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Après l'euphorie...
La nouvelle en elle-même est réellement euphorique.
Le retour à la liberté de 15 otages, Ingrid Bétancourt qui respire l'air libre, qui retrouve les siens, qui retrouve les micros et qui peut reprendre sa vie en main, n'est pas une nouvelle négligeable et c'est avec raison qu'on doit lui laisser toute la place.
C'est le côté humain de l'événement. Un événement humain majeur.
Mais aujourd'hui, l'euphorie s'estompe en laissant la place aux dessous.
Cette grande opération, réellement digne des "meilleurs" scénarios hollywoodiens, cache bien des choses. Il faut toujours regarder les régions et les événements de l'Amérique latine globalement et jamais avec des oeillères qui nous occultent l'environnement global.
Le cas Bétancourt est LE cas le plus médiatisé de ce conflit colombien. L'approche médiatique de tout ce qui entoure ce cas et ce conflit est hautement politique. Bien plus politique qu'humain. Chaque manoeuvre est fonction de la retombée politique.
Lorsque Hugo Chávez faisait libéré des otages, on remisait le côté humain loin derrière, pour ne parler que du côté retombé politique.
On titrait la victoire de Chávez, le pied de nez à ces opposants, bref, on sous-entendait clairement que Chávez n'a jamais fait libérer qui que ce soit pour des valeurs humaines, mais plutôt pour son crédit politique.
La libération d'Ingrid Bétancourt, bien que les camps aient des rôles différents, ne fait pas exception à cette "loi".
Avec cette libération, le problème colombien est-il résolu?
En croyant et en soutenant ce scénario hollywoodien, on pourrait penser que la lumière de la pacification vient de s'allumer au bout du tunnel colombien.
Tout à coup, veut-on la paix?
J'ai toujours eu la ferme impression que les ÉU et leur laquais, Uribe, ne voulaient en aucun cas cesser cette guerre qui leur profite au maximum pour limiter la démocratisation de la région. Il est hors de question de laisser le choix aux Colombiens d'élire autre chose qu'un gouvernement néolibéral.
Les US investissent en «aide» militaire, près d'un milliard par année dans cette région. Cette «aide» n'a rien d'humanitaire. Le contrôle de ce dernier bastion au service des intérêts US est de la première importance. La IV flotte n'a pas été remise sur pied pour aller soigner les Latino-Américains, mais bien pour se remettre les pieds là où les précieuses ressources naturelles leurs échappent.
Donc, la paix a-t-elle une chance?
L'élimination des FARC, leur reddition, ne serait pas favorable à la paix parce qu'on enrayerait la violence que ceux-ci font. Non, si les guérillas (FARC, ELN) colombiennes déposaient les armes, le plus grand pas vers la paix serait qu'un des prétextes importants de la militarisation de cette région disparaîtrait. Le jeu de l'impérialisme deviendrait automatiquement moins masqué.
On hésitait à libérer les otages et à pacifier la région justement pour ne pas perdre l'excuse d'occuper le coin.
A-t-on vraiment voulu libérer Ingrid Bétancourt et 14 autres otages?
Le but était-il si humain?
En premier lieu, peu importe le but, la réalité est, que 15 êtres humains ont retrouvé la liberté et ont été soustraits à des conditions de vie extrêmement difficiles.
Mais, il ne faut pas devenir aveuglé par ce geste humanitaire.
Il faut se ressaisir et voir la situation au-delà du sourire d'Ingrid.
Où en était le gouvernement de Alvaro Uribe?
Depuis que les juges de la Cour suprême ont ordonné l'arrestation de quatorze députés et sénateurs proches d'Uribe, depuis que quelques-uns ont avoué avoir été soudoyés pour permettre la réélection de Uribe, la légitimité constitutionnelle de son mandat est sérieusement remise en question.
Uribe vise un troisième mandat (Le Monde va-t-il titrer: "Uribe vise la présidence à vie!" ???). On dit, les sondages disent, les sondages "révèlent" que Uribe est trrrès populaire. Il semble bien que oui, mais...
Avec ces scandales qui éclatent, avec les preuves de ses contacts avec les paramilitaires, avec des magouilles misent à jour, son blason se ternissait à vue d'oeil, sa popularité allait peut-être devenir chancelante. Il fallait, définitivement un grand coup.
La libération de 15 otages, les plus célèbres, était tout indiquée.
Restait la mise en scène, comme un magnifique glaçage sur le gâteau.
On a mis peut-être un peu trop de glaçage. Dû à son épaisseur, le glaçage a eu de la difficulté à se solidifier, il coule. On découvre, peu à peu, que le scénario digne de Walt Disney, était une mise en scène totale. En fait, les otages ont été achetés à prix fort. 20 millions pour 15 otages. On a beau être FARC, 20 millions, on ne crache pas là-dessus!
Et, il ne faut pas oublier que la prise d'otages, sert aussi à financer la guérilla, alors les guérilleros n'ont rien perdu. Ils ont même, en quelques sortes, atteint leur but.
En Amérique latine, il y a la surface de l'Information et il y a la réalité. De plus en plus, dans cette région, il faut prendre le temps de laisser les vapeurs de la désinformation s'évaporer pour que la réalité ressorte enfin.
Tout juste après 24 heures d'euphorie, la réalité émerge des vapeurs du beau scénario.
Les principaux buts visés sont atteints.
On peut remettre en doute l'objectif premier de l'opération, soit la libération des otages.
Le but premier était, selon moi, de remettre en selle Alvaro. Le scénario féerique a été totalement efficace (du moins pour un temps) pour redorer complètement son blason.
Deuxième but, mettre KO ce Chávez de malheur qui solidarise toute l'Amérique latine.
But atteint, on peut titrer avec joie: "Hugo Chávez est resté à l'écart de l'opération"
La balle est dans le camp d'Ingrid Bétancourt.
Après plus de six ans de pénible détention, il serait surprenant qu'Ingrid Bétancourt reprenne rapidement le collier, mais la combativité de cette femme peut nous surprendre.
Ingrid Bétancourt menaçait d'envoyer les sénateurs colombiens croupir en prison, elle dénonçait la corruption, elle voulait mettre fin au terrorisme paramilitaire et dénonçait les liens de certains élus avec le narcotrafic.
Elle voulait assainir le pays de ces assassinats de politiciens, de journalistes et de paysans trop bavards.
En six ans, sa Colombie a-t-elle changé ?
La corruption, le narcotrafic, le terrorisme intérieur existent toujours.
Toutes les raisons de ses motivations sont toujours présentes, alors reste à savoir, non pas si elle va reprendre le collier, mais quand?
La Colombie et toute l'Amérique latine bougent, politiquement et humainement.
Apprenons l'espagnol pour bien les écouter, parce que souvent on ne rapporte pas leurs propos et lorsqu'on nous rapporte des bribes de discours, on ne nous fait pas comprendre le sens véritable de leurs idées.
À suivre...
Serge Charbonneau
Québec
