L'Argentine en crise (1) - Le «campo» contre le pouvoir politique
Mots clés : crise politique, population, conflit agricole, Gouvernement, Argentine (Pays)

Photo: Agence Reuters
Dans les coulisses du pouvoir -- et dans les éditos des grands quotidiens argentins --, on chuchote déjà que le règne de Cristina Fernández Kirchner achève. Surnommée la «reine Cristina», l'élégante présidente avait pourtant remporté les élections d'octobre dernier en promettant de reconstruire la diplomatie, d'apaiser les tensions sociales et de préserver les spectaculaires rendements économiques de l'Argentine. Mais la mesure prise par cette ex-première dame pour freiner la montée spectaculaire du prix des aliments a été d'augmenter, une fois de plus, la taxe à l'exportation de certaines monocultures, dont le soja. Et finalement, ce qui devait arriver arriva.
Sitôt annoncée en mars dernier, cette mesure restrictive, faisant passer de 35 % à 44 % cette taxe à l'exportation du soya, a fait bondir les quatre grandes organisations réunissant le secteur employeur de la production agricole du pays. Même si elle concerne les exportateurs, cette taxe allait avoir un effet direct sur les grandes entreprises agricoles, mais également sur les petites, qui ont vertement critiqué ce «coup bas» du gouvernement. L'Argentine exporte normalement des produits agricoles et agroalimentaires pour une valeur de quelque 35 milliards de dollars, soit plus de la moitié des exportations totales du pays (55 milliards de dollars).
Grèves, lock-out partiel, blocages de route, manifestations dans les rues... Furieux, les différents groupes de producteurs agricoles se sont unis dans une campagne de protestation sans précédent et ont bloqué pendant des jours la commercialisation de grains (céréales et soja) à destination des marchés étrangers. Un coup dur pour un pays qui occupe le premier rang mondial pour l'exportation de produits dérivés du soja et le troisième pour l'exportation de fèves de cet oléagineux. Résultat? En plus d'empêcher le ravitaillement des supermarchés partout dans le pays, ils ont obtenu la tête du ministre de l'Économie.
C'est un discours de la présidente accusant les agriculteurs «d'extorsion» et de «sédition» le 25 mars dernier qui avait véritablement déchaîné les passions: plusieurs cacerolazos ont eu lieu, dont un grand sur la plaza de Mayo dans la capitale, rappelant étrangement les concerts de casseroles de la classe moyenne lors de la crise économique de 2002. Sauf que cette fois, une partie du secteur populaire est sortie pour appuyer le gouvernement et protester contre les manifestants issus du «campo», traditionnellement antipéronistes, qu'ils ont qualifiés «d'oligarques» et de «piqueteurs VIP».
Un conflit dans l'impasse
Alfredo De Angeli est le héros du «campo». Leader emblématique de la crise agricole, ce producteur titulaire de la Fédération agraire de la province de Entre Rios, une région dans l'épicentre du conflit, est le porte-parole officieux des agriculteurs de la campagne argentine. «Ça fait des années qu'on se bat. La hausse des [tarifs douaniers] est la goutte qui a fait déborder le vase», n'avait-il cessé de répéter, frondeur, aux caméras qui l'ont filmé durant les manifestations qu'il organisait ce printemps.
Connu de tous, l'homme à la bouille sympathique a été notamment à la tête du blocage de la route 14, au nord de la capitale, qui a duré trois semaines en avril. Excédés par les pertes qu'ils ont subies, les transporteurs céréaliers se sont eux aussi ajoutés au conflit. «Nous ne sommes pas responsables de la crise alimentaire. Si ce n'était pas déjà le cas, on nous aurait ignorés, avait affirmé Alfredo De Angeli aux journalistes. Le gouvernement n'est pas content? Qu'il nous dise comment faire. Nous, on a essayé tous les moyens.»
Le «moyen» qu'a trouvé le gouvernement pour dénouer temporairement la crise a été d'arrêter Alfredo De Angeli ainsi qu'une vingtaine de dirigeants agricoles, pour les libérer quelques heures plus tard, cédant à un tollé de protestations. Les barrages qui commençaient à provoquer des problèmes de plus en plus sérieux de ravitaillement avaient pourtant commencé à être levés samedi matin à la suite d'un accord.
