L'Argentine en crise (2) - L'Afrique de l'Argentine

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Lisa-Marie Gervais
Édition du jeudi 19 juin 2008

Mots clés : crise alimentaire, Alimentation, Argentine (Pays)

Aujourd'hui, c'est «jour de paie» pour les quelque 300 familles d'autochtones et de criollos (métis) de la communauté qui vivent aux crochets de la banque alimentaire instaurée par le gouvernement l'an dernier. Photo: Anita Back

Loin des tangos et des fards de la pimpante Buenos Aires, la province du Chaco a des indices de pauvreté à faire mourir de honte le gouvernement argentin, qui se targue pourtant de surmonter peu à peu la crise économique de 2001-02. Faute d'un plan de relance économique, les autochtones de cette région au nord du pays meurent en silence. Autopsie d'une crise alimentaire. Deuxième d'une série de trois textes.

Resistencia, Argentine -- Sous un soleil ardent, une file interminable de gens serpente sur le grand terrain vague de la petite localité de El Espinillo, située dans la province du Chaco, à environ 800 km au nord de Buenos Aires. Au coeur de El Impenetrable, cet immense territoire désormais rongé par les coupes à blanc, des camions de l'armée remplis de caisses de vivres sont déchargés par une vingtaine de soldats. Aujourd'hui, c'est «jour de paie» pour les quelque 300 familles d'autochtones et de criollos (métis) de la communauté qui vivent aux crochets de la banque alimentaire, instaurée par le gouvernement l'an dernier.

Huile, pommes de terre, ragoût en conserve, ces denrées en quantités rigoureusement calculées devront remplir le garde-manger des habitants... jusqu'à la prochaine fois. Si Gabriela a assez de lait pour 40 jours, elle se plaint de manquer de tout le reste. Surtout de farine, qu'elle mélange à de l'eau pour faire la torta parrilla et nourrir les cinq membres de sa famille. «Mais c'est mieux qu'avant: on n'avait rien», grommelle la jeune femme d'à peine 20 ans, en attendant en file. «J'aimerais travailler et m'impliquer dans la communauté, mais pour faire quoi? Il n'y a toujours rien», lance-t-elle, l'air résigné.

Alors que l'Argentine se remet peu à peu de la crise économique de 2001-02, la province du Chaco est dans le rouge. En matière de concentration de richesse, c'est la région la plus pauvre de la république. Sur un million d'habitants (dont 7 % sont autochtones), la moitié vit sous le seuil de la pauvreté. Les taux d'analphabétisme, de malnutrition et de mortalité infantile sont les plus élevés au pays. Sans compter que la tuberculose est désormais hors de contrôle et que le mal de Chagas (parasites) prolifère. Pour plusieurs, El Impenetrable est emblématique de ce désastre humanitaire qui sévit dans toute la province et ses voisines.

Dans son petit bureau de Resistencia, la capitale de la province du Chaco considérée comme le conglomérat urbain le plus pauvre du pays, Rolando Nuñez soupire. «On vit dans une Argentine absurde et grotesque», souffle le coordonnateur du Centre de recherche et d'études sociales Mandela. Ce n'est pas par pur hasard si le nom de son ONG de défense des droits de la personne fait référence au continent noir. «La province a les mêmes indicateurs sociaux que certains pays d'Afrique, en plus de souffrir de problèmes de discrimination raciale», souligne cet avocat de profession, en faisant référence à la diversité ethnique de la région.

Espagnols, Italiens, Serbes mais aussi Tobas, Wichis, Mocovis ou criollos, le peuple du Chaco est tissé en une drôle de courtepointe bigarrée. N'empêche, la discrimination frappe plus durement les Premières Nations. «Parce qu'ils sont plus nombreux, il y a du mépris envers les Indiens Tobas, mais ce n'est pas moins pire chez les autres groupes», explique Dario Gómez, délégué de l'Institut national contre la discrimination, la xénophobie et le racisme (INADI) pour la province du Chaco.

Selon l'Institut de statistique et recensement de l'Argentine, sur 40 millions d'habitants, il y aurait encore 600 000 descendants des Premières Nations au pays. Mais l'Association indigène de la république argentine (AIRA) en compterait trois millions. Des 70 000 autochtones de la province du Chaco, la moitié vivrait dans El Impenetrable. Dans cette région oubliée, qui tend peu à peu à s'effacer de la carte de l'Argentine, 96 % des autochtones et des criollos vivent sous le seuil de la pauvreté, d'après le Centre Mandela.

