Commission Bouchard-Taylor - Quatre enterrements pour un rapport

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Robert Dutrisac
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juin 2008

Mots clés : Pauline Marois, Jacques Parizeau, Commission Bouchard-Taylor, Commission d'enquête, Immigration, Québec (province)

Québec -- Quand il sort de sa réserve -- quelle réserve?, pourrait-on objecter --, Jacques Parizeau n'en manque pas une. C'est lui qui, au nom de la famille souverainiste dont Gérard Bouchard se plaint amèrement, a démoli avec le plus de force le rapport Bouchard-Taylor. Sans faire dans la dentelle, c'est le moins qu'on puisse dire.

C'est un enterrement de première qu'a réservé Jacques Parizeau au rapport. «La trame principale de ce travail est une sorte de long procès du Canadien-français. Le terme est un retour en arrière», a livré l'ancien premier ministre dans une entrevue au Journal de Montréal. Il transpire du rapport «une sorte de mépris du Canadien-français qui me fait penser à celui de Pierre Elliott Trudeau». Le rapport est «abstrait et fumeux», fait par des intellectuels qui «ne comprennent pas la vie». Il est tout juste bon pour «la filière 13», décrète Jacques Parizeau de façon imagée.

À côté de cela, la réaction de la chef du Parti québécois, Pauline Marois, a l'air d'un échange de vues dans un salon de thé. Elle rejette également le rapport, qui révèle un malaise identitaire chez les Québécois francophones, parce que les auteurs n'y apportent pas de remède. Il est vrai que Gérard Bouchard ne pouvait préconiser dans le rapport la solution qu'il envisage pour mettre un terme à ce malaise identitaire: la souveraineté du Québec. On dit que Charles Taylor l'a roulé dans la farine: de fait, le rapport soutient implicitement que les Québécois peuvent s'épanouir dans le cadre de la fédération canadienne. En ce sens, la pensée de Bouchard est tronquée tandis celle de Taylor est confirmée.

Si Jacques Parizeau taille en pièces le rapport Bouchard-Taylor, le sociologue Guy Rocher, un des pères de la loi 101, n'a pas fait autre chose dans les pages du Devoir de jeudi, avec plus de ménagements toutefois. «On ne peut qu'être frappé par l'insistance qu'ont mise les commissaires à parler de la majorité québécoise francophone comme d'une minorité.» Le facteur qui a contribué le plus à la crise des accommodements «est certainement lié à l'insécurité du minoritaire. Il s'agit d'un invariant dans l'histoire du Québec francophone», lit-on dans le rapport, ce que ne manque pas de noter Guy Rocher. Et si on expliquait les inquiétudes des francophones comme des «inquiétudes de majoritaires!», avance le sociologue. Les Québécois francophones ont pris conscience collectivement de leur statut majoritaire, mais cette évolution «est traitée d'une manière ambiguë» par les auteurs du rapport, estime Guy Rocher. Il en découle «un problème "pédagogique". Sans doute qu'une forte proportion de Québécois francophones ne se reconnaissent pas dans l'image d'eux que leur présente ce miroir. Surtout les jeunes qui sont ouverts à l'interculturalité parce qu'ils sont nés dans la confiance majoritaire.» Or le rapport Bouchard-Taylor se veut éminemment pédagogique; les commissaires ne se gênent d'ailleurs pas pour faire la leçon à la majorité. En ce sens, cette ambition pédagogique tombe à plat.

À l'instar des souverainistes, les adéquistes ont enterré le rapport. Plus que tout autre parti, l'Action démocratique du Québec représente ces «Québécois d'origine canadienne-française» hors du Montréal cosmopolite, ceux qui souffrent du «malaise identitaire» évoqué par les commissaires. Le chef adéquiste, Mario Dumont, s'est étonné que le rapport ne parle pas d'une «culture normative», celle de la majorité, d'«une identité forte et stimulante qui suscite l'adhésion» des immigrants.

C'est tout le contraire: sous le vocable d'interculturalisme, le rapport reprend une idée que défend Gérard Bouchard depuis le milieu des années 1990, comme l'a signalé dans nos pages Robert Leroux, sociologue de l'Université d'Ottawa. Les Québécois francophones ne doivent pas se voir comme les détenteurs de la culture de convergence, pour reprendre l'expression de Fernand Dumont. Ils doivent plutôt accepter que leur identité se fonde dans une nouvelle culture fédératrice issue des interactions avec les autres communautés ethnoculturelles.

Le rapport a été enterré une troisième fois par le gouvernement Charest. Sans qu'il ne l'avoue, toutefois. En affirmant même le contraire. Pas plus tard qu'hier dans Le Devoir, Benoît Pelletier prenait partie pour la laïcité «ouverte» préconisée par les commissaires et pour l'interculturalisme. Mais le jour même de la parution du rapport, Jean Charest s'est empressé de présenter une motion pour garder à l'Assemblée nationale le crucifix que les commissaires voulaient reléguer au musée. C'est pourtant ça, la laïcité ouverte telle qu'envisagée par les commissaires.

