En aparté - La fascination du gazon

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Jean-François Nadeau
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juin 2008

Mots clés : Nord-Américains, gazon, Culture, Livre, Québec (province)

Tout comme des millions de Nord-Américains, ma grand-mère a rêvé, sa vie durant, du jour où elle pourrait contempler tout l'été un gazon bien vert, en plein accord avec les standards sociaux édifiés à l'ère du bungalow.

À partir des années 1950, à grand renfort de publicités, le gazon d'une maison est devenu l'expression forte d'une famille sans problème. Quelques écrivains américains ont su l'exprimer, comme Richard Brautigan dans de courtes nouvelles réunies sous le titre de La Vengeance de la pelouse.

Ma grand-mère voulait seulement du bonheur. Elle éradiquait donc les pissenlits et autres herbes jugées mauvaises, tout en se livrant à une féroce concurrence en la matière avec un voisin, M. Huppé. Chez lui, l'herbe était toujours plus verte, croyait-elle. Pourtant, elle ne lésinait pas, comme lui, à faire grand usage d'engrais, de fongicide, de pesticide, d'insecticide et d'herbicide.

Dans un monde où la domestication de la nature exprime un haut degré de civilisation, M. Huppé touchait sûrement à la stratosphère du bonheur citadin tant son gazon était vert. Devant cette pelouse, on était à des années lumière de la négligence qui force la plupart des municipalités à imposer des amendes à ceux qui refusent de raser de près leur parterre.

Mais pourquoi le gazon de

M. Huppé était-il plus vert que celui de mamie, qui y consacrait pourtant bien des efforts? Les lois de l'optique expliquent au moins une bonne partie de cette déconvenue. C'est que l'angle oblique avec lequel on observe de loin le terrain d'un voisin donne toujours une nette impression d'uniformité tandis que le regard vertical que l'on porte directement sur le sien révèle invariablement les défauts. Ainsi l'herbe du voisin paraît-elle souvent plus verte que celle que l'on foule de ses pieds alors que c'est du pareil au même.

Une telle fascination à l'égard du gazon constitue un phénomène populaire relativement récent. Encore au XIXe siècle, ce sont les moutons et autres ruminants qui contrôlaient plus ou moins la croissance des pâturages qui tenaient lieu de pelouse devant les habitations. Jusqu'au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on se contentait souvent, au mieux, de couper les herbes à la petite faux devant la maison à quelques reprises au cours de la belle saison.

Il n'est pas anodin de noter qu'en certains lieux, on redécouvre justement qu'il n'est pas insensé de laisser à la nature ce qui revient à la nature. Ainsi le musée Getty de Los Angeles a-t-il réservé cet été les services d'un troupeau de chèvres pour se débarrasser sans effort des herbages et des branchages de ses 110 acres de terrain. Si l'on considère qu'il faut en moyenne 150 heures de travail annuel pour entretenir un modeste gazon autour d'une maison privée, on imagine aisément le temps et les efforts que permettent d'épargner ces charmants ruminants pour de grandes surfaces.

C'est l'apparition et le développement rapide de terrains de golf en Amérique qui a le plus fait pour associer le gazon à cette image de réussite sociale liée jusque-là aux seuls jardins de la noblesse anglaise. Le golf du XXe siècle est une version ennoblie d'un jeu ancien où la pelouse s'apparente désormais à un accessoire qu'il faut savoir contrôler autant que la balle et le bâton. Ce golf moderne est mis en scène dans des jardins directement inspirés de ceux de la noblesse du XVIIIe siècle: des pelouses riches et homogènes, des bosquets plantés avec un hasard étudié, des ruisseaux, des mares et des sentiers disposés selon une sinuosité qui cherche à imiter la nature -- tout en s'en éloignant -- au nom d'un bucolique qu'agrémentent volontiers de petits ponts chinois, de fausses tours, voire de fausses ruines.

À l'origine du golf, en Hollande et en Grande-Bretagne, les herbes folles sont pourtant de rigueur. C'est d'ailleurs la pleine nature de la lande en Écosse qui ponctue les efforts des joueurs dont s'inspire le jeu très policé que nous connaissons désormais.

