L'entrevue - Trésors publics en terrain miné

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Isabelle Paré
Édition du lundi 30 juin 2008

Mots clés : patrimoine, Comité du patrimoine mondial, Christina Cameron, Culture, Québec (province)

Le Comité du patrimoine mondial, présidé par la Canadienne Christina Cameron et réuni à Québec à compter de cette semaine, est de plus en plus appelé à protéger des lieux qu'on croyait intouchables.

Des gratte-ciels menacent le profil baroque de Saint-Pétersbourg, des conflits armés déciment des populations de primates en voie d'extinction et des hordes de touristes mettent en péril des écosystèmes fragiles: autant de dossiers houleux sont à l'ordre du jour de la 32e séance du Comité du patrimoine mondial (WHF) de l'UNESCO, qui réunira 800 délégués de la communauté internationale à Québec, du 2 au 10 juillet.

Pendant que la Vieille Capitale allumera ses 400 chandelles, Christina Cameron, directrice actuelle du comité créé en 1972 pour appliquer la Convention de l'UNESCO sur le patrimoine mondial, aura un ordre du jour plus que chargé à présenter aux centaines de délégués des 183 pays signataires de ce traité international.

Présidé pour la première fois par une Canadienne, ce comité, qui veille à inscrire et à protéger les sites naturels ou culturels uniques sur la planète, devra mettre les bouchées doubles pour assurer la protection de lieux qu'on croyait jusqu'ici intouchables. Même les Londres et Paris de ce monde ne sont plus à l'abri du développement galopant qui multiplie les grues et les tours à bureaux aux portes des anciennes capitales.

«Depuis la signature de la convention, en 1972, la population mondiale a doublé. Il y a de plus en plus de pressions qui s'exercent sur les sites déjà protégés», soutient la pionnière en matière de protection du patrimoine, qui a consacré plus de 30 ans de sa carrière à Parcs Canada et amorcé son parcours dans le Vieux-Québec.

Elle a d'ailleurs reçu récemment le prestigieux Prix pour services insignes de la fonction publique du Canada.

Après qu'elle a piloté les délégations canadiennes aux sessions annuelles du Comité du patrimoine mondial et fait inscrire Lunenburg, le Vieux-Québec et le canal Rideau dans le club sélect des sites protégés par l'UNESCO, les arcanes complexes de la diplomatie internationale n'ont plus de secret pour Christina Cameron.

Car n'est pas inscrit qui veut au panthéon des 851 sites décrétés éléments du Patrimoine de l'humanité par l'UNESCO. Tout un ballet diplomatique s'est enclenché dans la foulée du rapport des experts de l'Institut international des monuments et sites (ICOMOS) et de l'Union pour la conservation de la nature (UCN), qui recommanderont les nouveaux sites à inscrire sur la liste des lieux à préserver. «Il y a en ce moment un intense lobby qui s'amorce auprès des États membres par les gouvernements qui veulent que notre comité tranche en leur faveur», explique Mme Cameron.

Une notion en évolution

Depuis sa création en 1972, la Convention sur le patrimoine mondial s'est surtout affairée à protéger des sites archéologiques et culturels majeurs, des réserves naturelles, des monuments et sites, tous considérés comme des legs pour l'humanité.

Or la notion de patrimoine est en voie de changer, soutient Mme Cameron. À l'heure actuelle, la pression démographique et la demande croissante de matières premières sont les premières menaces qui planent sur les sites protégés, sans compter le réchauffement climatique qui a des impacts sur plusieurs écosystèmes fragiles du globe.

Le concept de patrimoine s'étend aujourd'hui à des quartiers entiers, voire à des paysages et à des points de vue. D'ailleurs, la délicate question des perspectives à protéger et des horizons exceptionnels sera un des points importants inscrits au menu de la prochaine réunion du comité du Patrimoine mondial.

Selon Mme Cameron, à Vilnius, Tallinn et Riga, des capitales de la région balte qui fourmillent de merveilles architecturales, l'essor économique exerce de plus en plus de pressions sur les quartiers protégés. Même le profil du Vieux-Saint-Pétersbourg risque d'être altéré par des projets de gratte-ciel caressés par GazProm, le géant soviétique du gaz, souligne Mme Cameron.