Quand on demande au cabinet de Benoît Pelletier si le ministre est d'accord pour que les enseignants puissent porter des signes religieux en classe, comme le hidjab pour les enseignantes, on rigole; on trouve la proposition saugrenue. C'est pourtant ça aussi, la laïcité ouverte.

D'une façon générale, on considère au gouvernement que le rapport Bouchard-Taylor est une oeuvre d'intellectuels qui nourrit un débat d'idées, surtout entre intellectuels souverainistes. On ne montre aucun empressement à mettre en oeuvre ses recommandations concrètes, dont celles qui sont inspirées par cette notion de laïcité ouverte.

Le quatrième enterrement du rapport viendra peut-être de cette majorité dont les commissaires disent qu'elle est malade de son identité, de son «origine canadienne-française», cette tare du «minoritaire». Comme le souligne Guy Rocher, si les commissaires «voulaient rassurer la majorité, leurs propos sont plutôt de nature à l'irriter». Surtout ces Québécois francophones qui s'estiment ouverts aux apports des autres communautés et qui forment sans doute une majorité au sein de la majorité.


Vos réactions


Le vrai problème est la crise de perception - par Joseph H. Chung (jhsch2002@yahoo.com)
Le mardi 17 juin 2008 02:00

@ Roger Kemp La charte Québécoise existe déjà, une constitution est plutôt réclamée. - par Lorraine Dubé
Le lundi 16 juin 2008 18:00

Intellectuels plutôt fermés qu'ouverts - par Renaud Blais (renaud_blais@yahoo.ca)
Le lundi 16 juin 2008 16:00

Encore une Commission inutile aux frais des contribuables/Manque de courage à GOUVERNER - par Lorraine Dubé
Le lundi 16 juin 2008 16:00

Une majorité minoritaire est une fausse majorité - par Jean Pierre Bouchard
Le dimanche 15 juin 2008 13:00

Identité, prise deux - par Claude Smith (claude-francoise@videotron.ca)
Le dimanche 15 juin 2008 10:00

Évidemment - par Mario Tremblay
Le dimanche 15 juin 2008 08:00

L'identité - par Paul Lafrance
Le dimanche 15 juin 2008 06:00

Le rapport Bouchard Tayler ? - par Guy Fafard
Le samedi 14 juin 2008 20:00

Tout va bien madame la marquise ! - par Claude Smith (claude-francoise@videotron.ca)
Le samedi 14 juin 2008 17:00

intellectuels souverainistes - par Peter Langford (peteralangford@hotmail.com)
Le samedi 14 juin 2008 16:00

«À Rome, on devient romain » - par Francois Piazza
Le samedi 14 juin 2008 14:00

Ce n'est pas tout - par Guy Fafard
Le samedi 14 juin 2008 14:00

quel rapport? - par Gérard Lépine (lepinegerard@yahoo.fr)
Le samedi 14 juin 2008 13:00

Il serait bien de pouvoir enterrer ce rapport une fois de plus. - par paul morton
Le samedi 14 juin 2008 13:00

crucufix - par Renée Lavaillante
Le samedi 14 juin 2008 13:00

Intellectualisme stérile du rapport Bouchard Taylor - par Jean Pierre Bouchard
Le samedi 14 juin 2008 13:00

4 enterrements... peu de contenu - par John Mokawi
Le samedi 14 juin 2008 12:00

La crise identitaire - prise 2 - par Patrice-Hans Perrier
Le samedi 14 juin 2008 12:00

crucifix - par Renée Lavaillante
Le samedi 14 juin 2008 11:00

Pourquoi avons-nous eu la Commission Bouchard-Taylor? - par Roger Kemp
Le samedi 14 juin 2008 11:00

Et si le rapport Bouchard-Taylor alimentait des États-généraux... - par Roger Martineau (rmartineau50@gmail.com)
Le samedi 14 juin 2008 10:00

Qui n'est pas blanc, francophone, né dans le territoire ... - par Jean Leroux
Le samedi 14 juin 2008 09:00

Nuance! Mollo! Parizeau a raison et encore il met des gants! - par Max Roujeon (maxroujeon@videotron.ca)
Le samedi 14 juin 2008 09:00

Plus on est ignorant, moins on s'en aperçoit. - par Jean-François Couture
Le samedi 14 juin 2008 09:00

Bouchard-Talord , deux vendus payés cher par à une ''commande politique' - par Nicole Duchemin (nduchemin@videotron.ca)
Le samedi 14 juin 2008 08:00

Une autre trahison - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 14 juin 2008 08:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com
  Publicité - Un produit ou un service ?