Woody est dixie
Mots clés : New Orleans, festival de jazz, Woody Allen, Cinéma, Musique, États-Unis (pays), Montréal
Le plus célèbre névrosé du monde débarque à Montréal avec ses airs de New Orleans

Photo: Agence France-Presse
Pratiquement tous les génériques des films du plus célèbre névrosé du monde témoignent de l'intérêt fou de Woody Allen pour le jazz. Plus particulièrement pour un jazz qui se décline naturellement sur fond noir et blanc, celui des années 1920-50. Après cela, point de salut. Le rock, par exemple, n'est qu'un «vacarme assourdissant» pour Woody Allen.
Si la musique classique est présente au fil de sa filmographie, c'est bien le jazz qui domine. Radio Days est un hommage senti à la musique des années 40. Sweet and Low Down à celle de Django Reinhardt. Manhattan à Gershwin. Interiors est porté par le souffle de Tommy Dorsey, géant du jazz des années 30 et 40. Sleeper est pour sa part rythmé par le Preservation Hall Jazz Band et... Woody Allen à la clarinette.
Car encore plus que le cinéma, c'est la musique qui anime Woody Allen. S'il avait pu choisir une carrière, il aurait été musicien, a-t-il souvent dit. Et pourquoi pas: un grand musicien, comme Charlie Parker ou Sidney Bechet, disait-il en 1984. Il a d'ailleurs choisi son nom d'artiste (il est né Allen Stuart Konisberg en 1935) en hommage au clarinettiste et saxophoniste Woody Herman.
Dans le quotidien, cette ferveur jazz se traduit par une pratique assidue de la clarinette depuis l'âge de 15 ans. Wood Allen en joue d'ailleurs en public à New York tous les lundis soirs depuis plus de 35 ans, d'abord au Michael's Pub, puis maintenant au Cafe Carlyle.
Son orchestre respecte la composition des groupes qui ont forgé le son de La Nouvelle-Orléans: trombone, trompette, batterie, contrebasse, piano, banjo et clarinette. Le berceau du jazz est ainsi servi. Rythme, mélodie, ornement. Authenticité.
«Si une forme d'art m'a apporté quelque chose, c'est le jazz», confiait Allen en 1996 à la caméra de Barbara Kopple. Cette dernière a réalisé avec Wild Man Blues un documentaire de toute première valeur sur la passion de Woody Allen pour le New Orleans sound. Kopple avait à l'époque suivi Allen dans une tournée de trois semaines en Europe, la seule que le groupe ait effectuée à ce jour. Le film est aussi désopilant qu'instructif et fascinant: on y rit, tape du pied et s'émerveille de voir que Woody Allen est dans la vie comme à l'écran. Drôle, brillant, névrosé, attachant.
«J'ai été élevé au début des années 40, indique donc Allen. Dès que je me réveillais, j'entendais la radio. On l'écoutait en dînant. On entendait tous les jours Artie Shaw, Benny Goodman, Tommy Dorsey [il citera ailleurs Duke Ellington et Harry James]. On allumait la radio et Billie Holiday chantait, ou bien Louis Armstrong jouait et c'était ça, notre musique populaire. Pour moi, cette époque était si forte, ça m'a fait une telle impression» qu'il en parle encore aujourd'hui comme de la «meilleure époque musicale américaine». Un âge d'or qui a bercé sa jeunesse.
Puis, vers 15 ans, il tombe sur un concert radio de Sidney Bechet. C'est un choc. «J'ai commencé à collectionner les disques de jazz New Orleans et j'ai acheté un sax soprano», confiait-il en 2003 au quotidien français Figaro. Rapidement passé à la clarinette, Allen pratique depuis lors tous les jours. «J'en ai joué dans le froid glacial de la campagne près de Budapest, dans des églises, des caravanes, des chambres d'hôtel à minuit avec une couverture sur la tête pour ne déranger personne... Si je passe une journée sans jouer, je me sens vraiment coupable», dit-il.