La «faim» de l'Indien

Sous l'immense tente plantée dans le village d'El Espinillo, des criollos, quelques représentants des Premières Nations et la délégation du gouvernement provincial du Chaco sont réunis en assemblée. À sa première visite, la nouvelle ministre du Développement social de la province est venue y entendre les requêtes de la communauté avec l'intention ferme de solutionner les problèmes. Son malaise grandit au fur et à mesure qu'on lui déballe la liste des histoires d'horreur.

Dans ce village sans eau potable ni téléphone, la plupart des habitants vivent à cinq ou six dans des huttes aux toits de tôle rouillée construites sur des terrains inondés et contaminés où rien ne pousse. Les pharmacies de la seule clinique du village sont vides et le personnel médical, souvent absent. Quand un Indien décède, son corps est transporté dans la benne à ordures, ce qui n'est pas le cas d'un Blanc. Le problème de la malnutrition est si grave qu'il est en train de décimer la population de El Impenetrable. On estime que 80 % d'entre eux souffriraient de malnutrition. Un mal transmis de génération en génération.

«Nous, les Indiens, on est né avec la faim», laisse tomber, impassible, Carlos Romero. Vêtu d'une chemise d'un rose éclatant, le teint basané et le regard perçant, ce leader Tobas de la communauté de El Espinillo en a assez de compter les morts. Selon les données officielles, 14 habitants de El Impenetrable sont morts de faim l'été dernier, dont trois enfants. Mais selon lui, il y en aurait beaucoup plus. «Il y a des zones où le gouvernement n'a jamais mis les pieds. Comment voulez-vous qu'il sache combien de personnes sont mortes?», s'étonne-t-il.

Devant ce funeste constat, l'ombudsman de la nation a aussitôt réagi en poursuivant la République et la province du Chaco pour «l'extermination des Indiens Tobas». Le gouvernement est finalement intervenu en mettant sur pied un système de ravitaillement à travers la province et ailleurs, dans le but de contrer cette crise alimentaire.

Redonner la terre

Originaire du Chaco, Pedro Cáceres a sondé plus d'une fois les profondeurs de El Impenetrable. Ce journaliste et animateur de radio pour le portail Chaco Dia por Dia ne lésine pas avec les mots. Pour lui, le gouvernement n'a rien fait pour aider à freiner ce «génocide silencieux». «L'assistance de l'État est nécessaire, mais elle doit être accompagnée d'un travail d'éducation. Donner pour donner, c'est de l'achat de votes. Ce clientélisme politique fait beaucoup de mal à notre province», croit-il.

Pourquoi tant d'indigence? Rolando Nuñez a sa petite idée là-dessus. Basée essentiellement sur l'activité agricole, l'économie de la province ne s'est jamais diversifiée et ne fait pas l'objet d'un plan de développement agraire sérieux. Les dix millions d'hectares de la région sont pour la plupart détenus par de grands oligarques et non par des gens du coin. «C'est impensable d'avoir un modèle de développement et de production qui exclut la population de la sorte. On produit, mais il n'y a aucun revenu pour les gens du Chaco qui n'ont pas de travail. L'État regarde et laisse faire», s'impatiente-t-il.

Dans la province, 90 % de ce que consomme la population vient d'ailleurs. «Ce n'est pas normal dans un pays d'abondance comme l'Argentine, l'un des greniers du monde», soutient Pedro Cáceres. «En plus d'avoir tout coupé pour cultiver du soja transgénique qu'on ne consomme même pas, on a volé les terres des Indiens», poursuit-il. Se voir redonner sa terre, c'est tout ce que souhaite Carlos Romero. Mais ce leader Tobas ne se laisse pas impressionner par l'intérêt soudain du gouvernement pour sa cause. «Ça fait 500 ans qu'on habite sur cette terre et rien n'a changé», laisse-t-il tomber. Malgré tout, il continuera son combat. Par tous les moyens. «L'esprit de nos ancêtres vit. Il saura nous éclairer. C'est une question de survie de la race.»

***

Reportage réalisé avec l'appui financier de l'Office Québec-Amériques pour la jeunesse

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