Depuis, les grévistes, outrés, ont repris d'assaut les routes du pays. D'une part, des sympathisants, toujours munis de casseroles, sont ressortis dans les rues pour appuyer le «campo». Des partisans du couple Kirchner -- le mari de Cristina, Nestor Kirchner, a décidé de s'en mêler en tant que chef du Parti justicialiste et ancien président encore très influent -- devaient tenir aujourd'hui une autre grande manifestation sur la plaza de Mayo, à laquelle promet de se mêler un secteur dit «impartial» de la population qui demande un retour aux négociations. La tension est à son comble.
La menace du soja
Vu du ciel, au temps des récoltes, la campagne argentine est une mine d'or à ciel ouvert. D'abord pour les champs de soja, dont les grains dorés scintillent comme des pépites sous le soleil déclinant de l'automne austral. Mais aussi pour les milliards de pesos argentins que rapporte chaque année la récolte au gouvernement, aux producteurs agricoles et aux quelques multinationales investissant dans la culture de cette plante herbacée.
Le pays a d'ailleurs considérablement élargi sa production au cours des dernières années. Tellement qu'on parle du phénomène de la «sojizacion». D'après les données du ministère de l'Agriculture argentin, alors que la culture du soja se déployait sur cinq millions d'hectares il y a dix ans, elle en couvre désormais plus de 16 millions. Environ 11 millions de tonnes étaient cultivées à l'époque contre 50 millions de tonnes aujourd'hui, une quantité qui génère des rentrées fiscales de 11 milliards de dollars.
Crise du pétrole intensifiée, cas de «vache folle», hausse de la demande mondiale de soja: les raisons du boom du soja des dernières années sont nombreuses. Aujourd'hui, la quasi-totalité de la production s'exporte, notamment pour nourrir le bétail en Europe et en Chine. Il en va de même pour plusieurs autres produits, comme la viande, qui, même s'ils sont consommés par les Argentins, sont vendus sur les marchés extérieurs en raison des plus grands profits qu'ils génèrent. Ce qui a mis la table pour une crise alimentaire.
Ayant pris rapidement de l'expansion, le soja occupe désormais 54 % des 30 millions d'hectares de terres à grains du pays. Des espaces qui étaient autrefois réservés à la culture des aliments de base. En tout, ce sont 200 000 hectares consacrés aux fruits et légumes qui ont été grugés par la culture de cet oléagineux, créant ainsi une rareté. Les prix des aliments ont ensuite monté en flèche. Ainsi, un kilo d'oranges ou de tomates coûte aujourd'hui quatre fois plus cher qu'en 2001.
La fin d'un règne?
Les Argentins commencent de plus en plus à douter que le gouvernement péroniste au pouvoir soit apte à dénouer la crise. Selon un récent sondage mené en mai dernier par la firme argentine Poliarquía, la cote de popularité de Cristina Kirchner a chuté à 26 %, alors qu'elle atteignait 56 % au début de son mandat en décembre 2007. «Le conflit agricole affecte l'image du gouvernement, [alors que croissent] la désapprobation de la gestion économique et l'opinion que ce gouvernement ne sait pas comment résoudre les problèmes du pays», a analysé Alejandro Catterberg, directeur de la firme de sondage.
Mettant brutalement fin à ses cent jours de grâce, la crise agricole a porté un dur coup à la présidente. Par ses discours que plusieurs ont jugés intransigeants et autoritaires, l'ex-sénatrice, que l'on compare souvent à Hillary Clinton, a vu son image se ternir quelque peu. Tandis que la présidente paie le prix du bilan mitigé de son mari et prédécesseur, il se pourrait bien que l'âge d'or des Kirchner -- qu'on soupçonnait de vouloir garder le pouvoir, en alternance, jusqu'en 2019 -- soit effectivement déjà terminé.
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Demain: la crise socioéconomique dans la province du Chaco, surnommée l'Afrique de l'Argentine.
Reportage réalisé avec l'appui financier de l'Office Québec-Amériques pour la jeunesse.
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