Le golf a fixé les standards en matière d'esthétique de la pelouse dans les banlieues. La banlieue s'est d'emblée reconnue dans ces espaces verts censés reproduire les formes d'une vie de campagne citadine dont elle se voyait elle-même tributaire.

Ce n'est pas un hasard si, depuis la Seconde Guerre mondiale surtout, les références explicites au golf sont nombreuses dans les publicités destinées à la vente d'accessoires de jardin. Une compagnie d'engrais à pelouse, qui fabrique par ailleurs des munitions militaires, annonce ces jours-ci l'engrais «Golfgreen» dans les pages de L'Actualité. Sam Sneed, un champion des masters, a vu son nom lié à des publicités de pelouses, tout comme différents champions, tels Arnold Palmer, Jack Nicklaus et Bobby Nichols.

À l'exemple des terrains de golf eux-mêmes, les propriétaires de pelouses n'ont pas cessé, depuis les années 1940, d'augmenter leur utilisation de produits chimiques. En 1984, les Nord-Américains utilisaient désormais plus de fertilisants chimiques pour leurs pelouses que l'ensemble des engrais utilisés pour la culture en Inde!

Une nouvelle réglementation au Québec, en vigueur à compter de l'an prochain, devrait obliger les terrains de golf à réduire d'au moins 10 % leur usage de pesticide. Mais jusqu'à nouvel ordre, les pelouses des maisons qui prennent exemple sur les terrains de golf continuent d'utiliser eau, engrais et pesticide en surabondance. Des études laissent même envisager que des cancers et des problèmes respiratoires soient directement liés à la vie à proximité de terrains de golf.

Rien d'étonnant à ce que Céline Dion, vedette absolue de la banlieue nord-américaine, rejoigne les grands golfeurs dès lors qu'il s'agit de tenir un palmarès des maisons qui consomment le plus d'eau potable. Il y a quelques jours, le Palm Beach Post signalait les résultats d'une enquête où le couple Dion-Angélil occupe le premier rang: à Jupiter Island en Floride, c'est en effet la résidence du couple qui consomme le plus d'eau, suivie de près par ses deux voisins, les golfeurs Tiger Wood et Greg Norman.

Entre avril 2007 et mars 2008, la maison du couple Dion-Angélil a utilisé plus de 24 millions de litres d'eau, soit l'équivalent d'une nouvelle baignoire de 200 litres remplie toutes les quatre minutes. C'est plus de 250 fois la moyenne d'utilisation d'eau potable déjà élevée des amoureux du gazon de la région. Pour irriguer la résidence de Tiger Wood, il a fallu durant la même période plus de 14 millions de litres d'eau, tandis que celle de Greg Norman en a nécessité 23 millions.

C'est à cette longue histoire du gazon qu'on ne peut s'empêcher de penser aussi en regardant les bien jolies photos de terrains de golf québécois que présente avec amour et passion l'éditeur Jacques Fortin dans Golf, les plus beaux parcours au Québec. Cet album luxueux et bilingue ne pourra que plaire aux amateurs. L'éditeur-golfeur y présente une cinquantaine de terrains de golf selon l'ordre chronologique de leur fondation. Saviez-vous que le Royal Montreal Golf Club, fondé en 1873, est le plus ancien d'Amérique du Nord? Le golf se serait donc développé un peu plus tôt ici que chez nos voisins américains, où il ne prend vraiment son essor qu'à partir de 1888.

On parlera sans doute davantage de ce livre du fondateur des Éditions Québec Amérique que du modeste ouvrage de Micheline Lévesque intitulé L'Écopelouse. Ce livre, publié chez Bertrand Dumont éditeur, entreprend de défendre l'idée d'un gazon qui nécessiterait un minimum de tonte, tout en ne consommant ni engrais, ni eau, ni pesticide.


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Toute la gaule? - par Laurence Cardin-Piette
Le samedi 14 juin 2008 11:00

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