Le Comité du patrimoine mondial est à ce point sensible à ces nouvelles pressions qu'il se prononcera, à la réunion de juillet, sur le retrait de la ville de Dresde de la liste des sites protégés par l'UNESCO, en raison du feu vert donné à la construction d'un pont enjambant la vallée de l'Elbe.

Sur plus de 18 kilomètres, cette vallée est considérée comme un paysage culturel exceptionnel regroupant palais, maisons bourgeoises, cultures en terrasses et plusieurs exemples de l'architecture industrielle représentative des XVIIIe et du XIXe siècles. Opposé à toute construction en hauteur sur ce site bucolique où ondoie l'Elbe dans un décor baroque, le WHF a plutôt proposé aux autorités allemandes d'envisager un tunnel. Sans succès.

Un état de la situation

Cela dit, le comité ne veut pas pour autant mettre les villes sous cloche et en faire des musées à ciel ouvert. Ainsi, à Vienne, un projet majeur de tours en hauteur aux portes de la vieille ville a été revu en faveur de constructions plus modestes. Idem au lac Baïkal, où le géant GazProm et le gouvernement Poutine ont accepté de détourner le trajet d'un important pipeline pour préserver un paysage exceptionnel. «Il y a moyen de concilier le développement de tours avec le visage d'une ville, c'est le cas à Londres et même ici, à Vancouver. Le patrimoine ne doit pas prendre toute la place, il doit laisser place au bien-être des populations», croit la présidente du comité.

En plus du retrait potentiel de la ville de Dresde, un état de la situation des 30 sites figurant sur la courte liste des lieux en péril sera aussi dressé au sommet de Québec.

Parmi ces cas critiques figurent cinq parcs naturels du Congo, inscrits au Patrimoine mondial depuis les années 90, où la guerre civile et le braconnage achèvent de décimer les derniers gorilles des montagnes. «Les armées s'installent dans les parcs, tuent les bêtes et vendent la viande de gorille. Ce sont parmi les sites les plus vulnérables au monde», affirme Mme Cameron.

Les îles Galápagos, inscrites l'an dernier sur la liste des sites en péril, voient aussi leur écosystème unique au monde menacé par l'industrie touristique, l'introduction de chèvres qui dévorent la flore locale et l'extraction minière. La ville de Samarra, en Irak (inscrite en 2007), et le minaret de Djam, en Afghanistan (inscrit en 2002), trônent au haut de la liste des sites les plus vulnérables, ajoute-t-elle.

Même si le pouvoir du WHF est clairement limité par le libellé de la Convention de 1972, qui protège farouchement la souveraineté des États, le comité directeur dispose de quelques poignées pour punir les délinquants.

Le classement d'un lieu sur la liste des sites en péril, ou son retrait, a un impact certain sur les pouvoirs publics. Ainsi, le gouvernement américain a récemment investi plus d'un milliard de dollars pour revamper le parc des Everglades, après que le comité l'eut inscrit sur sa liste des sites en danger.

Pour la première fois de son histoire, le comité a biffé, l'an dernier, de sa liste du patrimoine mondial une aire naturelle située dans le sultanat d'Oman, destinée à la protection d'une rare espèce d'oryx du désert. Le sultan Qabous bin Said Al Said, resté sourd aux mises en garde du comité, avait décidé de sacrifier une partie du site réservé aux gazelles pour y faire l'extraction du pétrole.

«La faiblesse de la convention, c'est qu'elle n'a qu'un pouvoir moral et non obligatoire. Mais la plupart des États font des efforts énormes pour protéger des sites culturels et naturels exceptionnels, même s'ils n'ont pas tous les fonds pour le faire», affirme la directrice du comité, dont le mandat prend fin en juillet.

Des jeux de coulisses intenses sont donc à prévoir à Québec, où l'on débattra du sort d'un site de l'antique Jérusalem que la Jordanie a fait inscrire au patrimoine de l'humanité en 1982. L'État juif projette d'y construire un escalier pour accéder à un lieu de culte. Bref, terrain miné en vue. Idem pour un site kosovar qu'on veut protéger, au moment où le gouvernement nouvellement élu, contesté par la Serbie, n'a pas encore obtenu la reconnaissance des Nations unies.

«À tous les niveaux, la politique se retrouve dans nos pattes. Car ce n'est pas l'opinion des experts qui prime. Ce sont les politiciens qui, au bout du compte, doivent décider de s'entendre pour préserver un site», conclut Mme Cameron.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?