Nostalgie rousseauiste?
Mots clés : Survival International, isolation, Culture, Autochtone, Canada (Pays), Brésil (Pays)

Photo: Agence Reuters
Les flèches retombent maintenant sur les défenseurs des Amérindiens solitaires. La semaine dernière, le quotidien britannique The Observer a carrément accusé la Funai et Survival d'avoir forcé le coup médiatique puisque l'existence du groupe «découvert» serait attestée depuis quelques décennies. D'autres médias ont relayé la critique en parlant d'un canular...
«Survival et la Funai n'ont jamais parlé de découverte: ce sont les médias eux-mêmes qui ont utilisé ce terme parce qu'ils cherchaient le scoop», corrige Magali Rubino, porte-parole de Survival International, jointe à Paris. D'ailleurs, qui peut se cacher très longtemps maintenant que Google Earth diffuse des images précises de la planète entière? «Nous avons parlé et nous parlons encore d'un groupe isolé, en pesant très bien nos mots. "Isolé" ne veut pas dire sans aucun contact avec le monde extérieur. Un peuple peut refuser le contact tout en connaissant le monde qui l'entoure. Dans ce cas, il s'agissait effectivement d'alerter l'opinion publique internationale d'une menace pesant sur un groupe isolé et déjà connu.»
L'Amnistie internationale des autochtones
Survival International, «le mouvement pour les peuples autochtones», a été fondé en 1969 par des Britanniques, sur le modèle d'Amnistie internationale. La première campagne de protection concernait les Yanomamis, alors massacrés par les chercheurs d'or au coeur de la forêt tropicale brésilienne.
L'organisme possède maintenant des bureaux dans six villes d'Europe et revendique des membres dans plus de 80 pays. Mme Rubino, formée aux relations internationales et aux droits collectifs, est une des permanentes de l'organisme en France. Le siège mondial se trouve à Londres et emploie une trentaine de personnes, souvent en mission sur le terrain.
Il n'y a pas d'antenne en Amérique du Nord. «La question se pose tout autrement aux États-Unis ou au Canada, explique Mme Rubino. Les peuples autochtones y ont la possibilité d'assurer eux-mêmes leur défense alors que Survival vient en aide aux groupes démunis qui ne connaissent pas nos codes culturels et politiques. L'objectif est de lutter pour les groupes en danger vital, d'où le nom de notre association.»
D'où vient la menace? Parfois des États eux-mêmes, bien que certains pays fassent des efforts croissants. Le Brésil reconnaît de plus en plus les droits collectifs des Indiens, sans nécessairement les faire respecter, toutefois. Le danger peut aussi découler du «développement» multiforme, des activités minières ou du simple tourisme, par exemple. «Depuis une dizaine d'années, les campagnes sont dirigées vers les gouvernements et les industries qui peuvent mettre en danger les populations. Les deux vont souvent de pair, les compagnies étant soutenues par le pouvoir politique.»
Le modèle Machu Pichu
Les peuples isolés fascinent. Les estimations des spécialistes parlent d'une centaine de groupes «non contactés», vivant en autarcie, à l'abri des bruits et de la fureur du vaste monde mondialisé. La plupart se trouvent en Papouasie et en Amazonie, des survivants de vagues génocidaires de la grande période d'exploitation du caoutchouc. Leurs ancêtres étaient forcés de travailler à la récolte ou carrément exterminés. D'où cette idée de s'éclipser, un peu comme certains Incas ont choisi de se mettre à l'écart sur le Machu Pichu après la chute postcolombienne de leur empire.
Le site survivalfrance.org présente une trentaine de cas: les Masaïs du Kenya, les Pygmées de l'Afrique centrale, les Wichis de l'Argentine, et même les Innus du Québec et du Labrador, le seul exemple des Amériques au nord de la Colombie. «Il y a une dizaine d'années, nous avons produit un rapport intitulé Un Tibet au Canada: la situation des Innus, explique la porte-parole. Nous ne travaillons pas qu'avec des groupes isolés. Notre plus grande campagne vise les Bushmen du Botswana, un groupe mobile assez bien connu qui a des contacts fréquents avec ses voisins.»
Le peuple des Sentinele demeure le plus fascinant. Les archéologues pensent que leurs ancêtres ont quitté l'Afrique il y a 60 000 ans pour s'établir sur une des îles de l'archipel Andaman, dans l'océan Indien. Protégés par un atoll, ils sont quelques centaines à survivre en repoussant systématiquement toute tentative d'approche. Après le tsunami de 2004, un hélicoptère de l'armée indienne survolant leur île a essuyé un tir de flèches. Un signe encourageant...
C'est un paradoxe de cette association: à la limite, elle défend des gens qu'elle souhaite au fond ne jamais voir. Son fondateur, Edward «Teddy» Goldsmith, frère de sir James «Jimmy» Goldsmith, homme d'affaires et homme politique franco-britannique, ancien propriétaire du magazine L'Express, ne cache d'ailleurs pas ses positions romantiques. C'est un nostalgique de l'ère pré-industrielle. Edward Goldsmith appartient à cette branche apocalyptique des écolos toujours prêts à annoncer la fin prochaine du monde et à faire sangloter l'homme blanc occidental pour promouvoir sa cause. On lui doit des livres aux titres éloquents: Can Britain Survive? ou 5000 Days to Save the Planet.
Mme Rubino se défend bien de soutenir une idéologie rousseauiste ou encore les «bons sauvages», même les derniers des derniers. «Nous sommes des militants, pas une société d'ethnologues, conclut-elle. Il n'y a aucun angélisme dans notre action, ni aucun passéisme dans notre mouvement, qui se veut très moderne. Nous ne voulons pas placer des groupes humains sous cloche et nous ne disons pas que ces peuples isolés sont finalement meilleurs que nous. Seulement, nous ne pensons pas que l'on puisse continuer à décider pour eux, à parler à leur place, à choisir quels rapports ils doivent entretenir avec le monde. Nous ne donnons pas de leçons. Nous en recevons des erreurs passées, par contre, et nous défendons le droit des peuples à décider pour eux-mêmes de leur mode de vie et de leur avenir.»
Vos réactions
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Roussseau à la soupe populaire de la pensée journalistique moderne. - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
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