Séguin. Après deux référendums où le NON l'a emporté, l'heure est peut-être venue d'arrêter de nier l'existence de l'autre. Et par l'humour, c'est sans doute la façon la plus simple de commencer.»
Vos réactions
enfin on rit avec Nous! - par Yves A. Delvallé
Le mercredi 16 juillet 2008 18:00
miroir dis-moi... - par paul levesque
Le mercredi 16 juillet 2008 14:00
L'humour malsain? - par Louis Michon
Le mercredi 16 juillet 2008 12:00
Deux solitudes, mais quelle solitude? - par Hubert Larocque
Le mercredi 16 juillet 2008 11:00
A quand "les bâtards de la comédie anglo"? - par Réjean Beaulieu
Le mercredi 16 juillet 2008 10:00
Intéressant! - par Vincent de Grandpré
Le mercredi 16 juillet 2008 10:00
Un peu d'hisoire ... - par Denis Biron
Le mercredi 16 juillet 2008 09:00
belles intentions - par Gilles Malo (gilles.malo@sympatico.ca)
Le mercredi 16 juillet 2008 09:00
Voyons donc... - par Jean Frost
Le mercredi 16 juillet 2008 08:00
Tous les moyens sont bons.... - par Cécilien Pelchat (tahcl@cite.net)
Le mercredi 16 juillet 2008 08:00
Bravo - par andré michaud
Le mercredi 16 juillet 2008 08:00
Le pire sous le rire - par Jolière Gauthier
Le mercredi 16 juillet 2008 07:00
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Le mercredi 16 juillet 2008 06:00