Bain de miel
Woody Allen n'est pas un virtuose de la clarinette. Mais il joue avec passion et simplicité une musique qu'il a pour ainsi dire dans la peau. «Je joue mal, avouait-il en 2003. Je le dis sans fausse modestie: je suis complètement, mais alors complètement un amateur.»
Mais c'est un amateur qui adore ce qu'il fait -- et qui joue tout de même raisonnablement bien. Dès qu'il a entendu Bechet, jouer est «devenu une obsession, dit-il dans Wild Man Blues. Rien ne vient se mettre entre soi et le plaisir de jouer. Ça n'a rien de cérébral», mais c'est un plaisir entier. «Le jazz New Orleans fait toujours inexplicablement résonner quelque chose en moi. C'est comme prendre un bain de miel.»
Selon un de ses biographes, Jean-Philippe Guerand, «le goût personnel de Woody Allen l'a toujours poussé vers la rythmique mélodique du jazz traditionnel plutôt que vers les virtuoses de l'improvisation qui ont occupé le devant de la scène à la suite de Dizzy Gillespie. Comme musicien, analyse Guerand, il a aspiré davantage au statut d'interprète qu'à celui de novateur et sa pratique assidue de la clarinette lui permet surtout de reproduire à la perfection les sonorités du jazz des origines.»
Guerand ajoute qu'Allen «est porté par une connaissance musicale encyclopédique qui transparaît dans la couleur très identifiable des morceaux» qu'il choisit pour ses films. Il faut toutefois noter qu'entre le jazz que pratique Woody Allen sur scène et celui qui habille joliment ses films, il y a un écart. «De manière générale, disait Allen en 2003, le New Orleans ne va pas très bien avec le genre d'histoires que je tourne au cinéma. Mes films ont un climat new-yorkais sophistiqué qui s'accorde mieux avec une musique de cocktail de George Gershwin, Cole Porter ou Jerome Kern...»
Alors qu'avec sa clarinette, Allen affectionne le «hard core New Orleans». Une musique plus primitive, mélange de blues, de ragtime, de musique de danse et de parade. Une musique que Allen compare à un «ancien dialecte de jazz qui n'existe plus, même à La Nouvelle-Orléans».
«Nous ne sommes pas un orchestre en canotiers qui joue Oh When the Saints Go Marchin' In avec 500 chorus et plein de batterie, expliquait-il au Figaro. Nous jouons authentique. Moi-même, je joue cru, primitif, ce qui correspond à l'essence du New Orleans. Nous sommes peut-être un peu ésotériques: personne ne connaît la plupart des titres que nous jouons, pas même les connaisseurs.»
Le répertoire du groupe est choisi selon l'ambiance du moment: entre «tous les blues, tous les ragtimes, tous les cantiques, tous les Jelly Roll Morton, toutes les chansons populaires de l'époque que nous pouvons jouer, ça doit faire un répertoire de plus de 200 chansons, dit Allen. À la fin de chaque morceau, j'indique aux musiciens ce qu'on va jouer, j'ai un bon instinct pour ça. J'aurais fait un bon DJ.»
Et même s'il sait pertinemment que le public vient le voir parce qu'il est Woody Allen (quel autre amateur attire des spectateurs avec des billets à 120 $?), ce dernier prend son rôle au sérieux: on le voit dans Wild Man Blues très concentré, appliqué, pas cabotin pour deux sous. Jambes croisés dans des pantalons trop grands, les manches de sa chemise roulées, Allen décline la musique qu'il aime en toute liberté et sincérité.
Ceci en gardant en tête l'enseignement de Louis Armstrong: à la virtuosité technique, il vaut mieux préférer le choix d'une seule note bien sentie. Et tirée des bayous du jazz, si possible.
***
Woody Allen and his New Orleans Jazz Band
Direction musicale par Eddy Davis
Dimanche et lundi à 19h30 (complet le lundi)
Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

