Maternité à la musulmane
Mots clés : Tahar Ben Jelloun, Famille, Religion, Maroc (pays), Montréal
L'écrivain Tahar Ben Jelloun donne une conférence ce soir à Montréal

Photo: Agence France-Presse
Ce roman a été douloureux à écrire, reconnaît l'auteur, même s'il l'a beaucoup aidé à supporter l'absence de sa mère après son décès, en reconstituant une partie de sa mémoire. «C'était difficile mais nécessaire, il fallait en même temps dire certaines choses, les mettre dans des mots, et construire ce roman. C'est un vrai roman, ce n'est pas un témoignage ou un document. Mais un roman est toujours fabriqué à partir d'éléments de la vie réelle. J'observais ma mère, je lui tenais compagnie et, de temps et temps, sa mémoire s'absentait. Elle revenait plutôt vers l'enfance, et j'ai imaginé cette enfance.»
Avec la maladie, la mère du narrateur transgresse les lois de pudeur et de réserve qui ont jusque-là marqué ses relations avec son fils, parce que, «entre un garçon et sa maman, dans la société arabe et musulmane, on ne fait pas de confidences, on ne parle pas de sa vie privée», précise Ben Jelloun.
Car Sur ma mère, c'est aussi, en filigrane, l'histoire du lien indéfectible qui unit un fils à sa mère dans une famille musulmane, où le respect des parents est une valeur absolue. «Au Maroc, on nous apprend, en même temps que l'amour, le respect quasi religieux des parents. La pire des choses qui puissent arriver à un être est qu'il soit renié par ses parents. Refuser sa bénédiction à un enfant, c'est l'exiler dans un espace sans pitié, c'est l'abandonner, le jeter comme un objet sans valeur, c'est lui retirer toute confiance et surtout lui fermer la porte de la maison, la porte de la vie et de l'espoir.» Ben Jelloun, cet auteur traduit en 44 langues, et qui a déjà signé un livre intitulé L'Islam expliqué aux enfants, critique notamment dans son roman la pratique, impensable au Maroc mais courante en Occident, de placer des parents vieillissants dans des «maisons de vieux».
«Ma mère n'a jamais entendu parler d'une maison de vieux, écrit-il. Elle ne s'imagine pas une seconde qu'un de ses enfants puisse la rejeter et l'exiler quelque part. Qu'on l'appelle asile, hospice, maison de repos, ou lieu de repos, ou lieu de retraite, c'est un débarras. [...] Quand on aime ses parents, ajoute-t-il carrément plus loin, on ne s'en débarrasse pas.»
En entrevue, il fait référence à la canicule qui a fait 15 000 morts en France, en 2003. «Ces gens-là ne sont pas uniquement morts de soif, ils sont aussi morts de solitude», dit-il.
Le phénomène pourrait cependant faire son apparition au Maroc. «Dans les grandes villes comme Casablanca, cela ne m'étonnerait pas si on voyait apparaître, d'ici dix ou vingt ans, des cliniques pour personnes âgées, même si tous les Marocains disent qu'ils ne feront jamais cela», dit-il.
La rencontre des cultures, c'est un thème récurrent dans l'oeuvre de Ben Jelloun, qui écrit en français alors que ses deux parents ne parlaient que l'arabe. Sa mère, analphabète, n'a d'ailleurs pu lire aucun des livres de son célèbre fils. Par contre, comme il le raconte dans Sur ma mère, une cousine de Ben Jelloun lui a déjà reproché d'écrire des livres «qui plaisent aux chrétiens», et qui parlent «avec désinvolture» de la religion musulmane.
«Je suis un militant de la laïcité, dit-il encore, ajoutant qu'il faut absolument respecter les choix des gens. Mais quand on me demande "est-ce que vous croyez en Dieu", je réponds "ce n'est pas votre affaire". Et je fais exprès pour que les gens, au Maroc, s'habituent à ce que l'on sépare la religion de l'État. Que la sphère privée reste privée et qu'elle ne devienne pas une sorte de lieu public où l'idéologie islamique va entrer et faire des détournements faire des choses que je désapprouve.»
Le débat sur la laïcité est cependant difficile à mener au Maroc en ce moment, admet-il. «Les gens sont extrêmement sensibles à cela, ils considèrent que la laïcité est une forme d'athéisme. Je passe mon temps à dire "attendez ce n'est pas la même chose." Mais je ne peux pas dire que j'ai du succès.»
Il y a présentement au Maroc un grand parti islamiste, dit-il, le parti de la justice et du développement, qui ne nomme pas l'islam dans son intitulé parce que c'est interdit. Arrivé deuxième aux dernières élections, ce parti tient un double discours. «Mais s'il prend le pouvoir, il fermera les bars et forcera les femmes à porter le voile», croit Ben Jelloun.
Cela étant dit, l'illustre écrivain se dit en parfaite symbiose avec les différentes influences culturelles qui le caractérisent. «Messager de l'interculturel», comme il se définit lui-même, il a aussi beaucoup écrit sur l'immigration, et voit l'addition de différentes cultures en un seul homme ou en un seul pays comme une richesse.
Vos réactions
Erreur sur la date de la conférence de Ben Jelloun - par Jean-Pierre Audet (jean.pierre.audet@videotron.ca)
Le mardi 17 juin 2008 16:00
Bel exemple d'interculturel - par Jean-Pierre Audet (jean.pierre.audet@videotron.ca)
Le mardi 17 juin 2008 15:00
Un être essentiel. - par Yvon Montoya
Le mardi 17 juin 2008 14:00

